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Publié par Carmen Montet

Pécheurs d'étoiles ou le Noël de Tio Grégorio est issu des Contes de la balançoire que Carmen Montet publie en 2012.

Le merveilleux, la magie de l'enfance sont au rendez-vous dans ce conte dont l'histoire se passe à Barcelone durant le dernier Noël avant que la guerre civile ne s'abatte sur la jeune République espagnole et ne mette le pays à feu et à sang. Un vieil homme plein de charité rassemble le soir de Noël tous les enfants miséreux de son quartier et leur conte une merveilleuse histoire...une histoire contre l'intolérance, la jalousie et le mensonge. Une histoire d'étoiles et de pêcheurs....

Ce conte est destiné aux 3 -8 ans  mais, les plus grands y trouveront eux aussi leur compte d’émotion….Une belle façon de se plonger dans la magie de Noël !

PECHEURS D ETOILES OU LE NOEL DE TIO GREGORIO

Cette nuit de Noël 1935, Tio Grégorio ( tonton Grégoire ), avait rassemblé autour de lui les enfants de son quartier. Ensemble ils avaient gravi les dernières marches conduisant à la terrasse d’où ils dominaient tout Barcelone.

Il faisait doux cette nuit-là : le ciel était illuminé d’étoiles. Beaucoup de ces enfants n’avaient jamais eu de vrai Noël et vivaient de charité, de travaux occasionnels comme Fifine, Ester, Angèle, Augusto, Pablo, Miguel et Anna. Leur pays, l’Espagne d’avant la Guerre civile, était très pauvre…

Tio Grégorio était, presque comme tous les Espagnols, un républicain convaincu : Il croyait fermement en un changement  prometteur de société qui sortirait son pays de l’archaïsme et le mènerait vers le modernisme et la démocratie.

Pour l’heure il s’occupait des garçons et des filles de ses voisins en leur enseignant à lire, à écrire, à compter, et à rêver…

C’était un conteur exceptionnel : son imagination était sans limite. Cette nuit-là donc, il avait décidé d’apporter un peu de rêve à tous ces gosses délaissés. Il se mit à leur raconter une histoire fantastique pour les sortir un temps du ghetto misère, mais aussi pour les faire réfléchir sur les maux qui empoisonnent toujours d’ailleurs l’humanité : l’égoïsme, l’intolérance, la méchanceté, la violence, la jalousie et le mensonge. Tio Grégorio questionna alors les enfants :

Savez-vous pourquoi les étoiles sont si hautes dans le ciel ?

Pour ne pas qu’on les touche ! s’enquit une petite voix.

- Oui !, mais il y a longtemps, poursuivit le brave homme, une d’entre elles était venue rendre visite aux garçons et aux filles de la terre.

Vraiment ? s’exclamèrent les enfants.

- Dis, tio Grégorio, murmura doucement Angèle, raconte-nous cette histoire.

Alors le vieux monsieur commença son récit :

Oui, une petite étoile filante s’tait posée sur une montagne : Marina et Tonin, les enfants du berger Santiago, coururent vers elle :

- Dieu qu’elle est belle ! s’écria Marina, attrapons-la !

Mais ils ne purent l’attraper, elle leur fila entre les doigts. Déçus, il décidèrent de demander conseil à leur père.

Dis papa, comment faire pour attraper les étoiles du ciel ?

Santiago, amusé, entra dans le jeu de ses enfants :

Je sais que la vieille Célestina qui cueille les plantes pour en faire de bonnes tisanes, possède un fil magique qui ne se brise jamais. Peut-être pourra-t-elle vous donner ce fil, et peut-être, alors, pourrez-vous fabriquer un filet immense pour capturer les astres ?

Le berger plaisantait bien sûr ! Mais la vieille Célestina avait la réputation d’être à moitié fée et à moitié sorcière. Les enfants la redoutaient, les adultes aussi.

Malgré leur peur et leur angoisse, les enfants se rendirent chez elle.

Célestina, Possèdes-tu le fil le plus solide du monde ? Veux-tu nous le montrer, s’il te plaît ?

Je vous attendais ! leur répondit l’étrange vieille femme, en les fixant de son regard redoutable. Etes-vous sûr de vouloir ce fil ? Rien ne vous oblige à le prendre…

Oui, nous le voulons, acquiescèrent le frère et la sœur, pétrifiés par la peur et la curiosité.

Je veux bien vous le montrer, mais vous serez surpris !

Elle alla au fond de la pièce qui lui servait de cuisine, de chambre et de laboratoire et ouvrit un placard poussiéreux, et, derrière une pile de bocaux étranges, elle sortit enfin une bobine énorme, bleu azur.

Le voici votre fil !

Allez Célestina, tu te moques de nous !, dit tristement Tonin, il n’y a rien sur ta bobine !

C’est qu’il s’agit d’un fil invisible aux humains, répondit gravement Célestina. Mais touchez-la !

Les enfants palpèrent, émerveillés, la bobine.

Crois-tu que l’on puisse l’utiliser pour en faire un filet pour attraper les étoiles ?  questionna Marina.

La vieille femme ne répondit pas

- Pourrais-tu nous aider ? insista Tonin

- Non ! trancha Célestina. Je vous donne le fil, c’est tout ! Je ne veux pas savoir à quoi vous allez l’utiliser…Allez-vous-en à présent ! Et elle les repoussa hors de sa maison. Marina serra la bobine contre son cœur et entraîna son frère dans la montagne…

Durant des jours et des nuits, en grand secret, ils tissèrent le fil comme ils avaient vu faire leur père, quand celui-ci tissait la laine. Ils nouèrent en nœuds serrés et réguliers les cordes magiques qui devaient servir de filet….

 

 2013-11-11 111959

Enfin ils purent réaliser leur rêve : ils escaladèrent le pic le plus élevé et, se plaçant chacun à une extrémité  du filet, ils le lancèrent vers le ciel.

La petite étoile filante apparut  et se prit les branches dans les mailles du filet. Marina et Tonin, ivres de joie, battaient des mains. Puis, au fur et à mesure que la nuit grandissait et que les étoiles se montraient, elles se figeaient sur place dans le filet invisible.

Lorsque toutes les étoiles furent capturées, Marina s’écria :

Et si nous attrapions aussi la lune ?

Et la lune fut prise.

- Et si nous attrapions le soleil, proposa Tonin, ainsi nous serions les maîtres du monde ?

Cependant, ce que les enfants ignoraient, c’était que le soleil ne pouvait se montrer car il attendait que la lune fût partie pour prendre sa place…Or la lune est retenue dans le filet…

Les heures passèrent et rien ne bougea : le jour n’apparut pas et les hommes du village s’affolèrent :

C’est la fin du monde ! gémissaient-ils naïvement sans savoir que les étoiles étaient prises dans un filet et ne pouvaient s’échapper pour faire place au jour !

Le coq ne chanta pas, les poules ne pondirent pas, et les vaches ne donnèrent pas de lait. Les animaux étaient comme endormis. Les chiens, les chats, avaient quant à eux, disparu et personne n’osait sortir.

Derrière les volets, on guettait le lever du soleil, mais le soleil ne se montrait pas. Alors, on chercha un responsable à ce grand malheur.

Ce sont les bohémiens à la sortie du village ! hurla un homme plein de haine, la nuit dernière ils ont dansé en regardant la lune. Ils chantaient des choses étranges. Chassons-les et tout redeviendra comme avant !

- Oui, scanda la foule hystérique, A mort les gitans !

L’instituteur essaya de les arrêter :

Voyons mes amis ! Reprenez vos esprits ! Comment pouvez-vous condamner des femmes et des enfants ?

Mais personne ne l’écoutait. Les gitans eurent cependant le temps de se cacher dans la montagne grâce au maître d’école qui les guida jusqu’au chalet de Santiago et son étable où ils purent se réfugier.

Je redescends au village ! dit l’instituteur à Santiago, les gens m’inquiètent : ils sont devenus fous !

Lorsqu’il arriva au village, tout semblait calme : les villageois croyaient qu’après avoir chassé les gitans, le soleil se lèverait. Mais le jour ne se levait toujours pas, alors on accusa la vieille Célestina :

C’est la faute de la vieille sorcière ! Allons brûler sa maison !

Prévenue à temps par l’instituteur, Célestina s’était elle aussi réfugiée dans la montagne auprès du berger Santiago. Après avoir brûlé la maison de la vieille femme, les hommes se calmèrent et attendirent, réunis sur la place, le lever du soleil. Mais le jour ne se levait toujours pas ! Cette fois-ci ils s’en prirent au maître d’école :

Vous qui protégez ces bandits, ces voleurs de poules, les sorcières et tous les autres vauriens, vous qui savez tout, dites-nous pourquoi le soleil ne se lève-t-il pas ?

L’homme essaya d’expliquer qu’il devait s’agir d’un accident météorologique, que tout allait s’arranger, qu’il fallait garder espoir :

Restons unis et solidaires et tout s’arrangera ! leur dit-il.

- Non, nous n’écouterons plus tes discours, c’est bon pour les enfants…

L’instituteur  s‘enfuit à son tour dans la montagne, se réfugier chez Santiago, son ami de toujours. Il lui conta les derniers événements.

Santiago comprit alors qui étaient les véritables responsables de l’arrêt du temps. Il appela ses enfants :

- Est-ce vous qui avez attrapé les étoiles ? questionna-t-il sévèrement.

- Oui, papa, c’est nous ! Si tu savais comme elles sont belles !

 Mais les étoiles ne vous appartiennent pas, elles sont à l’Humanité et à l’Univers ! Comment avez-vous fait ?

En tissant un filet invisible grâce au fil de Célestina, répondit Tonin.

- Bon, il est temps d’aller délivrer les étoiles ! ordonna le père…

 

Lorsqu’ils furent arrivés au pied du filet, Santiago palpa les mailles invisibles et de toutes ses forces d’homme libre, il brisa d’un coup le filet. Les étoiles alors s’enfuirent vite dans le ciel, la lune aussi et le soleil qui attendait le départ de la lune depuis longtemps, put enfin prendre sa place. Les enfants pleuraient :

Oh ! papa, ne peut-on pas garder au moins cette petite étoile ?

Le berger ne répondit rien. La petite étoile filante ne parvenait pas à se libérer. Alors les enfants se querellèrent :

Elle est moi ! hurla Marina.

- Non, à moi ! lui répondit Tonin

Et ils l’attrapèrent chacun par une branche et se mirent à la tirer dans tous les sens.

Aïe, aïe gémissait la petite étoile.

Mais les enfants ne l’entendaient pas et finalement elle se brisa d’un coup en mille morceaux que le vent dispersa partout sur la terre dans les yeux des petites filles et des petits garçons qui, depuis ce jour-là, brillent….Ainsi s’achève cette histoire…

      

- Mais les autres étoiles, elles n’ont rien fait pour la sauver, questionna Fifine ?

- oh, répondit Tio Grégorio, il n’y avait rien à faire, elles s’enfuirent très haut dans le ciel là où personne ne pourrait plus jamais les attraper !

ElElle est belle, ton histoire, tio Grégorio, conte-nous en une autre, soupira Angèle !

Il est déjà bien tard, les enfants !

Mais c’est la nuit de la nativité, expliqua Fifine. Tandis que tous ensemble ils redescendaient vers la ville.

Peut-être que des surprises vous attendent chez vous, dit habilement le vieillard.

- Non ! répondit Angèle, Notre seule surprise de Noël c’est ce conte merveilleux que tu viens de nous raconter !

- Oui, s’exclamèrent ses petits compagnons. Merci à toi, tio Grégorio et viva Tio Grégorio ! Viva le plus  grand des conteurs !

Je suis très touché par autant de popularité, éclata de rire le vieux monsieur. Mais à présent, au lit !

Bon, d’accord, Nous allons aller nous coucher mais promets-nous, tio Grégorio, que l’année prochaine tu nous raconteras une histoire aussi belle que celle-là, proposa Fifine.

- L’année prochaine…c’est si loin ! dit tristement Angèle. Qui sait où nous serons, qui sait ce qui nous arrivera ?

- Quelle drôle d’idée, nous serons encore là réunis pour Noël, consola gentiment  Tio Grégorio. N’est-ce pas, les enfants ?

Oui, hurlèrent en chœur les petits. Bonne nuit, Tio Grégorio !

- Bonne nuit Angélica ! Bonne nuit les enfants !

Les étoiles brillaient dans la nuit de Barcelone. Tio Grégorio resta seul, contemplatif. Il pensait aux enfants, au monde. Il pensait à la petite Angèle :

Elle a raison ! C’est si loin demain…

Le Noël suivant fut celui de 1936 et de la guerre civile d’Espagne. Tio Grégorio, comme beaucoup de républicains, paya de sa vie son engagement auprès de la République : il fut dénoncé et assassiné par les franquistes.

Angèle, quant à elle , après trois années de guerre civile à Barcelone tenue par les républicains, elle dut vivre quatre années sous la dictature de Franco. Ayant réuni l’argent nécessaire pour payer un guide, elle s’enfuit avec sa famille en passant la frontière clandestinement en 1946 et se réfugia en France.

FIN

 Illustrations Carmen Montet

Dessin1 Nesrine, Cp la Métare Cottenciere

Dessin2 Akram, cp la Metare Oottentiere

 

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