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L'étranger 

   "Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère? 

   - Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère. 

   - Tes amis? 

   - Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu. 

   - Ta patrie? 

   - J'ignore sous quelle latitude elle est située. 5029904765_99249ff0de.jpg

   - La beauté? 

   - Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle. 

   - L'or? 

   - Je le hais comme vous haïssez Dieu. 

   - Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger? 

   - J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages!"

 

 Charles Baudelaire - Petits poèmes en prose - 1864

Prisonnier des nuages - Nougaro

 

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Le confitéor du poète

 

  Que les fins de journées d'automne sont pénétrantes! Ah! pénétrantes jusqu'à la douleur! car il est de certaines sensations délicieuses dont le vague n'exclut pas l'intensité; et il n'est pas de pointe plus acérée que celle de l'Infini. 

  4912610334_ee4474d3f9.jpg Grand délice que celui de noyer son regard dans l'immensité du ciel et de la mer ! Solitude, silence, incomparable chasteté de l'azur ! une petite voile frissonnante à l'horizon, et qui par sa petitesse et son isolement imite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd vite !) ; elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans déductions. 

   Toutefois, ces pensées, qu'elles sortent de moi ou s'élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses. L'énergie dans la volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses. 

   Et maintenant la profondeur du ciel me consterne; sa limpidité m'exaspère. L'insensibilité de la mer, l'immuabilité du spectacle, me révoltent... Ah! faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le beau? Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil ! L'étude du beau est un duel où l'artiste crie de frayeur avant d'être vaincu.


 Charles Baudelaire - Petits poèmes en prose - 1864


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Mystique

 

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Sur la pente du talus les anges tournent leurs robes de laine dans les herbages d'acier et d'émeraude.Des prés de flammes bondissent jusqu'au sommet du mamelon. À gauche le terreau de l'arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et tous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l'arête de droite la ligne des orients, des progrès.Et tandis que la bande en haut du tableau est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines.La douceur fleurie des étoiles et du ciel et du reste descend en face du talus comme un panier, contre notre face, et fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous.


Arthur Rimbaud, Les illuminations.

 

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