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Publié par serge granjon

CAVALCADE

  

Comme à l'accoutumée, la conversation folâtrait d'un sujet à l'autre, avec des soubresauts que les esprits rassis auraient trouvés futiles, mais qui passaient pour de l'esprit au milieu de ces gens de bonne compagnie.

 La scène se déroulait dans le café de Foy, bordant la rue du même nom, en plein coeur de la ville. Un groupe devisait attablé devant quelques grands verres de bière. Il ne contenait que de riches oisifs, peu ou prou désoeuvrés, et à l'affût de ce qui pourrait les distraire. Certains même, réputés pour compter parmi les gens sérieux, regrettaient la torpeur où sombrait Saint-Etienne, pour avoir laissé fuir le dernier carnaval, sans le marquer du moindre événement.

  

LES MALHEURS DU TISSAGE

D'autres allaient plus loin, soutenaient que les fêtes stimulent à la fois l'industrie, le commerce, car il faut des coutumes et beaucoup d'accessoires, des hôtels, des cafés aussi des restaurants pour recevoir des étrangers. Et plusieurs déploraient qu'on y eût pas songé, avec autant de pauvres, dignes de tous les dons : dans la passementerie, la crise sévissait depuis trois ans. Souvent sur les habits, des plumes et des fleurs remplaçaient le ruban. Mais la mode n'en 'était qu'en partie responsable :  des techniques nouvelles de teinture permettaient désormais, en guise de tissage, d'imprimer les motifs. Pour finir le tout, un hiver rigoureux n'avait rien arrangé.

Et chacun, pour conclure, accompagnait déjà le premier à se lamenter : " les caprices de la mode ont dépouillé la plus belle moitié du genre humain de ses plus gracieuses parures. "

C'est alors qu'un coeur généreux rappela l'essentiel : la vie de familles entières que le chômage avait réduites à la misère. Et sa proposition fut accueillie dans l'anthousiasme. Il s'agissait de faire oeuvre de charité en organisant, tant pis pour le retard, une cavalcade telle qu'on l'aurait aimé, le jour du Mardi Gras.

  

UNE FETE DE BIENFAISANCE

Ainsi, début mars 1860, les stéphanois apprirent la souscription organisée pour ce spectacle prévu le 18 courant : beaucoup apportèrent leur obole - parfois une grosse somme - au café de Foy où était née l'initiative, à celui de la Perle ( au rez-de-chaussée de la maison Colcombet ), au Cercle des Arts et du Commerce ( à l'étage de la maison ), ou bien encore à celui du Manège, situé dans la rue de Lodi. Auprès de ce dernier s'inscrivaient ceux qui voulaient prendre part au cortège.

Dès cet instant eut lieu une chasse aux costumes. On alla en chercher jusqu'à Lyon, car Saint-Etienne avait subi une razzia pour de bon, malgré les efforts des couturières, des chapeliers, et des corporations voisines. Pour les chars fut réquisitionnée une armée de charpentiers, peintres et décorateurs.

Au jour du 18 mars, la foule était compacte entre la caserne Rullière et l'Hôtel de Ville, trajet que devait emprunter le cortège. A midi et demi les gendarmes à cheval ouvrirent la marche en quittant la caserne.Toute une escorte annonçait Charles VII le premier des deux rois illustrant le convoi : après deux postillons et quatre trompettes tout de rouge vêtus, venaient des chevaliers, de grands seigneurs et deux pages qui précédaient le roi.

On avait voulu le rendre véridique, en lui faisant endosser une armure qui provenait du musée d'artillerie.

 

SANS CASQUE ET SANS CHANFREIN  

Chaussé à la poulaine, ses pieds royaux le devançaient de près d'un demi-mètre. Le plastron de la cuirasse portait encore la faucre, un  crochet de fer pour maintenir la lance en arrêt. L' ensemble du harnais s'élevant à plus de 30 kilos, Charles VII, sans doute davantage par souci de confort que pour montrer au peuple sa tête au port altier, avait confié son casque, nanti d'un beau plumet, à un jeune écuyer. Quand il dut saluer, place de l 'Hôtel de Ville, le préfet ainsi que le corps municipal, il préféra prendre coiffe plus commode : une toque de velours à la blanche aigrette.

Le cheval ne voulut pas non plus de couvre-chef. Il refusa carrément le chanfrein, belle pièce pourtant aux cannelures polies, avec sur chaque flanc, pour maintenir les lames, des bandes dorées, taillées à la perfection dans du vieux cuir de Cordoue.

 

LE DEFILE DES CHARS

Aux côtés du roi chevauchait la Pucelle. A leur suite caracolaient d'autres seigneurs et d'autres chevaliers, flanqués d'une haie de gardes à pied.

Des chars leur succédaient, empreints de fantaisie, qui présentaient d'insolites rencontres : Persans, Albanais et paysans bretons, Chinois, Ecossais ou encore Tyroliens. Mais les regards se portaient surtout vers celui d'où jaillissait la chanson à foison.

C'était un char tout peuplé de pierrots appartenant à la chorale forézienne. Leurs voix s'élevaient sans cesse à l'unisson, pour cueillir de l'argent. A l'entour, des quêteurs assuraient la moisson : un fabriquant de rubans, vêtu en jeu de cartes, quémandait sans arrêt avec sa cruche en fer. Un autre, en jardinier, faisait sentir des bouquets de violettes, en échange de quelques pièces. D'autres encore - travestis en Molière, Polichinelle, ou simple charlatan - fendaient la foule, grimpaient dans les maisons, pour obtenir quelques aumônes pour les pauvres.

Un char de saltimbanques offrait le spectacle d'une femme sauvage et surtout celui d'un singe remuant, aussi vrai que nature.

Quand vint le tour de la deuxième partie, la marche fut ouverte par Louis XIII et sa cour, suivis de nombreux chars, dont la pièce maîtresse était un immense vaisseau abritant les membres du Cercle musical, en canotiers, rapidement utiles pour amortir les chocs des pièces de monnaie jetées à profusion.

Ainsi la journée fut couronnée de succès. On parla de 100000 personnes et d'une recette supérieure à 10000 francs, entièrement donnée aux pauvres, puisque ni pour les chars, ni pour les costumes, on n'avait prélevé de l'argent sur les fonds : à condition de ne pas trop vite en tirer bonne conscience, cette oeuvre de bienfaisance garderait la beauté d'un  geste secourable. 

 

 

 

 

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