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Publié par s. Granjon

LE SOUPIRANT ECONDUIT

 

Ambassadeur en France depuis le mois de mai, Bismarck n'y avait pas acquis la renommée d'user complaisamment du dièse et du bémol. Faisant fi des nuances de règle dans la profession, il avait un penchant pour les propos toniques : " Les grandes questions ne se décideront pas par des discours, mais par le feu et par le sang ".

Il reconnut un jour, sans éprouver ensuite les affres du repentir : " Quand j'ai un ennemi en mon pouvoir, il faut que je le détruise ".Ce beau tempérament plut au roi Guillaume : c'était bien l'homme qu'il fallait pour mettre en place l'armée dont il rêvait.

Fin septembre 1862, Bismarck était nommé premier ministre de Prusse. Le précédent roi avait prévu son arrivée au gouvernement " si la baïonnette était maîtresse absolue ". Fait est que la militarisation, déjà ancienne, de l'Etat allemand atteignait alors un niveau inégalé.

On prenait, côté français, le parti de s'en moquer. Le 15 septembre 1862, soit huit jours avant la désignation de Bismarck, " le courrier de Saint-Etienne " relatait avec délices un récit publié par " Le Monde illustré ". Ce dernier le tenait- disait-il, d'un correspondant à la plume corrosive, dont il avait tâché d'effacer la portée.

 

UN GERONTE AMOUREUX

Il s'agissait, en substance d'une aventure burlesque, concernant un certain général Rheinbreitbach. Le nom semblait porteur de relents anti-prussiens, d'autant plus qu'il n'était pas vraiment confirmé.

L'étaient bien davantage, et rondement brossés, tous les travers du personnage. L'homme était un narcisse, épris de vanités, plein de cette suffisance que l'on appelle sotte. A l'âge redouté où les rhumatismes ont, depuis des lustres, étendu leur empire, il restait possédé par les sens. Poussé par des ardeurs de jeune sous -lieutenant, il s'obstinait à étaler une apparence sémillante, voire pétulante aux jours de grande inspiration.

Son visage, surtout, mobilisait ses soins, comme s'il avait voulu en faire le garant de sa verdeur épanouie. Il ne parvint pas à gommer des ans l'impertinent outrage, pour ne pas dire ravage, appliqué à son cas. Mais il s'efforça d'en réduire les désastres. faute de s'approprier le teint rose et frais d'un gracieux chérubin, il dut avoir recours à l'art des cosmétiques : il se badigeonna son reste de pilosité d'un vernis d'autant plus noir qu'il avait viré obstinément au blanc. " L'espèce de cambouis ", expression irrévérencieuse qu'employait le journal, produisit un effet immédiat : le bouillonnant général sentit, au fond de lui, trépider la fibre d'un fougueux séducteur.

Pour en vérifier le pouvoir dévastateur, il jeta son dévolu sur la fille d'un boucher de la rue Frédéric-Guillaume, gratifiée du doux nom de Charlotte. Il fallait l'avouer : la belle affichait une plastique fatale, et plus d'un passant avait grossi le rang des clients attitrés, rien que pour voir ses appas plantureux émerger du comptoir. dans une estimation privée de romantisme, le correspondant du journal l'avait trouvé " appétissante comme un beefsteak ".

Ses formes potelées n'avaient pas échappé au général. Régulièrement, en revenant du traditionnel défilé à la tête de sa division, il lui réservait un suprême hommage : faire jouer la fanfare d'honneur devant sa boutique.

Hélas ! L'ingrate se souciait peu d'autant de prévenances. Au lieu de se précipiter au-devant de sa porte et d'y arborer sa poitrine altière à l'appel d'accents superbement martiaux, la friponne restait tapie dans l'ombre, telle une sauvageonne. De méchantes langues prétendaient même qu'en cet instant précis, elle trouvait refuge dans les bras d'un apprenti, identifiable à son épaisse crinière rouge. et cette intimité diablement polissonne l'aidait à oublier l'ardent prétendant.

 

L ECHANGE DES PORTRAITS

Le malheureux aurait pu en rester là. C'était le méconnaître : il poursuivit le siège en tacticien subtil et, rompu aux manoeuvres, il ne fit que changer de stratégie. 

Convaincu qu'un bastion n'est jamais perdu, il remit discrètement à l'indocile Charlotte un portrait incendiaire qui le représentait à cheval, et revêtu de sa grande tenue, chamarrée de croix et de rubans bariolés.

Puis il attendit dans une paisible certitude, bercée par la perspective de souriantes fredaines et d'innocentes équipées...jusqu'au matin où sa propre fille vint le rejoindre, rouge de confusion.

A défaut de trouver la force de parler, elle avait recours à son index interrogateur, pointé en direction d'un étrange portrait qu'on venait de lui apporter.

Il s'agissait d'une photographie, qui montrait un boucher en costume officiel, à savoir avec son outil d'aiguisage suspendu au côté en manière d'épée, et son tablier blanc relevé à moitié, semblable à la toge d'un magistrat romain.

Un bonnet de nuit complétait l'ensemble, avec une houppe magnifique et digne d'agrémenter la coiffure d'un hussard.

Le général, furieux, gagna tête baissée la rue Frédéric Guillaume. mais à la vue de la boucherie, il battit en retraite, cédant à la panique : il avait reconnu son portrait, que le boucher avait fait encadrer, afin de la fixer sur un panneau de la boutique. Et ce n'était pas tout....le bruit courait d'un bout à l'autre de Berlin que le boucher gardait la langue palpitante de son nom pour l'appeler à tout moment son gendre.

L'histoire s'arrêtait là. Le journal n'apprit pas - et sans doute pour cause - si le beau-père finit par l'être pour de bon.

 

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