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Publié par elsapopin

Résumé de l'épisode précédent :

Lecardinois, poète médiocre, devenu odieux avec ses collègues de bureau,depuis que son poème au tsar lui a valu une lettre de remerciements de ce dernier, ne se doute pas que ses collègues écoeurés par son attitude lui réserve " un chien de sa chienne "

 

Quelques jours après ces confidences, un monsieur d'un chic extrême - monocle, dix-huit reflets, rosette multicolore - se présentait au bureau et demandait à parler à Narcisse Lecardinois.

Le poète accourut.

- " C'est bien monsieur Lecardinois que j'ai devant moi ? dit le monsieur, chapeau bas.

- C'est bien moi, répondit Narcisse, troublé par le grand air de son interlocuteur.

- Monsieur, reprit celui-ci, je suis le comte Nicolas Alexis Pétouroff, attaché à l'ambassade de Russie, et filleul de sa Majesté le tsar. sa majesté a bien voulu me charger d'une mission  très agréable, celle de vous dire combien l'admirable poésie que vous avez composée pour la venue au monde de sa dernière fille, a enchanté son coeur de père et d'empereur...

- Monsieur..., balbutia le poète, bouleversé.

- De pareilles manifestations de sympathie, continua le comte, prouvent combien l'alliance franco-russe est solide, et vous avez, monsieur le poète, bien mérité de la France, de la Russie et de la poésie. mais notre bien-aimé Petit Père le tsar a estimé que les paroles - surtout des paroles aussi peu éloquentes que les miennes - étaient insuffisantes pour récompenser votre talent et votre patriotisme, et il m'a chargé de l'enquête - très sérieuse - qui, chez nous, précède toujours toute proposition de décoration !

Alors, tandis que les collègues de Lecardinois se retenaient à grand-peine de pouffer, car cette scène avait lieu dans le bureau même, alors l'envoyé du tsar - " le courrier du tsar ", comme devait dire par la suite le poète - posa à Narcisse , de l'air le plus grave, les questions les plus saugrenues. Après s'être fait révéler son âge exact et le lieu de sa naissance, il voulut connaître quelles maladies l'avaient alité durant son enfance, s'il avait eu des parents écrivains, s'il avait fait un mariage d'amour, comment il s'était aperçu de sa vocation poétique et son opinion sur les bienfaits de l'incinération. L'interrogatoire dura une heure. Nicolas Alexis Pétouroff noircit quatre grandes pages de notes. Et il se retira en promettant à Narcisse qu'avant un mois, il recevrait d'heureuses nouvelles de Russie... Lecardinois l'accompagna non seulement jusqu'au bas de l'escalier, mais jusque dans la rue.

Quand il se retrouva devant ses collègues, le poète eut la joie de constater que la visite du courrier du tsar les avait rendus déférents. Tous vinrent lui serrer la main et le sous-chef le félicita avec émotion.

- " Voilà, messieurs, dit Narcisse, les charmantes aubaines que valent les muses à ceux qui les courtisent.

- Faudra arroser votre décoration ! déclara Prosper Boutot, le vieux commis, pour qui tout événement était prétexte à absorption de liquides.

- Messieurs, promit le poète, d'aujourd'hui en un mois je payerai le champagne.

Si jamais parole devait être agréable à tenir c'était bien celle-là. Et pourtant elle ne fut pas tenue...Il est vrai que " les heureuses nouvelles " annoncées n'étaient pas arrivées.

Cinq semaines, six semaines passèrent sans que Narcisse entendît parler de quoi que ce fût. Son énervement était inouï. Il accusait de négligence impolie, non pas le tsar certes, mais quelque obscur employé de son ministère de l'Instruction publique. Et il parlait de faire le voyage à Saint-Pétersbourg pour éclairer l'empereur sur l'incurie de son administration.

- " Je lui rendrais là un gros service ! affirmait-il.

Il alla à l'ambassade,  mais comme il avait oublié le nom du courrier du tsar, il ne put obtenir que de très vagues renseignements et reçut le conseil de patienter.

- " Quelle malchance que je ne me rappelle plus le nom du comte ! gémissait-il continuellement.

Chose étrange, personne dans le bureau ne l'avait non plus retenu. Il est vrai que la visite de ce très grand de la terre avait tellement mis à l'envers toutes les têtes !...

Des années se sont écoulées depuis le jour mémorable où Narcisse Lecardinois fut congratulé en termes épiques. Et comme soeur Anne, il attend toujours sans rien voir venir, mais sans désespérer.

Jamais l'idée ne l'a hanté qu'il pouvait avoir été victime d'une mystification, et maintenant ses cartes sont ainsi libellées :

Narcise Lacardinois

homme de lettres

Officier d'académie, O.E

- O.E ? s'est écrié Proper Boutot, quand il a lu ces initiales mystérieuses, qu'est-ce que ça veut dire O.E ?

- cela signifie " ordre étranger ", a répondu gravement le poète. comme je ne sais pas encore quelle décoration le tsar me décernera...

E.G.GLUCK

Jeudi 3 août 1939

 

 

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