Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 resumé partie 1 : Johana vit depuis trois ans parmi la communauté Rrom du camp de Clichy, un jour elle décide de témoigner sur une radio ....

Num-riser0065.jpgLes deux jeunes femmes se jaugèrent du coin de l’œil avant de se saluer cordialement, puisqu'en ces histoires-là chacun sait d’instinct, à quoi s’en tenir à propos des intentions secrètes de l’autre.  Après une brève présentation, le défilé des anciens, l’irrésistible curiosité tactile des enfants et la bénédiction de la veille Maria, silence !  Elles demeurèrent seules, face à face, assises entre deux parenthèses du non-temps, d’un dialogue cœur à cœur.  Le thé chai  fut versé dans les tasses de faïence et la confiance, entre elles, s’établit d'instinct. La touche du magnétophone enregistreur numérique, à peine effleurée, donna le signal du départ, pour un long voyage de confidences.

- Alors, vous demeurez ici depuis plus de trois années et demie, parlez-moi sans détours, de cette expérience… Johanna ?

Un inspire, un expire, bref silence et l’apnée du dire, se concrétisa mot à mot :

 - Tout commença un jour d’affluence aux grandes galeries, à cause des soldes, le consumérisme battait son plein. J’étais en mission intérim, occupée à ranger les rayons cosmétiques, quand un vigile se précipita sur une pauvre gamine Rrom, se saisit manu militari de la frêle enfant pour lui faire avouer son forfait.

Apparemment, elle venait de mettre dans sa poche un tube de crème dépilatoire. Automatiquement, la bien nommée surveillance électronique, se mit en branle pour atomiser la pauvresse.

Je croisai le regard éperdu de la gamine, qui criait :

- Pas voleuse moi, pas voleuse, moi payer messiou…argent, moi argent, moi payer…

Elle tendait maladroitement quelques pièces tirées de la poche, d’une robe droite d’usure. La brute épaisse, pourtant d’origine maghrébine, trop contente de remplir sa tâche de bon chien de garde, en sa qualité de vulgaire maillon des basses besognes, de toute une infrastructure du commerce du luxe, dont les bénéfices reviennent à ce cher Arnaud L et dont les miettes profitent à toute sa coterie d’actionnaires,  passa outre et balaya d’un revers de la main gauche, les arguments de la pauvresse éplorée, lui intimant le silence des pleurs. L’homme animalisé, dompté, pouvait jouir de montrer à toute une ribambelle de badaudes embourgeoisées, la preuve vivante qu'au-dessous de lui survivait une race de rats, pires que ses propres congénères. 

Num-riser0071.jpgLa bienséance civilisationnelle eut raison des envies meurtrières, de toute une cohorte de mégères surexcitées. Les commentaires ( des plus xénophobes ) allaient bon train, dans la basse-cour. Le cerbère, trop content de sa prise était  certainement en cheville avec des flics ripoux.  Après quelques actes de violence gratuite assénés sur la frêle  et innocente jouvencelle, il s’apprêtait à vouer sa prise, aux galères d’une perspective d’expulsion en chaîne, puisque la chasse aux rroms était ouverte, depuis l’intronisation de Nicolas 1er, roi du karcher ! Le vigile contribuerait ainsi au bon chiffre des quotas imposés en cette matière et en serait certainement remercié et ses petits trafics oubliés grâce la cécité temporaire de ses copains, membres de la famille poulaga. La détresse mortifère de la jeune Rrom et l’ambiance délétère, d’une telle scène, tout ceci me mit en saine colère. Une  révolte me submergea  et j'en tremblai d'émoi : moi l’intérimaire précaire, je me jetais au-devant de l’évidence du retour à la case misère. Qu'importe, je hélais le gars bâti tout de gras :

- Comment cela, Monsieur, serait-elle présupposée voleuse ? Pourtant elle n'a aucunement dépassé la zone rouge des caisses, de plus elle vous hurle sa bonne foi, relâchez-la, immédiatement, vous outrepassez vos droits !

  - Toi la gauchiste syndicaliste, ne la ramène pas, sinon tu vas te retrouver au « chomdu», plus vite que tu ne crois,  rétorqua-t-il.

- J’y vais de ce pas, Monsieur le fier à bras, mais avant cela lâchez-la, prestement ! Je double le prix de cette foutue crème dépilatoire et en prime prenez donc ce tablier, il vous siéra à merveille, puisque vous semblez vous en tenir à de vulgaires basses besognes de tâcheron d’iniquité !  lui répondis-je.

Le chef de rayon, plutôt couard d’habitude, sur ces entrefaites, s’interposa et soucieux de préserver l’ambiance feutrée de son champ d’action, rétablit chacun dans son bon droit. La crème dépilatoire fut payée rubis sur l'ongle et, poursuivant mon intention, je laissai choir le tablier. Sans demander mon reste, je pris la main de la jeune rrom et en franchissant les portes du magasin, sans nous retourner, nous embrassions, elle et moi, l’aventure de la Liberté. La gamine  tenant serré fort le tube de crème dépilatoire, me remercia en une embrassade des plus chaleureuses.

- Toi sœur…. Toi sauvée-moi, moi pas prison, plus Roumanie, fini, rester France… Moi Helena…. Et toi ? 

- On me prénomme, la nièce de John, Johanna, si tu veux.

