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A partir d'aujourd'hui et chaque jeudi de l'été retrouvez Les contes d'Hacène Bouziane ( publiés sur le blog en 2009 et 2010 ) qui, en plus d'un peintre de talent, est un conteur merveilleux qui nous entraîne dans son imaginaire et nous fait rêver tout en restant proche de la réalité et en dénonçant les travers de nos sociétés consuméristes et souvent égoïstes.

Onze novembre deux mille onze, onze heures onze, soit 11,11,2(1=1)0(0=0)11,11,11, esprits enfiévrés de numérologie, à vos calculs !
La vieille Europe agonise, éreintée par les multiples crises civilisationnelles, en contrecoup de ses péchés de mère adultérine.
A cette heure sombre, elle semble être en proie aux affres du déclin et de tous les délires d'une eschatologie, prise à rebours... et les espérances fallacieuses teintées de stratagèmes les plus prodigieux, n'augurent aucune sortie lumineuse pour cette infra-humanité que la moderne " démonecrassie " enfanta sur les cendres de ses idéaux issus du siècle des Lumières, prométhéennes, voire sous influences du porteur de lumière.

D'anonymats silencieux, en déshérences  intuitives, en ma psyché une seule motivation alimentait l'impeccabilité de ma volonté, sauver le peu d'humanité qu'il me restait, le corps en son entier y fut mis à rude contribution, alors que l'âme tentait inexorablement d'obtenir le secours de l' Esprit. Comme le Credo le psalmodie " aide-toi, le ciel t'aidera ".
Épluché tel un oignon, je gisais dans le val, pas tout à fait endormi. Épuisé par la chaleur tardive d'un "été indien des réserves ", due aux accélérations d'un réchauffement climatique anarchique, éprouvé par les aléas d'une résistance instinctive, je m'apprêtais à exhaler mon dernier souffle, lorsque le vrombissement étrange d'un moteur me tira de ma torpeur morbide. Ma vigilance mise en alerte, je soulevai, d'un bond, ma carcasse décharnée par tant de jeûnes forcés.
Quelle ne fut pas ma stupeur de voir à quelques mètres de mon dernier refuge, un rutilant avion à hélices. Par précaution de saine vision, je me frottai spontanément les lobes oculaires, pour découvrir la splendeur chromée d'un quadrimoteur, à portée de pas.
Une hésitation me retint quelque peu, une fraction de seconde d'incertitude, celle d'un sentiment vaguement hallucinatoire, mélangé de souvenirs d'enfance, car devant mes yeux ahuris, se tenait l'image vibrante d'un zinc de style transal, pareil à celui qui me transporta enfant pour la célébration de mon baptême de l'air.
L'approche instinctive, mais prudente, me procura la certitude de l'événement.
Sans m'appesantir en réflexions mentales, je sautai promptement par la porte latérale généreusement ouverte, dans la carlingue du vieux coucou, comme remis à neuf de par sa brillance vif argent.
L'avion fantôme semblait en partance... pour nulle part. Par précaution d'usage et d'instinct de survie, j'enfilai machinalement la tenue de parachutiste, tombée à mes pieds et me harnachai précautionneusement à la carlingue et en route pour la gloire et l'immigration clandestine....


Après s'être cabré magistralement dans l'atmosphère, le planeur à moteur prit sa vitesse de croisière aux alentours de dix mille pieds. Ordinairement tout homme sensé, en pareille situation, serait envahi de questionnements cartésiens ? Pour ma part, rien de cela, j'étais plutôt saisi par l'euphorie soudaine d'un sentiment d'échappée belle. Ma souffrance, après des mois d'horreur télévisuelles, s'estompa, laissant place à la contemplation stratosphérique ce qui procurait un plaisir salvateur pour mes yeux, .L'avion planait aisément, au milieu un ciel violacé, zébré d'orange criards dus à l'alchimie dévastatrice des effets de serre et d'autres carbonisations bien avancées.

Sans crainte, je m'essayai à distinguer, par la porte latérale, généreusement ouverte, entre deux nuages rouges cramoisis, les terres, les villes dévastées, les mers bleu pétrole, qui se succédaient en patchworks d'abominations de fin de cycle.

Au bout de plusieurs heures de vol, l'avion entra dans un épais brouillard aux relents vikings. L'angoisse due au manque de perspectives visuelles me replongea dans un état de vigilance accrue, ponctué de sentiments irrationnels ; je redoutais une catastrophe, quand, le quadrimoteur se mit à toussoter, d'une toux grasse et mécanique, sans pour autant perdre de sa vitesse de croisière. Dans un ultime crachat huileux, le zinc se mit en mode silence, laissant place au chuchotement bleu turquoise d'un azur surnaturel. Ma petite voix intérieure voix hurla alors deux syllabes répétitives :

" Saute ! saute ! "...

 

Sans plus attendre, instinctivement guidé par la voix, je me délestai de mes attaches et m'approchai de l'ouverture et sans hésitation aucune, fis un saut de l'ange remarquable.

Mon corps, libre de mouvements, esquissa un tournoiement digne du condor andin, tandis qu'intérieurement je me délectais, au fil de l'air, de cette liberté insoupçonnée : celle d'un corps livré aux sensations de la chute libre.

