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Publié par S.granjon

MEURTRE SUR LE P.L.M ( fin )

 

UN RECIDIVISTE IMPENITENT

Il n'était pas encore établi que l'individu avait sauté du train, à un kilomètre de Lachau, un endroit où la locomotive s'essouffle en franchissant les collines qui séparent la plaine de Valence de celle de Montélimar. Car, malgré une foulure au pied droit, consécutive à sa chute, il marchait d'une manière tellement  assurée que, de loin, il aurait pu passer, avec son chapeau tyrolien à plume, pour un compagnon de route du militaire à bicorne.

Toujours sous bonne escorte, il entra tête haute, à la mairie de Lachau où l'on avait transporté la victime. Il s'en déclara spontanément le meurtrier. Mais, interrogé sur les mobiles du crime,il s'enlisa dans de folles invraisemblances : tantôt il prétendait qu'il avait tué Alexandre Lubenski pour lui avoir interdit l'entrée de sa cabine avec une telle agressivité qu'il s'était senti menacé.. Tantôt il soutenait qu'ils s'étaient disputés à cause du déplacement d'un coussin, et qu'une gifle de l'adversaire lui avait mis le couteau à la main.

Le vrai motif, qui parut à l'évidence,  une question d'argent, rendait le meurtrier goguenard. Pressé d'avouer ce qu'il avait fait, alors qu'il n'était porteur que d'une ou deux pièces de cinq francs il répondit avec un cynisme parfait : " Cherchez-le si vous le voulez ". Le défi lancé aux enquêteurs leur sembla d'autant plus inadmissible que le coupable, un incorrigible repris de justice, venait de purger une peine de cinq années terminée à la prison de Privas. Il en était juste sorti et remontait sur saint-Etienne.

A Vienne, l'idée lui vint de mettre à profit la nuit dans une maison de tolérance. Craignant que la modicité de sa fortune ne le laissa dans l'antichambre des amours éphémères, il se ravisa, fut derechef la proie de ses mauvais instincts, au point de commettre cette fois l'irréparable. Si, jusqu'à présent, il avait à plusieurs reprises fréquenté les prisons, ce n'était que pour vagabondages ou rapines.

 

LA SPIRALE DU CRIME

Le 13 juillet 1861, de coupables errances condamnent l'éternel rôdeur à quinze jours de prison. Ce premier jugement, rendu à Saint-Etienne, sa ville natale, rappelait qu'à Beaubrun il avait vu le jour, le 10 novembre 1842. Il y fut enregistré sous le nom de Guillaume Bayon. Par la suite il accompagna son père, un homme originaire de Saint-Didier la Séauve, lorsqu'il s'installa dans la rue de Montaud.

Pour toute assiduité, on ne connaissait au jeune garçon que celles des traboules, des arrières-cours fumeuses. Bien que formé à la passementerie, il tirait de son art un singulier profit : après s'être introduit en secret dans les ateliers, il lacérait la soie à grands coups de ciseaux, déréglait les métiers. sa fureur de nuire et de détruire restait liée à ses fréquentations. Il suivait une " flotte " redoutée du quartier, une bande dite de " désoeuvrés ", où il mettait à l'épreuve ses instincts, qualifiés de mauvais. Puis ce fut le passage obligé de la paresse incurable au vol, jalonné de plusieurs condamnations. Après celui de Saint-Etienne, les tribunaux de Charolles, Valence, Largentière et Nîmes lui infligèrent des peines de prison de plus en plus longues...

Guillaume Bayon fut transféré de Lachau à Valence, au cours de la matinée du 22 mars 1870. Le jour même y passait la père de la victime. Cet ancien médecin niçois venait assister au service funèbre à Saulce, village près duquel Bayon avait jeté le corps. Il avait l'intention d'acheter une concession pour faire inhumer là son fils. L'y rejoignit Alphonse Karr, le spirituel pamphlétaire, directeur du " Figaro ", ami intime de la famille. Sans le vouloir, par sa seule présence, l'homme apportait au meurtre, ainsi qu'à son auteur, davantage de célébrité.

Dans les premières heures de juin, pendant qu'un détenu chantait dans son cachot, le boulevard du Nord retentit d'un sinistre martèlement. face aux casernes de cavalerie, on dressait les tréteaux et les bois de justice. Jusqu'au bout Bayon avait espéré que l'arrêt de mort serait commué, mais l'empereur ne lui accorda pas sa clémence.

L'aube se leva sur une foule énorme. C'était jour de marché à Valence. Dès quatre heures, les portes de la prison avaient roulé sur leurs gonds, avec un grincement déchirant le silence. le directeur réveilla le condamné, et l'aumônier lui donna l'absolution. Pourtant Bayon estima que des principes célestes ne pouvaient remplacer un  repas plus terrestre, qu'il avala gloutonnement.

Au moment de partir, inspiré par les volutes du cigares qu'il avait réclamé, il donna sa version de l'immortalité : " Si je dois aller en Enfer, je demanderai à en être le concierge. Je mettrai au frais mes amis, et au chaud ceux que je n'aime pas ". Il réservait une place de choix à Napoléon III, qui lui avait refusé sa grâce. Le ciel n'apprit pas ce qu'il fit de ses voeux. Unique certitude il pâlit un instant au pied de l'échafaud, puis en monta les marches sans faiblir. Ce fut sa dernière bravade, emportée par le couperet.

 

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