Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par elsapopin

Truite à la Valborgne

 

L'automne 1424 vit Petrus Chabal, du lieu de Saint-André-Valborgue, rentrer dans le foyer. Il venait d'être un temps " soldier " dans les troupes du Comte d'Armagnac, sous les ordres  d'Antoine du Cayla, capitaine de Meyrueis.

On avait pu le voir, en 1422, prendre une part active au siège du château de Saint-André et à la première attaque du manoir de la Fare, dont la châtelaine, Almueys de Monclar, aidée par Probita Ferral ( la nourrice de l'héritier dont la venue était proche ) et de valets assura seule la défense. On l'y revit au retour offensif de 1423, où la place fut prise, et à l'assaut de l'église de Creispoules, où s'était réfugié Guillaume  de la Fare, avec son damoiseau, un du Crémat.

Ces coups de mains injustifiés ayant changé l'allure des affaires d'Armagnac, ses troupes se dispersèrent, et Pétrus retournait chez lui, avec quelques-uns de ses concitoyens. Parmi eux se trouvait Jean Roquet, dont la femme, Paulette Reynes, tenait l'Auberge de la Croix Blanche, bien de famille depuis 1375.

Ce gîte bien famé, en rive droite de la Bourgne, sur le chemin de Nimes à Saint-Flour, avait un bon retrait pour les bêtes de bât et de selle. Sa cuisine était réputée. La mère Paulette était aidée de son aînée, Bernarde, dans le gouvernement de la maison. Cette Bernarde était un beau et robuste brin de fille, en âge de songer aux possibilités de la vie.

Le jeune compagnon de son père, revenant du tumulte des guerres, chargé du souvenir et du butin des prises, peu détérioré, causant, toujours en train, jamais grossier, coquet, de respectable famille, arrivait à point.

Cependant, dame Paulette, souveraine des fourneaux de la Croix Blanche, fille de dynastie,  était un brin ambitieuse. Elle trouvait dans sa clientèle de piquiers d'armes, clercs de robins, marchands, petits bourgeois, des gendres mieux à son goût. Elle " opposait ". Les deux jeunes gens en avait crève-coeur.

Heureusement Pétrus était de sens pratique et de claire vue. c'était un garçon d'ordre aussi : dès son retour, il s'était affairé à ranger son hétéroclite bagage.

Parmi le fouillis des objets du butin des pillages, il y avait des parchemins et des papiers, où l'on pouvait trouver quelque utile chose ; il les voyait avec soin.

il lui tomba ainsi entre les mains un feuillet arraché d'un " livre de raison "  auquel il ne donna d'abord grand prix. mais, en le lisant il eut un soubresaut et se prit à sourire. Il plia le papier, le serra en son escarcelle, et, abandonnant sa tâche,il courut à la recherche de Bernarde.

Il la trouva en un coin retiré, les joues gonflées de larmes, après une algarade avec sa mère. la prenant en ses bras avec un transport joyeux, il lui baisa les yeux et lui dit :

- " Console-toi ! j'assure qu'avant calandre nous seront mariés. J'ai trouvé de quoi soumettre ta mère. " Et sans plus rien dire, il laissa la fillette en joie...

Deux jours après, il entrait, rayonnant, à la Croix-Blanche. Etrange chose, il portait en ses mains, avec de respectueuses précautions, une terrine de terre exactement close, qu'il approcha de la braise du foyer.

- " Voilà donc, lui fit en riant Paulette, que tu apportes ton manger à l'auberge !

- Ça, mère, c'est ce qui me permettra d'ouvrir une auberge bourgeoise, et de faire la nique à tout autre.

- Tu y songerais ? Et avec ça ...? tu crois ?

- Je suis sûr ! Voyez vous-même. "

Il découvrit le vase. Paulette, qui s'était penchée pour voir, faillit, d'un coup, tomber sur son séant, tellement elle eut de surprise au fumet qui se dégageait.

- " Qu'est-ce que cela ?

- Du poisson que j'ai accommodé pour vous faire juger. "

Cela ne traîna guère. On s'attabla. Le potage et les amusettes s'expédièrent. Vient le tour du poisson, Pétrus le servit lui-même.

Chabal, Paulette, Bernarde donnèrent libre cours à leur enthousiasme, de concert avec le Sire Faubarés et le baron es Barbuts, fines gueules réputées que l'on avait appelées comme experts.

- " Le premier de ces poissons, dit enfin Barbuts, m'a parut d'un goût moins délicat que le deuxième : cependant ils ont été accommodés pareillement et cuits ensemble. Serait-ce...?

- Ah ! messire, il n'y a que vous pour trouver ça.

- Je n'ai pas voulu me plaindre et dire qu'il ne fut pas aussi délicieux, je maintiens pourtant mon avis, il est moins fin !

- Monsieur le Baron, dit alors Pétrus, mérite vraiment sa réputation. Je vous ai présenté pour cette épreuve un barbeau et une truite, que leur habillage a empêché de reconnaître à la vue.

Ce fut un éclat énorme, sans pareil, un vrai délire.

Peu après, Dame Paulette étant seule avec lui, Chabal pose cet ultimatum :

- " Voilà c'est ma dot !

- Vierge Sainte ! dit la matrone, tu sais me prendre par mon point faible. Mais est-ce bénédiction des anges ou sorcellerie, ton affaire ? N'as-tu point fait magie pour me séduire ?

- Taisez-vous donc, vous mériteriez que j'ouvre un logis en concurrence, à l'enseigne de " La truite Valborgue "...

 - N'en fais rien, brigand, tu épouseras Bernarde !

Et c'est ainsi qu'on publia les bans...

 

 

 

77761887_4097418_iouiu (600x171, 165Kb)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article