De ma vie, je n’avais ressenti une telle confraternité. L’aube d’une renaissance tomba sur mon petit moi, comme une révélation qui ne saurait mentir.  D’une traite je regagnai le squat et récupérai le peu d’effets de survie qu’il me restait. Adieu junks et autres dingues paumés, à moi les chemins de la véritable Liberté !  Le soir même j’échouais, sous le pont de Clichy, la lune était pleine et à son zénith, posée en médaillon héraldique,  tout au-dessus du camp de fortune.  Helena devenait pour moi la passeuse  pour une  nouvelle vie, de celle qui vous saisit le corps, l’âme et l’esprit.

Num-riser0067.jpgSilence et sonorité des souffles, entremêlés. Seul les piaillements des enfants espiègles venaient troubler cette pause, dans le cours de l’entretien radiophonique.  Zoé, en journaliste avisée, brisa le silence, pour que la bobine tenue entre les mains de Johanna, continue à dévider son fil de confidences.

- Continuez, je vous prie… Johanna...     

Une gorgée de thé tchai, pour s’adoucir le timbre de voix et les mots fusèrent de nouveau. 

-  Première sensation, une vive émotion qui vous prend au plexus de la sensibilité. Le camp déployait son évidente vivacité, tout au long d’un patchwork hétéroclite, fait de cabanes de fortune, bricolées de cartons, de bois, de métaux divers. Toute une panoplie de matériaux mise au rebut, trouvait ici, une énième utilité, dans un assemblage judicieusement opéré, pour donner à l’ensemble, la rotondité d’un campement ancestral, plutôt harmonieux.  Par endroits l’on devinait, la présence de quelques roulottes, quatre au total, placées à chacun des points cardinaux, sauvegardées des affres du temps et témoins roulants d’une pérégrination issue du perpétuel exil nomade de ce peuple. Elles trônaient en bonne place, autour d’une agora strictement réservée à la dévotion des trois feux rituels. En Romanie, le culte d’un védisme primordial, perdurait en une espèce de synthèse, christianisée, sous les Bonnes Grâces de Sainte Sara, la Noire, la Gypsie….  Vraiment, j’étais abasourdie par l’ingéniosité de ce peuple à mettre un point d’honneur à perpétuer tout un art de la construction éphémère, sans omettre une certaine forme de reflet cosmologique. Leur sens d’une certaine conformité hiérarchique traditionnelle en témoigne dans l’indicible d’un quotidien, en apparence, nommément bohémien.  Chacun, du plus jeune au plus âgé, semble occuper la place qui le rend libre, dans la perspective de toute l’exaltation, que présuppose l’ampleur de sa propre nature, liée à l’intimité de son être.  Que serait un campement Rom, sans l’énergie du désir du vivre ensemble, qui s’y déploie ? Un no-mans land ! 

Le pont de Clichy, de par sa structure arc-boutée, leur offrait une espèce de voûte céleste. L’agilité des enfants y avait disposé, un grand nombre de fanions à prières, colorés, qui psalmodiaient en silence, au gré du vent, toute une révérence sacrificielle. Cette composition bigarrée, en ce lieu de vie d’autonomie temporaire, exprimait en fond sonore, toute une rumeur d’activités humaines. Là des chants, des rires, des pleurs… Plus loin des plaintes de violons, des tirades ininterrompues de tranches de vies… Autre part des rythmes  d’artisanats.

Tout à l’unisson célébrait l’existence à fleur de peau, en exhalant par tous ses pores, un subtil parfum d’essence de rose. La rumeur de la ville ne pouvait que s’incliner, à l’écoute de l’harmonie sonore de ce peuple musicien. Helena, me fraya un chemin entre  mes hôtes à la curiosité visible. Femmes, enfants, me saluaient par de légers touchers de mains bienveillantes et des rires étouffés, les hommes se signaient, dans une espèce de gravité révérencieuse.  Pour la première fois de ma vie, j’étais considérée telle que je suis, au plus profond de moi et  de mon être, je retrouvais une espèce de réminiscence, due à la prégnance de la voie des ancêtres. Entraînée vers l’une de ces roulottes, la plus flamboyante, trônant du côté oriental du campement, je me contentais de sourire, gracieusement...

IMGP1348[1]La veille Maria me dévisagea, elle tira une longue bouffée sur sa pipe et se campa devant moi, pour mieux me sentir. Elle me submergea de fumée, puis en une prouesse maternelle, elle me serra contre elle, me cajola telle une enfant, me baisa le front, tout en récitant une espèce de litanie, propre à elle. Ses yeux noirs, extraordinairement limpides de bienveillance, semblaient me lire de l’intérieur.  La veille Maria, secrètement émue, me fit entrer dans sa roulotte, qui n’était autre que le Saint des Saints de tout un peuple.  Helena, se contenta de rester au dehors, signifiant aux autres membres de son clan, l’importance  du moment, tout en  quémandant le silence des enfants.

A l’intérieur de la roulotte, tout était agencé de façon admirable, table, chaises, meubles, lit, respiraient l’odeur de la propreté bien cirée des bois nobles. Au milieu de l’espace, pourtant réduit, un petit autel, sous forme de feu domestique, illuminait plusieurs icônes, de très belle facture. Les Saintes Maries y étaient en bonne place, autour d’un Sacré Cœur flamboyant. Une odeur d’encens couronnait la sacralité du lieu.  Les boiseries çà et là décrivaient, toute une parade d’arabesques, que l’on pouvait soupçonner d’être les vestiges d’une écriture ancienne, proche du sanskrit, secrètement hermétique aux profanes.

La veille Maria me fit asseoir, me servit le traditionnel thé tchai, tout en m’observant en un silence, seulement interrompu par le crépitement de sa pipe incandescente...

A suivre jeudi prochain. 

Tag(s) : #Hacene Bouziane - textes Libres

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :