Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Archives

Publié par dix vins blog

Le 12 mai 1825 Catherine Jardon, femme du fermier Jean Tourneins, de la banlieue de Périgueux, donna le jour à un garçon qui fut prénommé Antoine.

Comme le rendement de la ferme s’avérait assez fructueux, le papa Tourneins décida que son héritier irait suivre les cours au collège de Périgueux. Antoine y fit de bonnes études, acquit son baccalauréat, s’aiguilla ensuite vers le droit et termina ce premier cycle de son existence par l’achat d’une modeste charge d’avoué.

Son sort paraissait désormais fixé à titre définitif. Mais le destin, maître en coups de théâtre imprévisibles,  en avait disposé autrement et allait arracher le petit avoué provincial à ses cartons verts et à ses archives poudreuses pour le précipiter dans la plus stupéfiante des aventures.

Un jour de l’an 1858, Jean Tourneins apprend qu’il hérite d’un parent éloigné, éloigné au deux sens du vocable car, d’une part, il s’agit d’un vague cousin et que, d’autre part, le défunt habitait l’Auraucanie, pays situé au sud de l’Argentine.

Sans bouger de son cabinet, l’avoué peut évidemment recueillir son héritage. Mais cette méthode normale et paisible ne cadre pas avec la malice du Destin, qui a imaginé un scénario plus compliqué et plus mouvementé. Le démon de l’aventure souffle dans l’esprit de Maître Tourneins le désir impérieux de connaître ces régions, lointaines et mystérieuses pour lui, du nouveau monde.

Il ne résiste que faiblement et pas longtemps à la tentation. Bientôt il vend son étude et s’embarque pour l’Amérique du Sud. On manque de détails précis sur le début de son aventure en Araucanie et en Patagonie, composée essentiellement alors de tribus  dont certaines affichaient un caractère ombrageux et farouche.

Mais en 1860 on apprend que l’Araucanie et la Patagonie se sont donné un roi, lequel, sous le nom d’Antoine 1er, n’est autre que le petit avoué périgourdin. Et il ne s’agit pas d’un royaume d’opérette. Tourneins l’a baptisé la «  Nouvelle France «. I s’efforce d’inculquer à ses sujets les rudiments primordiaux de la civilisation. Il édicte des lois emplies de sagesse, conformes au code de France et se multiplie pour en assurer la stricte application.

Bien que séparée du Chili par la cordillère des Andes, l’Araucanie et la Patagonie sont placées sous la tutelle de ce pays.

Le prestige d’Antoine 1er grandit de jour en jour, et tellement que le Chili en prend ombrage. Il suscite à notre compatriote de multiples difficultés, toutes tournées avec le plus grand sang-froid.  Désespérant de trouver un moyen plausible au moins en apparence, pour intervenir par la force, le Chili adopte la ruse : l’ex-avoué tombe dans un guet-apens : il est enchaîné, enlevé et emporté à Santiago où il est interné. La France intervient, mais avec la mollesse qui caractérise le gouvernement de l’époque : le Chili accepte de rendre la liberté à Touneins, mais à condition formelle qu’il regagne la France.

Et voici le roi de Patagonie et Araucanie de retour dans son pays natal. Il y retourne pauvre de numéraire, car il a toujours affiché dans l’administration de ses deux provinces sud-américaines un total désintéressement, mais riche encore d’illusions.  Il est plein d’illusions car il croit possible pour la France, grâce à lui, d’ajouter la Patagonie et l’Araucanie à son fleuron de colonies. Sous l’impulsion et avec le concours de la France, ces deux petits Etats doivent se transformer en une contrée ou régnera la prospérité. Ce sont ces vues, ces solides espoirs, ces prévisions lucides qu’il tente de faire prévaloir plusieurs fois dans les sphères officielles.

Mais ces dernières considèrent Touneins comme un visionnaire dominé par un esprit chimérique. Toutes les démarches de l’ex-avoué périgourdin demeureront vaines, et le gouvernement de Napoléon III  laissera froidement mourir dans la misère celui qui mérite de prendre place parmi nos plus grands aventuriers – au sens le plus noble du mot.

Un petit cimetière, celui de Tournoirac, surplombe la vallée de la Vézére : c’est dans ce paisible champ de repos que dort de l’éternel sommeil Antoine 1er, ex-souverain d’Araucanie et de Patagonie.

L’éminent historien chilien Menandez a consacré d’admirables pages au récit de cette surprenante odyssée. Malheureusement il ne nous apprend pas comment, par quel prodige, Antoine Touneins, ignorant totalement les idiomes locaux , parvint à gagner la confiance et la profonde affection des tribus de la Patagonie et de l’Araucanie qui le prirent pour chef…et c’est bien dommage

B.de Montaury – dimanche 27 mai 1951

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article