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Publié par Serge Granjon

Le FURAN : notre fleuve

 

 

 

En mettant un point final à son feuillet, un certain 1er septembre 1866,le conseiller municipal François Chapelle se doutait bien qu'il allait jeter un pavé...dans la rivière.

 

 

" Pas de couverture au Furens " :  le titre, résolu, annonçait presque la poudre à fleur de barricade, si l'on s'aventurait à toucher au Furan, élevé au rang d'un fleuve mythique, puisque l'ancienne orthographe en était respecté.

 

 

L'idée n'était pas neuve de voûter son parcours. Déjà au temps de Louis XIV, François de Chalus, le seigneur de la ville, en avait donné l'autorisation dans la traversée du Pré de la Foire. En 1855, seulement, la couverture du lieu, plus tard place du Peuple, était achevée. En 1860, c'était chose faite boulevard du Nord ( actuel boulevard Jean Janin ), et en 1864 sur la plaine du treuil, à l'emplacement de la toute nouvelle Manufacture d'Armes. L'étau se resserrait. Et un récent projet, d'envergure cette fois, venait de voir le jour : il s'agissait de couvrir la rivière de la place des Ursules à l'extrémité de la rue Rouget-de-Lisle, en passant par la rue de Foy et de la rue de la Comédie ( actuelle rue Alsace-Lorraine ). C'était en somme l'enterrer dans tout son parcours au nord de la ville.

 

UN FERVENT PLAIDOYER

 

Et pour s'opposer à cette initiative, l'auteur faisait d'abord allusion au porte-monnaie des contribuables, un argument qui manque rarement sa cible, surtout sur une dépense qui serait inutile.

Mais les Stéphanois, plus haut que le gousset, avaient aussi un coeur. Admettraient-ils encore longtemps d'entendre traiter la vénérable rivière de " foyer d'infection, par ceux qui réfléchissent et ceux qui ne réfléchissent pas " ? bief.jpg

François Chapelle s'insurgeait contre tant d'ingratitude.  Comment osait-on reprocher au Furan d'être responsable d'épidémies auxquelles justement son existence à ciel ouvert avait jusqu'alors permis d'échapper ? Un cours d'eau n'est jamais insalubre, à la différence des eaux dormantes que sont les étangs et les marais. Les soirs d'été, roulant au milieu des senteurs fiévreuses d'un sol saturé de torrides chaleurs, il rafraîchit l'atmosphère de vapeurs bienfaisantes.

 

Or, François Chapelle savait que ces bonnes raisons ne désarmeraient pas ceux qui vouent le Furan aux gémonies : pour eux, il fallait le faire disparaître pour toujours dans les entrailles de la terre. Il croyait les entendre hurler d'indignation. D'où lui venait cette audace à défendre un égout qui charriait pêle-mêle toutes sortes d'eaux ménagères, des résidus de lessive et de teintureries, et des cendres de houille jetées par les riverains ?.

Pourtant François Chapelle n'entendait pas battre en retraite : il évoquait alors le site privilégié qui protégeait la ville.

 

VOILER UN VISAGE MALPROPRE

 

Bâtie à 550 m d'altitude, Saint-Etienne jouissait d'un air " vif et pur ", avec " un horizon formé par une ceinture de montagne à demi boisées ". En somme il en parlait comme d'une station climatique, sans toutefois préconiser des bains dans le Furan, dont il reconnaissait volontiers la saleté. Mais il ajoutait : " couvrir d'un voile un visage malpropre n'est pas le laver ; et ne vaut-il pas mieux le laver et le voir à découvert " ?

 

Et lavé, il pouvait l'être, de deux façons complémentaires : le barrage de Rochetaillée, qui venait d'être construit, empêcherait désormais son lit d'être à sec au plus fort de l'été. Ainsi les immondices, toujours évacuées, seraient aussi éliminées par un désinfectant magique, dernier miracle de la chimie : le " Phosphate acide doublé de magnésie et de fer ". Alors, que pouvait-on redouter du Furan ?

 

Et si, de surcroît, on se donnait la peine de daller ou paver le lit de la rivière, en lui assurant de part et d'autre une déclivité glissant vers un canal percé en son milieu, le nettoyage serait parfait. François Chapelle assortissait son discours d'un schéma porteur de dimensions rigoureuses. Une étude chiffrée passe pour plus crédible.  Là où il dut faire grincer plus d'une dent, c'est lorsqu'il estima que les propriétaires-bordiers de la rivière devraient logiquement acquitter la facture, comme le font ceux des rues, lorsqu'ils paient les pavés posés devant leurs portes.

 

Rien n'y fit. La cause,déjà, était  perdue. Par contre, ce ne fut pas dans la partie nord de la ville, comme il avait d'abord été envisagé, que le Furan fut recouvert. Parce qu'elle n'était pas assez peuplée. On préféra compléter la couverture du centre-ville : en 1868, elle était réalisée de la place du Peuple à la rue du Chambon ( actuelle rue Léon Nautin ).

 

On avait pris le parti d'ensevelir le Furan avant de le soigner, d'enfouir à jamais l'eau rêveuse des biefs et le chant des cascades.

 

Photo :

L'écluse des Ursules (Furan)
Huile sur toile - Jean Seillon (1822-1904) - Collection Musées de St-Etienne
Au fond, la place du Peuple. L'observateur est placé au niveau de l'actuel Cours Victor-Hugo

 

 

 

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