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Publié par serge granjon

Le chien à la jambe de bois

 

Au pays de saint-Sauveur, entre sapins et mélèzes, rôdait un loup en novembre...A rougir l'églantier de tache de sang. Il est des récits qui, avec le temps, prennent la profondeurs des légendes épiques.  Celui-ci aurait pu être un conte. Or ce fut une bien réelle histoire qui ainsi commença.

 

Aux aurores d'un jour, à la mi-décembre, passé le chant de l'alouette...ou plutôt, car ce n'est pas une fable, au petit matin du jeudi 16 décembre 1868, un roulement traînant et grinçant , comme raidi par le givre du Pilat, cessa à la auteur d'une auberge de la rue d'Annonay ( de nos jours 11 novembre ) : c'était le bruit d'un lourd chariot, d'ou le fermier descendit pour tambouriner à l'huis. Il demanda au tavernier s'il avait de quoi le loger, lui et son équipage, composé de sa femme, des boeufs et de ses chiens.

 

UN VRAI MUTILE DE GUERRE

 

Bêtes et gens , selon la formule d'usage, réchappaient fourbus des rigueurs de  la saison. Les boeufs remisés en vitesse à l'étable, y furent pansés et soignés pendant que les deux voyageurs étaient accueillis à la table commune. Enfin, bon dernier, le chien vint chercher du repos et sa part du déjeuner, après s'être assuré, en valet scrupuleux, que rien ne manquait à l'attelage.

Quand il franchit le seuil, il provoqua une jolie stupeur : ce chien , un mâtin taillé en Cerbère, mais superbement domestiqué, portait une jambe de bois. Du modèle le plus véridique, fait d'une branche de marronnier polie, ligaturée au moyen d'une petite courroie, elle même fixée par une boucle de pantalon. Le tout parfaitement mécanisé...et sonore, ainsi qu'elle le prouvait en frappant le sol.

On eût dit un pensionnaire de l'Hôtel des Invalides, auquel n'aurait manquait  que médailles sur sa large poitrine. or l'animal ne méritait-il pas qu'on les lui décernât ?  Car voici son exploit, que le maître, entre deux verres de vin chaud , pris la peine de raconter.

" Il y aura un mois le 20 décembre qui court, mon berger gardait ses vaches tout près du bois de Saint-Sauveur, à deux pas de la maison. Mon fils de trois ans était avec lui. Vers le milieu du jour, le berger, obligé de rentrer, abandonna un moment le bétail. Ne resta que le chien, chargé de surveiller le troupeau et l'enfant. Le gardien revint tôt mais pas assez pour éviter un véritable drame.

 

MORCEAU DE BRAVOURE

 

Une louve, aussi cruelle que l'était la Bête du gévaudan, et qui guettait depuis longtemps, sans doute, sa proie, caché dans quelque proche fourré, s'était férocement jetée sur le petit, et l'avait traîné, lui déchirant le cou, jusqu'à l'entrée du taillis. , Là, heureusement, Tambour, le brave chien avait rejoint le carnassier. A mort, un combat venait de s'engager. Autour d'eux ce ne fut plus bientôt qu'un tourbillon de terre, tellement il l'avait faite s'envoler. Les herbes piétinées y étaient mélangées, comme lorsqu'une bande de sangliers s'y vautre.

L'une et l'autre saignaient de la gueule et des pattes. Pour s'imposer la louve avait dû faire usage de son poids. Mais, Tambour, qui n'avait pas son pareil pour la vaillance, lui tenait tête, la secouant à belles dents. Ce fut ce qu'aperçut, de loin, le berger qui revenait. Son approche mit la bête en fuite. deux jours après nous la prenions au piège. Elle pesait autant qu'un veau bon à tuer et son mufle, encore, portait les traces sanguinolentes de la lutte. Le malheureux Tambour avait la patte avant droite hâchée si fort, à coups de crocs, que le vétérinaire déclara net qu'il ne s'en sortirait pas.

de mon côté, j'eûs la bizarre idée de le faire amputer, comme tant d'autres soldats, blessés au champ d'honneur. je comptais sur sa condition robuste.  Et, de fait l'opération a parfaitement réussi. Vous le voyez, Tambour va à merveille. l'appareil de sa jambe de bois ne le gène presque plus et, tout estropié qu'il est, il fait ses quatre lieues sans demander merci " .Le fermier l'affirmait d'un ton fier et heureux.

Pourtant, dans ce qui suit, sa voix se fit plus grave, devint presque altérée : " Tambour sait très bien que je lui ai sauvé la vie. mais il n'a pas l'air de se douter, tant il est brave, d'avoir sauvé celle de mon enfant ". Et le fermier, que l'on devinait reconnaissant, flatta la croupe du molosse, qui en  eut un mouvement de queue à renverser la table.

Le maître se tamponna, furtif, les sourcils du revers de la main. ce fut un moment d'une grande intensité : son émotion rejoignit le regard content de l'animal, en un touchant chassé-croisée de gratitude. 

 

 

 

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