Le temps s'estompa et laissa place aux espaces d'éternité : Aucune pensée douloureuse, toutes traces d'épreuves amères s'effaçant au gré du vent porteur, ...légèreté d'être et totalité de soi.

 

Mais comme tout corps précipité en quelques abîmes que ce soit, la loi de la pesanteur reprend tôt ou tard le dessus, et la perception visuelle de la terre devint de plus en plus concrète. Normalement, la rencontre d'avec le plancher des vaches ( toutes mortes de clonages successifs et de nourritures génétiquement modifiées ) aurait dû s'apparenter à une embrassade fracassante avec le sol. Mais la providence, pour cette croisière clandestine, m'avait octroyé la présence inespérée d'un salvateur parachute dorsal. Sans plus attendre en une pression du pouce droit, je permettais le déploiement du faisceau circulaire arc-en-ciel, de cet objet bienveillant. Ce sésame signa instantanément ma résurrection certaine, sans même passer par la case du trépas. J'en riais à gorge déployée, ce qui me permit d'oublier le " Jusque-là ça va !..."

Comme toute joie intense procure un état proche de la transe, une intense sensation de bien-être merveilleux s'empara de moi, mon corps devint tout feu, tout flamme. Aucun sentiment de panique, juste la certitude d'être en phase avec mon Moi : Une prise directe d'avec la réalité globale, substance et essence entremêlées.

Mais trêve d'extase ! Il faut bien atterrir ! L'atterrissage se fit telle une pause doucereuse.

Ma nudité soudaine ne me choqua aucunement, elle était plutôt appropriée à cette brise tropicale caressante. Car tel Gauguin fuyant le continent, je me retrouvais sur une île, identique à celle du Pacifique sud, avant les désastres écologiques et climatiques.

Eaux turquoise en vagues successives, sable fin d'une blancheur immaculée, bordées d'une terre arborée d'étranges végétaux, aux tons colorés, par une palette généreusement infinie.

La végétation semblait épouser un dénivellement doux, vallons et plaines, se succédaient çà et là. J’entendis, en bordure de plage, les gargouillis chantants d'une eau en cascade.

L'irrésistible envie de me désaltérer, me poussa à m'en approcher. L'eau s’écoulait tel un filon d'une clarté translucide, dans un lagon miniature vert émeraude. La fraîcheur et la pureté de l'eau apaisèrent ma soif.

C'est alors qu'une voix se fit entendre :

- Est-elle fraîche " ?

Je me retournai prestement et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir en guise d’interlocuteur un chien de race lévrier, aux couleurs bleu turquoise. Sans frayeur, j'acquiesçai, en réponse à sa question.

- As-tu faim ? ", demanda-t-il, tends donc le bras afin de cueillir l'une de ces oranges sanguines et juteuses. Les autres fruits, tout aussi nourrissants, de ces multiples végétaux seront au menu de tes prochaines ripailles ".

Je cueillis, tout en le remerciant, une magnifique orange. La chair de ce mets naturel ainsi portée aux lèvres me fit l'effet d'une madeleine de Proust.

- Maintenant que tu es rassasié, me dit le lévrier assis sur son séant, voici la raison de ton exil. Ici toute la folie éprouvante de ton monde en gésine, n'a aucune prise. Elle n'est qu'un pet malodorant à la face de l’» Eternel ".

- Bien, continua le chien, à présent tu sembles plus attentif et prêt pour une tâche volontaire de non-faire. Elle consiste en l'éveil de ta part de féminité et de la vérité de la totalité de soi.

Il sourit en constatant mon étonnement :

- Non, ne crains pas de perdre tes attributs virils, mais apprécie plutôt ce centimètre cube de chance providentielle et sans plus tarder suis-moi.

J'obtempérai sans autre souci que de le suivre à la trace. Nous nous engouffrâmes en silence dans l'immense jungle de l'îlot, des chants de volatiles et autres vocalises d'animaux exotiques accompagnaient notre voyage. Tout respirait l'harmonie des premiers jours, des jours d'avant... D'un pas serein nous atteignîmes une clairière.

- Nous voici à destination, rendus à la croisée des chemins de ton destin, si je puis dire ".

Mon expression interrogative le poussa à continuer son instruction :

- Devant nous se trouve une saillie dans la roche, telle une grotte. Il s'y trouve sept jolies femmes endormies depuis la nuit des temps. A toi de les réveiller, tout en douceur...naturellement. " Et il sourit et tout en me souhaitant bonne chance, m'offrit une flûte de Pan avant de disparaître dans la végétation. Je le regardai s'éloigner sans aucune appréhension, étrangement rassuré.

Une fois seul, je m'enhardis à exécuter une approche furtive vers le lieu mystérieux qu'il m'avait indiqué. L'entrée semblait obstruée par une végétation dense. Des papillons multicolores virevoltaient aux alentours. Sans réfléchir, je portai l'instrument à mes lèvres, il s'en échappa une mélodie douce qui, n’étant aucunement musicien, me laissa coi... Je continuai malgré tout cette mélopée enchanteresse. Soudain le voile végétal se déchira, libérant une odeur suave de rose et de jasmin....

La suite jeudi prochain....

Tag(s) : #Hacene Bouziane - textes Libres

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