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Publié par serge Granjon

LE CURE GUY COLOMBET

Depuis dix ans et plus que sa voix résonnait sous les voûtes ogivales de la Grande-Eglise, celle-ci n'avait pas eu pareille raison de se réjouir. Et, pour le coup, son visage si souvent austère s'en trouvait transformé. Les deux profonds sillons qui encadraient ses lèvres, à force de murmurer des oraisons en foule, se fondaient dans les plis d'un bienveillant sourire.

En haut du presbytère, une fenêtre noyait dans la pénombre les robustes épaules et la tête massive du curé qui s'en approchait. L'homme était du Jura. Des paysans du pays il avait la charpente, même né à Saint-Amour d'un famille de juristes. Et les rudes Stéphanois  avaient vite adopté sa carrure rassurante, son visage serein empreint d'honnêteté.

Les uns, les plus instruits, appréciaient l'érudit, docteur en théologie, qui avait, paraît-il, enseigné à Paris. Ils goûtaient ses sermons dignes d'un grand prédicateur : n'avait-il pas d'ailleurs, ainsi que Bossuet, été appelé plus d'une fois pour prêcher devant Henriette de France, veuve du roi d'Angleterre ? Les autres, les plus pauvres, l'aimaient pour sa bonté, et le soin qu'il mettait à, éduquer les leurs.


POUR L INSTRUCTION DES PAUVRES

Et c'est aux pauvres justement que souriait ce soir le curé Colombet. Ses regards caressait le désordre des toits inégaux et bossus qui se pressaient vers les populeux quartiers de Tarentaize et Polignais. Et pour instruire les fils des humbles compagnons, voilà déjà quatre ans qu'il avait fait venir un maître d'école de Lyon, où fonctionnaient des écoles publiques.

Car c'était là le but que le bon curé s'était juré d'atteindre : permettre à tous les enfants pauvres de " lire, écrire, chiffrer ", sans oublier de " les instruire en même temps des principaux devoirs du christianisme et les former à la vertu et aux bonnes moeurs ". Et ceci était bien l'essentiel pour un prêtre catholique, décidé à faire obstacle, comme le souhaitait l'Eglise romaine, à la montée des huguenots.

Depuis quatre ans, il payait de ses deniers le maître lyonnais, avec lequel il partageait le toit du presbytère. Mais il devait transformer son oeuvre en institution, pour qu'après lui l'école publique puisse durer et perdurer.

Or, ce soir, il savait qu'il en serait ainsi, puisque le matin même, 3 mars de l'an 1679, le contrat de fondation de l'école avait été passé par-devant maître Desverneys. Une quarantaine de bienfaiteurs y avaient souscrit, pour une somme la mettant à l'abri du besoin.


CONTRE L OISIVETE MERE DE TOUS LES VICES

Bien sûr il existait d'autres écoles disséminées de par la ville, dont certaines comptaient plus de soixante élèves. Mais elles étaient payantes et les enfants pauvres en étaient écartés. l'enseignement y était, de surcroît, souvent médiocre.

Ce que voulait le curé Colombet, c'était offrir, comme dans plusieurs villes du royaume, des  " écoles de charité " à " une fourmilière d'enfants dont la plupart n'apprennent ni à lire ni à écrire, et demeurent sans instruction et sans éducation ". Il savait combien " par défaut d'instruction, ces enfants s'attroupent dans les rues et les places publiques où ils passent la plus grande partie du jour, devenant insensiblement fainéants, libertins, joueurs, blasphémateurs, indociles, souvent incorrigibles ".

Le curé Colombet aurait pu profiter de l'école gratuite réservée aux filles qui, paradoxalement, était seule à exister, après que les Ursulines se fussent, en 1636, installées dans un monastère accordé par les dominicaines de Sainte-Catherine. C'est dans ce monastère, qui se dressait à la place du marché des Ursules, qu'elles avaient fondé leur école. Mais il était hors de question d'y joindre des garçons depuis que, le 28 juillet 1676, l'Archevêché de Lyon avait interdit la mixité des classes.

D'ailleurs, était-ce souhaitable ? malgré tout le bien que le curé Colombet pensait des " dames religieuses de Sainte-Ursule, qui s'acquittent avec zèle " de leur mission, il ne devait pas ignorer que les Ursulines acceptaient, sans trop se faire prier, cadeaux et autres rétributions de beaucoup de parents. En contrepartie, les filles les plus pauvres étaient occupées à de petits ouvrages, aussitôt vendus pour la communauté.

grande-eglise.jpgCe n'était pas ce que voulait ce bon Guy Colombet. Ce qu'il appelait "sa petite école " devait assurer une gratuité totale. Il la fit construire sur le flanc gauche de la Grande-Eglise, au fond du cimetière, là où de nos jours s'élève le presbytère. Elle avait d'ailleurs des allures "  d'oratoire ou chapelle " . Et le curé Colombet devait en être plus heureux que mitre d'évêque qu'il aurait pu porter : on le lui avait proposé...au moins aussi heureux que de veiller au salut de ses ouailles de Saint-Etienne-en-Forez, troisième paroisse de France de par son étendue, juste après Saint-Eustache de Paris et Saint-Nizier de Lyon. Une paroisse à sa mesure.





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