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Publié par elsapopin

Lorsque le général Boulanger tablant sur sa grande popularité, parut manifester l'intention de renverser la IIIe république, cette dernière s'émut et passa à la contre-offensive...préventive : le général, menacé d'être arrêté, prit prudemment la fuite ainsi que les plus notoires de ses partisans. Parmi ces derniers figuraient le virulent polémiste, Henri de Rochefort qui se réfugia à Bruxelles.

Son départ avait été si précipité qu'il n'avait même pas eu le temps de prendre une simple valise. Il avait tout abandonné chez lui, y compris, ce qu'il appelait " sa ménagerie ", laquelle ménagerie se composait simplement de trois chats, chats de race essentiellement roturière, mais auxquels il tenait beaucoup, parce que, comme leur maître, ils avaient le caractère particulièrement agressif.

De la capitale belge, il adressa une lettre à une personne amie, pour la prier de s'occuper des trois matous et d'assurer leur subsistance. La réponse lui parvint par courrier tournant : le petit hôtel de Rochefort était placé sous scellés et la famille Raminagrobis demeurait prisonnière à l'intérieur.

Que faire pour empêcher les animaux de mourir d'inanition ? Demander la levée des scellés ? Il ne fallait pas y compter.

Henri de Rochefort se décida alors à écrire au président de la Société protectrice des animaux de Paris la lettre que voici :

 

" Monsieur le Président,

J'apprends que l'on vient de mettre mes trois chats sous scellés. C'est pourquoi en l'absence de toute justice, c'est à vous que je m'adresse. Ils n'ont jamais commis d'attentats que sur des morceaux de mou. Ils sont restés totalement étrangers à la politique. Je n'ai pas besoin de vous décrire l'horreur de la situation : enfermés dans la cave, sans aucun moyen de communication avec la bonne qui les nourrit et cette dernière ne peut leur faire parvenir aucune nourriture sans bris de scellés sous peine de se retrouver en prison.

Ces animaux, absolument inoffensifs, ne doivent rien comprendre à la terrible accusation qui pèse sur eux. Je n'ose pas croire qu'ils aient été atteints eux aussi par la fièvre du boulangisme., Cependant, je dois reconnaître que le plus gros des trois, un chat noir, que j'avais baptisé Moricaud, se perchait souvent sur mon épaule durant que j'écrivais mes articles. Peut-être, à force de tremper ses pattes dans mon encrier, a-t-il pris aussi les parlementaires en aversion.

Arrachez Moricaud à la guillotine ! Je remets son sort entre vos mains. Je vous jure, monsieur le président, Moricaud est innocent. Il a ses défauts, j'en conviens, comme nous les avons tous : il est gourmand et surtout il est coureur. C'est ainsi qu'un des deux autres chats, mis avec lui sous scellés, est son propre enfant, enfant naturel, enfant non reconnu. Mais, vous le savez, il faut bien que jeunesse se passe.

Avec tous mes remerciements anticipés, je vous prie d'agréer, Monsieur le Président....

Henri de Rochefort. "

La mission ainsi confiée au président de la Société protectrice des animaux paraissait impossible à mener à bien et peut-être ne lui aurait-il donné aucune suite, si la teneur de la lettre du fameux polémiste ne s'était ébruitée.

Paris, toujours sensible, se prit de pitié et se passionna pour les trois matous prisonniers de la IIIé République. On rechercha une solution et on en trouva une :

A l'aide d'outils de menuisier, on pratiqua une fente dans le bas de la porte de la cave, fente par laquelle des âmes charitables introduisirent quotidiennement d'appétissantes portions de foie et de mou.

Et lorsque qu' Henri de Rochefort revint d'exil, il eut la joie de revoi, au complet, sa famille de petits tigres resplendissante de santé.

F. Estebe  -20 juin 1951

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