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Publié par elsapopin

À l’heure où le soleil darde ses premiers rais
à l’endroit où coula le sang de son auteur,
où l’Èbre se retrouve en bas de la Balance,

et du Gange les flots s’échauffent sous la none ;
bref, la lumière était en train de décliner (299),
lorsque l’ange de Dieu apparut dans sa joie (300).

Il se tenait au bord du feu, sur la montée,
en chantant Beati mundo corde, et sa voix
vibrait plus puissamment que la voix des humains.

« On ne dépasse pas cet endroit, âmes saintes,
sans que le feu vous morde ; entrez donc dans les flammes
et ne restez pas sourds au chant qui vient de là ! »,

dit-il lorsqu’il nous vit arriver près de lui ;
et quand je l’entendis, je devins tout pareil
à celui que l’on fait descendre dans la fosse.

Je tendis vers le haut mes deux mains suppliantes
et je croyais revoir, à regarder ces flammes,
des corps qu’auparavant j’ai déjà vus brûler.

Mes deux guides alors se tournèrent vers moi
et Virgile me dit aussitôt : « Cher enfant,
c’est peut-être un tourment, mais ce n’est pas la mort !

Souviens-toi, souviens-toi ! Si j’ai su te conduire
à bon port, sur le dos de Géryon lui-même,
que crains-tu, maintenant qu’on est plus près de Dieu ?

Sois donc persuadé qu’au milieu de ces flammes,
quand même tu devrais rester plus de mille ans,
tu ne saurais laisser un seul de tes cheveux.

Si tu penses jamais que je veux te tromper,
viens plus près de la flamme et convaincs-toi toi-même,
exposant de tes mains le pan de ton habit.

Éloigne, éloigne donc de ton cœur cette crainte !
Tourne-toi par ici, lance-toi hardiment ! »
Mais je restais figé, bien qu’avec du remords.

Me voyant rester ferme et si dur à plier,
il dit, un peu troublé : « Penses-y bien, mon fils :
pour trouver Béatrice, il faut franchir ce mur ! »

Comme jadis Pyrame, au seul nom de Thisbé,
ouvrit un œil mourant et voulut la revoir,
le jour où le mûrier se teignit de son sang,

ainsi, ma résistance aussitôt amollie,
je regardais mon guide, en entendant le nom
dont la musique chante encor dans ma mémoire.

Alors, hochant la tête, il reprit : « Comment donc ?
Préférons-nous rester sur place ? » Et il sourit,
comme on fait à l’enfant qu’on gagne avec un fruit.

Ceci dit, il entra le premier dans le feu,
non sans avoir d’abord prié Stace d’attendre,
qui l’avait séparé de moi pendant longtemps.

Dès que j’y pénétrai, je me serais jeté
dans du verre fondu, pour chercher la fraîcheur,
tellement la chaleur dépassait toute borne.

Mon très doux père alors, pour mieux m’encourager,
parlait de Béatrice en poursuivant sa marche :
« Il me semble déjà, dit-il, voir son visage. »

Une voix qui chantait au-delà nous guidait ;
et nous, en la prenant comme point de repère,
nous sortîmes du feu à l’endroit où l’on monte.

« Venite, benedicti patris mei » (301), disait
une voix s’élevant d’un éclat que j’y vis,
mais qui brillait si fort, que j’en fus ébloui.

« Le soleil part, dit-il encore, et la nuit vient ;
ne vous arrêtez pas, mais pressez votre marche,
avant que l’occident ne s’habille de noir. »

Une route montait tout droit dans le rocher,
en sorte que mon corps me cachait devant moi
les rayons d’un soleil très bas sur l’horizon.

Nous n’avions fait l’essai que de quelques gradins,
que mes sages et moi nous vîmes à mon ombre
qui s’effaçait déjà, que le soleil mourait.

