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Publié par elsapopin

montcel.jpgEn cet hiver finissant de l'année 1833, bien mieux qu'aux dernières giboulées masquant par intervalles les arbres et les toits, Joseph Tézenas du Montcel était surtout sensible à de subtils frémissements annonçant le printemps. Déjà il en sentait, quelque part dans le coeur, de furtives tiédeurs, d'autant que ce printemps en présageait un autre, celui des temps nouveaux d'une ère industrielle.

Saint-Etienne à présent y entrait de plain-pied, en ajoutant son nom aux villes dotées d'une Chambre de Commerce. C'était une assemblée de commerçants, d'industriels, ayant pour but d'assurer, si l'on peut dire, la défense et l'illustration des produits régionaux. Marseille, la première, avait reçu la sienne. Ainsi s'étaient unies plusieurs corporations cherchant, par leur alliance, une meilleure audience auprès du gouvernement. Et les résultats furent si encourageants que Louis XIV en étendit le principe aux grandes villes du royaume : en 1700 ce fut le tour de Dunkerque, puis celui de Paris. En 1702, en furent dotées Lyon, Rouen, Toulouse, Bordeaux, et puis d'autres encore.

Mais en 1791, la révolution se méfiait de toute association, et la loi qui supprimait des siècles de corporation s'en prit bientôt sans sourciller aux Chambres de Commerce.

En 1802, Chaptal, ministre de l'Intérieur, soucieux d'accélérer l'essor économique, les fit rétablir, plus nombreuses encore qu'elles ne l'avaient été.

Pourtant Saint -Etienne n'eut pas alors la chance de recevoir la sienne. La faiblesse de la population l'expliquait : d'une part la ville ne recensait guère plus de 16000 habitants, d'autre part le département de la Loire en comptait moins de 300000. Et c'était vraiment la raison majeure, car la vocation industrielle de la région était, de longue date déjà, nettement affirmée. En guise de compensation, un décret du 2 avril 1804 accordait à la ville une Chambre consultative des Arts et Manufactures.

 

UNE STRUCTURE DEVENUE INDISPENSABLE.

 

Il fallut attendre la Monarchie de Juillet pour voir se réaliser un souhait cher à tous les négociants et manufacturiers de la ville, mais aussi de tout le département. Les ordonnances du 10 mars et du 1er avril 1833 donnaient satisfaction aux uns comme aux autres en établissant une Chambre de Commerce à Saint-Etienne. Si la population du département avait augmenté de façon appréciable, la ville, surtout, forte de 33000 habitants, avait doublé. Avec sa physionomie désormais résolument industrielle, et l'esprit d'innovation de ses entrepreneurs, il devenait impensable de lui refuser plus longtemps une structure devenue pour elle indispensable.

C'est à tout cela que pensait Josephe Tezenat du Montcel en se dirigeant d'un pas rapide vers l'Hôtel de Ville où l'attendait le maire, M.Peyret-Lallier. Il venait d'être nommé président de la toute jeune Chambre de Commerce. Et cette responsabilité nouvelle, à laquelle il voulait, et ce sans pluq attendre, accorder le meilleur de sa juste expérience, contribuait beaucoup à le rendre impatient de rencontrer le maire. Né dans une vielle famille forézienne comptant notaires, procureurs et échevins de Saint-Etienne, M.Tézenas du Montcel avait créé lui-même une fabrique de rubans, et exerçait depuis deux ans les fonctions de président du Tribunal de Commerce.

C'était donc un notable, au sens noble du terme, un homme compétent au regard large, et dont les connaissances précieuses en matière de commerce ne pouvaient que servir les affaires de la ville. N'avait-il pas, de plus,  appartenu à la Chambre consultative des Arts et Manufacture ?

Au fur et à mesure qu'il approchait de la Maison de la Ville, Joseph Tézenas du Montcel passait en revue les industries qui avaient mérité à Saint-Etienne de se voir attribuer une Chambre de Commerce. Il les connaissait toutes, et, mentalement, afin de peaufiner son entretien avec le maire, il en refit le tour, une ultime fois.

