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Publié par elsapopin


Apothéose

Esseulée dans ce sous-sol, même pas un entresol, où je me sens si grande tellement le plafond est bas, le soir, sans l’enfant dans son berceau, sans téléphone, sans même le soutien d’un écran noir et blanc, il fallait bien m’occuper, en attendant la fin de la cuisson au four de mon mari ; certes, j’aurais pu enfin terminer l’unique demi-brassière commencée bien avant la naissance… Pourquoi, je ne saurais le dire, mais j’eus l’idée saugrenue d’adresser une lettre anonyme à mon époux pour lui révéler une supposée infortune. Lorsque je caressais cette idée, j’en riais tout fort et toute seule ; puis, histoire d’oublier bien des choses, je passai à l’acte, de la main gauche. J’étais assez habile, car apprendre à écrire ainsi, était une de mes activités préférées, avec somnoler derrière cette même main, même au premier rang, le coude sur la table, depuis le collège, lors de certains cours particulièrement intéressants, tels le latin, la philo…
Donc, je rédigeai la bafouille. Je rajoutai des fautes pour faire plus vrai. L’anonymographe ne pouvait en aucune façon être bon en orthographe, n’est-ce-pas ? De mémoire :
« Votre femme vous trompes avec un chemineau, elle le rencontrent justement dans le train, tous les matin, s’est honteu, il faut réagir, courrage, on est tous avec vous, par solidaritée, en plus il est vieux et il voyage s’en payé, il en profite pour faire du grinje à nos femmes ».
Carrément avec la langue entre les dents, comme une élève du CP, je m’amusai en m’appliquant. J’envoyai la missive, au bureau de Poste, de chez mes parents. Notre Domicile du week-end. Peu de chance donc que ma lettre ne se perdît… L’effet fut inespéré. Je revois encore ma mère, en contre-plongée, catastrophée à la cime de l’escalier ciré et abrupt, menant aux chambres, tandis que mon époux garait sa Renault 4L blanche.
- Viens vite, monte, avant qu’il arrive…
- Pourquoi ?
Je ne pensai plus à la lettre, d’autant qu’elle ne lui était pas destinée, je craignis un problème avec le petit et je commençai à paniquer.
- Notre fils est malade ?
- Non, c’est bien pire… regarde ce que ton mari a reçu, j’ai eu du nez de l’ouvrir, une lettre anonyme, pour dire que tu le trompes… vite, lis-moi ça !
Bravo la sécurité du courrier ! Ma mère n’avait pas dit le « Cornard », mais le cœur y était ; Elle ne l’aimait pas. Fille de commerçants, fonctionnaire par alliance, elle s’était montrée bien bonne de se mésallier ainsi avec lui, et avec cette famille de petits paysans… Quatre vaches ! Guère plus de chèvres…
Là, je commençai à m’esclaffer, tant et si bien que je butais sur une marche en gravissant l’escalier. Plus je me gondolais, plus ma mère se consternait… Ses yeux naturellement suspicieux se rapprochèrent, s’affaissèrent, son nez retroussé s’effondra… Mon mari arriva, je lui tendis la lettre et lui racontai entre deux fous rires…Je pleurais, de vraies larmes coulaient sur mes joues…
Lui, taiseux, le resta ; déjà, il n’avait pas fait de remarque, naguère, sur l’obligeante proposition de mariage de ma mère : soit, il m’épousait et vite…, soit, plainte serait déposée contre lui, pour détournement de mineure. (Comique quand on sait qu’il était mineur de fond à l’époque… oui, mais dans une mine de spath fluor…) Alors, qu’elle lui ouvrit, en plus, son courrier bien marqué « personnel », et scotché au verso… lui parut bien peu de chose…
*/*/*
Moralité, sans autorisation, ne jamais ouvrir le courrier d’autrui…
Heureusement, je n’avais pas vécu sous l’Occupation, sinon, j’aurais été capable de me dénoncer moi-même pour mes idées…
Le cachet de la poste ne peut faire date, car je l’ignorais encore mais j’allais bientôt et définitivement, haïr ma mère…

Photo Françoise Salat Dufal

 Françoise Salat Dufal - LA LETTRE ANONYME 7ème et ultime séquence
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