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Publié par Ph. Guillaume

 

   " Céder une fois à la foule,c'est lui donner conscience de sa force et lui céder toujours." Gustave Le bon

 

La première vision de " La Foule " m'avait flanqué le moral à zéro, j'avais mis huit jours à m'en remettre et il ne m' a fallu pas moins de vingt-cinq ans pour de nouveau regarder en face ce chef-d'oeuvre du muet que son auteur King Vidor résumait ainsi : " Nous avons commencé par établir la liste des événements importants qui adviennent à l'homme moyen. Il naît, va à l'école, grandit, prend un travail, se marie , a un enfant, manque d'argent, a un autre enfant, et davantage de dépenses, il peut rencontrer la chance ou la malchance puis finalement il meurt ".

 

 

Déjà ce jeu de l'oie met froid dans le dos, c'est bien pire que " L'exorciste "...Le film commence donc comme une " success story " un 4 Juillet, date de l'indépendance des Etats Unis et de l'injonction à poursuivre le bonheur, avec un père qu'il perdra à douze ans et qui rêve pour son nouveau-né d'une destinée exceptionnelle : " Le monde en parlera "..oui.." mais le " succès " ne viendra pas et le cynisme des intertitres à chaque étape accentuera notre malaise.

A 12 ans, Sims veut être " quelqu'un ", à 20 il lance " A nous deux New-York " mais à 30 il se retrouve anonyme gratte-papier alignant des chiffres tout en attendant que l'aiguille de la pendule se mette sur l'heure de la sortie, puis il perd son boulot .

King Vidor, chantre de l'individualisme, montre, comme pour l'exorciser, cette plongée dans la déveine qui trouve toujours des résonances contemporaines. " La personne du tigre est  en toi ", Où tu veux quand tu veux ", autant de slogans publicitaires encourageant  une surévaluation de soi-même que vient heurter de plein fouet la fragilité sociale.                                                       

Sims est SEUL et passe pour un lâche, un mou, un fainéant auprès des beaufs gras et vulgaires, des petits chefs si sûrs d'eux-mêmes et si bien intégrés  à la foule qui, à l'instar du Voreux de " Germinal ", prend l'aspect d'un monstre mythologique à plusieurs têtes. 

Il est dépossédé de ses rêves et de sa souffrance. Quand sa gamine est fauchée par le trafic urbain et qu'il veut faire  cesser l'intolérable pollution sonore de la rue, un flic lui jette à la figure : " le monde ne va pas s'arrêter pour votre fille ".

Au soleil d'une communauté à la Capra, sa misère serait peut être moins pénible et, en d'autres temps, il aurait suivi le major Rogers dans sa quête du " grand passage ".

King Vidor a tourné pas moins de 7 fins dont une particulièrement débile qui montrait Sims riche et comblé. Certains jugent optimiste celle retenue, pas moi ! 

Sims a trouvé un petit boulot d'homme-sandwich et emmène son fils au cirque , s'esclaffe devant les clowns et tend à son voisin la publicité avec le fameux slogan qui lui a valu un prix. Le voisin trouve ça pertinent et rigole de plus belle, mais on ne sait rien de la suite, sinon que la grande dépression est devant...Et la caméra s'élève pour encercler cette termitière luciférienne.

La foule aux ramifications tentaculaires est totalement absente du " Rebelle " que Vidor tournera 20 ans plus tard. Sims ne témoignait que d'une vague aspiration à " être quelqu'un ", l'architecte visionnaire Howard Roark interprété par Gary Cooper est littéralement porté par son projet, il ne cédera rien au conformisme et à l'instrumentalisation de la médiocrité, sa solitude à lui est une force motrice et il préfèrera saboter son œuvre plutôt que céder aux diktats de la vulgarité de masse.

" Le Rebelle " est un film de titans, situé sur l'Olympe, loin de l'opinion publique et des compromis aliénants, sur ces cimes peu encombrées où l'air est respirable.

Si l'émotion est si forte dans le dernier plan où un Gary Cooper ,véritable colosse de Rhodes, domine en contre-plongée, c'est parce que John Sims est enfin vengé.

Philippe Guillaume                                                                                                    

 

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