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Publié par elsapopin

Ce jour-là elle avait ressenti une bouffée d'angoisse pendant qu’elle rejoignait à contre-coeur le lieu du supplice, la salle à manger où se réunissait toute la famille pour le sacro-saint repas dominical.

En prenant enfin place à table, elle prit une grande inspiration pour se calmer et faillit réellement s’étouffer en avalant d’un coup le caramel qu’elle avait dans la bouche. Sa mère tenta de minimiser l’incident en évoquant la distraction coutumière de sa progéniture.

Elle finit par retrouver son souffle en régurgitant le bonbon qui, malencontreusement, termina sa course dans l’assiette de sa sœur aînée, en éclaboussant de sauce tomate la blancheur virginale de son corsage. Alors, en toute innocence, elle détourna son regard de la souillure couleur de sang, pendant que sa sœur, tétanisée de honte et de colère, s’efforçait de contenir l’océan de larmes qui bientôt se déversa en écume rageuse sur son infortune et son chemisier.

À son tour le grand-père maternel détourna l’attention des invités en leur infligeant son sempiternel étalage de culture à trois sous. Il n’avait dû lire de toute sa vie que deux ou trois mauvais romans mais cela n’empêchait nullement l’auditoire familial de simuler une attention exagérée, à l'exception de son propre fils qui ne cessait de l'accabler de ses sarcasmes. C’était d’ailleurs le seul moment où son père parvenait à lui inspirer un semblant de respect.

Une fois de plus, comme se plaisait à répéter ce hâbleur sénile qu’elle détestait, les forces maléfiques qui s’étaient emparées de "la petite" se retournaient contre elle à présent. En effet la fillette ne tarda pas à constater que ses pieds avaient anormalement gonflé à la suite de son cracher de bonbon intempestif. Ses souliers neufs lui faisaient un mal de chien et elle avait vraiment hâte que ce sinistre repas de famille se termine. Elle pourrait ainsi se réfugier dans sa chambre et ôter ses chaussures.

Le soir même, comme elle se dirigeait vers sa chambre pour jouir d'un repos bien mérité, sa mère tomba nez à nez sur elle. Elle avançait dans le couloir en direction de la sortie, les bras écartés et les yeux grand ouverts sur le néant. Habituée à ses crises épisodiques de somnambulisme, sa mère l’esquiva comme elle put et se décida à la suivre sans la réveiller.

Elle suivit donc en silence sa fille et se retrouva bientôt avec elle dans le jardin. Elle s’était dit qu’il valait mieux qu’elle fut auprès d’elle pour lui éviter de trébucher sur les cailloux qu’elle avait étrangement rassemblés sur l'allée principale du jardin. En effet, ces derniers temps la fillette avait été prise d’une nouvelle lubie, elle "créait" des sortes de figures géométriques mystérieuses en utilisant des cailloux méticuleusement choisis au cours de ses promenades en solitaire.

Au moment même où elles s’engageaient dans l'allée, la mère poussa un cri de douleur qui réveilla brusquement la fillette. Sortie brutalement de sa somnolence, elle s'affaissa tout d'un coup sur le sol telle une poupée de chiffon et à son tour se mit à hurler.
En l’aidant à se relever, la mère s'aperçut qu’elle était criblée de profondes coupures sur tout le corps et qu’elle-même avait du sang sur les mains.

Ayant entièrement recouvré ses esprits, la fillette se dit que même un vent violent n’aurait pu déplacer les cailloux qu’elle avait disposés de ses propres mains sur cette allée. Alors qui avait bien pu avoir cette idée meurtrière de les remplacer par du verre brisé ?
Malgré la vive douleur ressentie sur chaque parcelle de son corps, cette perspective d’investigation faisait naître en elle une étrange sensation de plaisir.

Se soutenant l’une l’autre, la mère et sa fille cadette reprirent tant bien que mal le chemin de la maison.
C'est alors que la fillette ravala d’un coup ses larmes quand elle reconnut, à peine dissimulée derrière les rideaux de sa chambre, la silhouette altière de sa sœur arborant un sourire triomphant sur les lèvres.

© BaBeL (Soeurs ennemies)

Oeuvre Jaya Suberg

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