Avant que ne s’accrût sur l’horizon immense
une seule couleur dans toutes ses parties
et que la nuit n’obtînt une entière franchise,

chacun de nous choisit un gradin pour son lit,
car la loi de ce mont nous avait enlevé
l’envie et le pouvoir de monter davantage (302).

Comme les chèvres vont avant d’avoir brouté,
pétulantes, grimper sur les plus hauts rochers
et, un instant plus tard, on les voit ruminer

à l’ombre, mollement, sous un soleil de plomb,
et le chevrier surveille, appuyé sur sa crosse,
et tout en s’appuyant ne cesse de veiller ;

ou comme le berger qui demeure au serein
passe la nuit auprès du paisible troupeau,
empêchant les brebis de s’éloigner du gîte ;

tels nous paraissions être en ce moment les trois ;
moi, pareil à la chèvre ; eux, comme des bergers,
pressés de toutes parts par le mur des rochers.

On ne voyait de là qu’un bref morceau de Ciel ;
mais par cette échappée on voyait les étoiles
plus grandes qu’ici-bas et bien plus lumineuses.

Et lors, en ruminant et en les contemplant,
le sommeil me saisit, ce sommeil qui souvent,
avant qu’un fait n’arrive, en porte la nouvelle.

Je pense que c’était à l’heure où d’Orient
rayonne tout d’abord sur le mont Cythérée (303),
qu’embrase chaque fois le même feu d’amour,

lorsqu’une dame belle et jeune m’apparut
en songe, qui semblait aller parmi les prés
en y cueillant des fleurs, et disait en chantant :

« Que quiconque voudrait savoir quel est mon nom,
apprenne que je suis Lia, qui de mes mains
travaille sans arrêt à faire une guirlande (304).

Pour me plaire au miroir, je m’en pare ici même ;
pourtant, ma sœur Rachel n’abandonne jamais
sa glace, où tous les jours elle demeure assise,

heureuse seulement d’y contempler ses yeux,
qui sont beaux, comme moi de me parer moi-même :
sa joie est de se voir, et la mienne d’agir. »

Déjà, grâce aux splendeurs qui précèdent l’aurore,
qui semble au voyageur d’autant plus agréable
qu’il se trouve, en rentrant, plus près de sa demeure,

les ombres de la nuit fuyaient de toutes parts,
emportant mon sommeil ; et m’étant éveillé,
je vis déjà debout, près de moi, mes grands maîtres.

« Ce fruit si savoureux, que le soin des mortels
s’en va chercher par tant de chemins différents,
apaisera ta faim pas plus tard qu’aujourd’hui. »

Celui qui m’adressait des paroles pareilles
était mon bon Virgile ; et je crois que jamais
des étrennes n’ont pu me plaire davantage.

Au désir que j’avais d’être déjà là-haut
s’ajoutait un désir nouveau, qui me donnait
des ailes pour voler à chaque pas nouveau.

Lorsque tout l’escalier resta derrière nous,
arrivés tous les trois à son point le plus haut,
Virgile s’arrêta pour mieux me regarder

et dit : « Tu viens de voir le feu que l’on traverse
et l’éternel, mon fils : te voilà maintenant
à cet endroit où moi, je ne vois plus bien clair (305).

Mon esprit et mon art t’avaient servi de guides ;
que ton propre plaisir soit désormais le seul,
car ton chemin n’est plus étroit et périlleux.

Regarde le soleil qui brille sur ton front,
regarde l’herbe fraîche et les fleurs, les bosquets
que la terre d’ici produit sans aucun soin.

Tu peux, en attendant les beaux yeux bienheureux
dont les larmes m’ont fait venir à ta rencontre,
te promener partout ou t’asseoir quelque part.

Tu ne dépendras plus de mes signes ou dires :
ton jugement est droit, libre et judicieux,
et ce serait erreur que de ne pas le suivre :

je mets donc sur ton front la couronne et la mitre. » 

L'Enfer de Dante - Sandro Botticelli

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