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Ma mère nous avait conseillé de nous rapprocher de Clermont-Ferrand, et d’une gare, donc de prendre un logement, près de l’endroit où mon mari, ouvrier, travaillait depuis plusieurs semaines. Nous avions loué à une gentille veuve, une chambre en sous-sol, éclairée de soupiraux sécurisés par des grilles en fer forgé, regardant un jardin envahi de plantes et d’arbustes en fleurs parfumées. Mon mari travaillait au Four chez Ducellier, il faisait les trois huit et de nombreuses heures supplémentaires, le travail ne manquait pas. Il en revenait cuit à point, avec parfois des brûlures aux mains. Je n’aimais pas lorsqu’il était du poste de nuit. Heureusement, de mon lit, je percevais le rassurant froufrou de notre propriétaire.
Les trajets, deux heures par jour, en train, en compagnie de nombreux travailleurs. Durant ces quatre mois, pas un jour de grève. Oui, je m’en souviens très bien, car, refusant de conduire, j’aurais été absente… {Mon permis demeure à ce jour, toujours inutilisé. Pas innocent cependant, par trois fois, sur les Routes du Puy-en-Velay, de Clermont-Ferrand, et de Saint-Flour, mon permis a perdu un point… Le premier point, j’ai ri. Beaucoup moins en rédigeant le chèque… Et pour changer, j’ai enguirlandé JC… trois fois !}
En seconde classe, où beaucoup fumaient, je sympathisai avec un vieillard, ouvrier au dépôt SNCF ; Beau quinquagénaire élancé... Comme disent les meilleurs journalistes aujourd’hui, un cinquantenaire ! Depuis, mon appréhension de la vieillesse a évolué. Que ne donnerais-je pour retrouver la jouvence de mes cinquante ans ? Ce charmant homme me draguait ouvertement ; Porté de bonne volonté, il proposa de m’apprendre des techniques, si j’acceptais quelques petits travaux pratiques avec lui… Pas tentée, je déclinai, sans changer de compagnon de banquette pour autant… les voyages, le matin, en sa compagnie, passaient ainsi beaucoup plus vite. Il était très galant, et somme toute respectueux. Du marivaudage ferroviaire… L’envie de m’amuser, de plaisanter, me tenaillait ; Ma vie me paraissait une prison à perpétuité… Sans remise de peine ! Sans libération conditionnelle ! Beaucoup de mes amies de lycée, fréquentaient la fac, (dès la notification du refus des bourses, j’avais abandonné), elles y réussissaient des examens, pendant que moi, je subissais seulement des examens obstétricaux…

Le soir, en revenant du dur labeur, je m’arrêtais dans un petit magasin, lumineux et bien achalandé. Les supermarchés n’avaient pas encore phagocyté tous ces petits commerces. J’achetais du pain, du museau à la vinaigrette, du pâté de foie, du jambon, de la Fourme du Cantal ou du Saint-Nectaire, des fruits, des Fjords pour le dessert. Nous n’avions rien pour cuisiner… Mais comme je ne savais pas… Dans notre sous-sol, nous dînions dans des assiettes jetables, ou dans les emballages. Les Fjords, découverts là, je me souviens de leur douceur, de leur réconfort. Parfois, j’en achète encore. Ils ont le délicieux goût, si amer pourtant, de mes vingt ans…
Philomène, (qu’on appelait Maria, parce que sa sœur -vieille fille-, on disait comme ça, s’appelait aussi Philomène, mais on l’appelait Yvonne), donc Maria, ma belle-mère, veuve et paysanne avec seulement quatre ou cinq vaches, ne nous laissait jamais manquer de cochonailles. Ils tuaient deux cochons par an, sans que je sois là, je ne supportais pas, déjà ; avec le gel, l’un en décembre, l’autre en février. Ces jours-là, elle descendait au ruisseau, en espérant qu’il ne fût pas tout gelé, pour laver le « ventre », [les fils ne savaient pas faire, ce n’était pas leur travail]. Elle nettoyait en les retournant entre deux aiguilles à tricoter, les boyaux, dans lesquels serait coulée la chair à saucisses, au moyen d’un appareil, serré au bout de la longue table de cuisine, recouverte d’une toile cirée violemment bariolée. Elle remontait du ruisseau, transie de froid, le nez et les mains rougies (mais oui « les »). Les saucissons délicieux, gardaient, un arrière petit goût de la matière véhiculée auparavant. Désagréments d’un palais fin, avec la mémoire des goûts, des parfums, et des odeurs. Sinon, ils étaient très bons… Et vraiment naturels… Presque trop !
Le Rectorat, avait aménagé mon horaire, je finissais ma pause de midi, un quart d’heure avant les autres, et je terminais de même, pour attraper mon train, tranquille sans trop me bousculer. Je traversais le Jardin Lecoq, je prenais le long de sa grille, l’allée rectiligne, très ombragée, que seuls fréquentaient les gens pressés, pour aller ou revenir soit de Jaude, soit de la gare. Un soir, un sifflet léger, attira mon regard, je pus très bien distinguer ce qu’un imperméable, ne cachait plus, et que des mains expertes présentaient à ma vue… Malheureusement je n’étais pas myope… Je le vis plusieurs fois… Quand il sifflait, dans le bosquet, je regardais, sans pouvoir m’en empêcher, puis je détournais le regard en accélérant le pas… Je n’osai cette fois, en parler à personne…

Françoise Salat Dufal - La lettre anonyme -3 et 4
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