 

PLUSIEURS FIGURES DE PROUE

La rubanerie, introduite à Saint-Etienne ainsi qu'à Saint-Chamond dès le début du XVIIIè siècle, s'était surtout développée après les guerres de l'Empire et se trouvait alors en  pleine prospérité. Saint-Etienne désormais avait pris le dessus : à elle seule, elle assurait les 4/5 de la production totale, grâce à ses 144 fabricants, alors que Saint-Chamond n'en comptait gère que 20.

Les vieilles industries utilisant l'acier restaient, dans la région, les premières de France. Il s'agissait surtout de la quincaillerie et de l'armurerie. La quincaillerie gardait encore de beaux jours devant elle, estimait M.Tézenas du Montcel, avec sa soixantaine de fabricants employant environ 6000 ouvriers.

Quant à l'armurerie, sa réputation, depuis longtemps, n'était plus à faire, depuis l'époque, quasi mémorable, où l'on avait forgé les premières armes blanches.

En 1764, la Manufacture royale d'armes était constituée. Mais, parallèlement à la Manufacture, il était fait appel à l'industrie privée pour fabriquer des armes de guerre. manu.jpgAinsi, en 1833, ces petits ateliers allaient en produire 81.400, soit davantage que la Manufacture d'Etat, qui n'en livra que 66.000.

S'il l'on ajoute que lesdits ateliers ne s'en tinrent pas là, en fabriquant la même année près de 25000 armes dites " de  luxe ", à l'usage des particuliers, on se rend compte du caractère florissant de cette industrie, qui employait environ 8.000 ouvriers.

La métallurgie était à cette époque, d'implantation récente. Elle faisait cruellement défaut en France, à tel point que, pendant les guerres de l'Empire, une livre d'acier coûtait 12 francs, contre 1,25 frs en Angleterre. Depuis, chaque gouvernement était bien décidé à remédier à ces insuffisances. Déjà, en 1815, James Jackson, industriel à Lancastre, était venu se fixer à Trablaine, près du Chambon-Feugerolles, avec la ferme intention de fabriquer des aciers équivalents aux meilleurs fabriqués en Angleterre. Puis, après les aciéries de la Bérardière créées en 1820, ce furent celle de Catatay, les plus importantes de la région, établies par Jean et Jacob Holtzer qui, en 1833, venaient d'en installer une nouvelle à Unieux.

Et il faudrait encore parler de la verrerie, des 40 teinturiers et couraminauds, des tissus élastiques alors à leurs débuts, sans oublier, évidemment, l'extraction de la houille, mère nourricière grâce à laquelle armurerie, quincaillerie et, pour finir, métallurgie avaient pu se développer.

Et c'est bien pour défendre d'importants intérêts que les industries de Saint-Etienne et de ses environs avaient gagné le droit d'être représentées par une Chambre de Commerce. Le 2 mai 1833, eurent lieu à l'Hôtel de Ville, dans la salle des Prud'hommes, les premières élections. Sur les neuf membres prévus par les ordonnances, les fabricants de rubans se taillèrent la part du lion, révélant ainsi l'importance accordée à cette industrie : en comptant le président, ils étaient cinq à sièger, dont Hippolyte Royet, ancien maire de Saint-Etienne. Sans compter un marchand de soie,qu'on pouvait presque leur ajouter. Avec deux entrepreneurs de la Manufacture d'armes, hommage était rendu à l'efficacité de cette branche " du secteur public ". Un fabricant de quincaillerie terminait la liste de la première Chambre.rub1.gif

On pourrait trouver qu'elle n'était pas assez représentative : d'autres industries, nombreuses, n'y figuraient pas. Mais la Chambre de Commerce devait durer et perdurer et, pour affronter les bourrasques possibles, avoir une coque à toute épreuve.

Quelle meilleure armature possible pouvait-elle lui donner que cette heureuse trilogie : Rubanerie, armurerie, quincaillerie étaient, parfaits emblèmes, les trois mamelles de la ville.


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