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Publié par serge granjon

ALEXANDRE DUMAS : La noblesse du coeur

  

" Beaucoup de familles sont dans la plus profonde misère. Elles n'avaient pas l'habitude de réclamer les secours de la bienfaisance. Aujourd'hui, surmontant la honte qui les retenait, elles frappent à la porte du riche ".

 

 

Il est des heures critiques où jaillissent d'une plume quelques phrases inspirées, avec les mots qu'il faut pour troubler les consciences. La lettre du cardinal de Bonald en renfermait : le 7 avril 1865, l'archevêque de Lyon ordonnait aux curés de son diocèse qu'une quête soit faite dans toutes les paroisses au profit des ouvriers sans travail.

Napoléon III lui-même s'en émut : il mit une somme de 10000 francs à la disposition de la municipalité de Saint-Etienne, et chargea le maire d'en faire la distribution.

Délicate mission : à qui les allouer ?Aux passementiers sans doute, les plus touchés depuis dix ans. Mais fallait-il écarter les mineurs, ceux dont les puits, déjà épuisés, venaient d'être fermés ? Et les métallurgistes, victimes du traité franco-anglais qui, par l'abaissement des barrières douanières, rendait meilleur marché l'acier d'outre-Manche ?

 

UNE BONTE SANS FAILLE

Pour adoucir les détresses de plus en plus en foule, se multipliaient les fêtes de bienfaisance : concerts et kermesses, tombolas et cavalcades abandonnaient leurs recettes au bénéfices des pauvres. Mais il aurait fallu davantage encore pour apporter d'autres secours. L'occasion se présenta en la personne providentielle d'Alexandre Dumas.

On savait l'auteur généreux et toujours prêt à s'enflammer pour une juste cause. Or, il ne trouverait pas meilleure occasion que voler au secours d'une multitude d'affamés. Il chérissait le peuple, qui le lui rendait bien, et pas seulement à travers ses romans. L'homme était tout entier à l'image de son oeuvre, chaleureux et bouillonnant, colossal et excessif. et comme son dernier récit " Impressions de voyage " alliait la fougue du conteur aux fastes orientaux, il saisit son bâton de conférencier.

Il se doutait qu'il ferait salle comble, assez pour laisser d'appréciables recettes au profit des malheureux. C'est ainsi que Lyon lui offrit l'Alcazar. Pour gonfler les bénéfices, les artistes locaux, profitant du passage du maître, jouèrent à ses côtés : la Fanfare Lyonnaise, les chorales de la ville ainsi que les principaux acteurs du théâtre vinrent en renfort pour créer un spectacle qui, dès le premier soir, réunit 20000 francs.

 

CONSOLER JULES JANIN 

Il va sans dire que Dumas fut fêté à Lyon par les amis des Lettres. Une société d'artistes et d'écrivains, qui s'était baptisée sans prétention " les Inutiles ", lui offrit un dîner. L'auteur de tant de livres oublia avec humour qu'il était un bourreau de travail, le temps de porter un toast rabelaisien à la paresse.

Une autre fois il écouta, silencieux, le sujet du jour : l'échec de Jules Janin, dans son élection à l'Académie française. L'infortuné, pourtant, comptait mettre l'habit vert. Et Dumas se souvint de n'avoir pu aussi s'asseoir parmi les Immortels

Alors, n'y tenant plus, il s'écria avec la truculence dont il était coutumier : " allons au télégraphe ! " Là il rédigea une dépêche : " triple félicitation ! Tu n'es pas le collègue de..., tu restes mon confrère et tu as fait un article charmant ".

L'article en question n'était autre que le discours que Jules Janin aurait prononcé s'il avait été élu, publié dans le journal " les Débats ". Le bon géant avait de ces délicatesses que lui dictait son coeur infiniment humain.

Le télégramme ne parvint pas à Saint-Etienne, mais à Passy où résidait Jules Janin. La presse, toutefois, s'en fit vite l'écho. Ce ne fut jamais qu'un élément de plus pour appâter ses concitoyens : les Stéphanois, à leur tour, voulurent accueillir Alexandre Dumas.

Optimiste, à juste titre, le " Mémorial de la Loire " présumait, le 11 avril 1865, qu'il " suffirait d'aviser l'inépuisable et merveilleux conteur qu'il y a, à deux heures de Lyon, une grande cité où de nombreux et braves ouvriers pâtissent de la stagnation des travaux de fabrique ". L'affaire dès lors fut rondement conclue : de Paris où il était remonté, le romancier se rendit à Saint-Etienne pour donner deux conférences, le samedi 22 et le dimanche 23 avril. Il n'aurait guère le temps de défaire ses malles, puisqu'il repartirait aussitôt pour Lyon, avant de traverser l'Autriche au mois de mai, où il avait promis au Viennois une causerie, pour venir en aide à l'orphelin du poète Saphir, que celui-ci laissait dans la gêne.

Comme il se doit pour tout invité de marque, le romancier, arrivé le 22 avril au matin par le train de Paris, fut conduit à l'Hôtel du Nord. Adoptant le principe de la ville de Lyon, Saint-Etienne avait prévu de greffer un concert sur la conférence : c'était à l'Harmonie des Enfants de la Loire, à la Chorale Forézienne ainsi qu'à quelques voix d'opéra qu'en reviendrait l'exécution.

CHEZ LES KALMOUKS

Le théâtre des Ursules offrait un cadre obligé. Il arborait alors une jeunesse pimpante. des loges aux troisièmes, et bien sûr, du parterre au parquet, la frêle bonbonnière fut prise d'assaut. Au soir du samedi, c'est de son plateau qu'Alexandre Dumas jeta sur l'auditoire les sortilèges du Levant.

Il lui parla du pays des Kalmouks, dans la lointaine Russie, près de la mer Caspienne, et de la réception que lui offrit le prince Tumaine. L'auteur réveilla ces moments fantastiques, où il vit l'homme et la nature respirer à l'unisson. Il se souvint du souhait de bienvenue que le prince lui adressa avec, coutume oblige, l'obligation de se frotter le nez :" Le nez  des kalmouks n'est pas la partie saillante de leur visage, et il n'est pas commode d'aller le dénicher ".

Il se rappela la délicieuse main que la princesse lui tendit à baiser, pendant que " les douze dames d'honneur se contentèrent de loucher, six de droite à gauche, six de gauche à droite, pour ne pas le perdre de vue ".

Dumas séjourna neuf mois en Russie. Si, de retour en France, il émailla de ses récits les dîners fastueux qu'offrait à Paris la princesse Mathilde, son histoire de Kalmouks sut autant régaler le parterre stéphanois. Et lorsqu'il eut fini, les spectateurs  firent leurs mots de sa conclusion : " tout avait disparu comme un rêve ".

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