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J’essayais de me comporter en parfaite mère hirondelle. Hubert, en papa oiseau n’était pas mal non plus. Je couvais, lui chassait. Nous délaissions le jardin, la cueillette des haricots, les confitures, les conserves. Dans le ménage encore plus de laisser-aller que d’ordinaire. Quant à mes tâches, au bureau, je me montrais plutôt distraite, je faisais des fautes de frappe, je n’avais goût à rien, je regardais béatement les hirondelles adultes, à la longue queue, en rase-mottes, sur le goudron de la Place de la Croix des Prés, par-dessus les mandats, fiches, demandes, certificats divers et nombreux formulaires, en couleur parfois. Je languissais de retourner à ma petite maison, pour constater qu’il ne lui était rien arrivé et lui donner la becquée…
Toute histoire a une fin. Bonne ou mauvaise ! Je voyais que Japette avait des fourmillements dans les ailes. L’heure de l’envol approchait. J’avais lu que les parents hirondelles enseignaient le rudiment du vol à leurs petits, et que les premiers temps, ils les nourrissaient en vol. Comment résoudre ces deux problèmes ? Louer un hélicoptère, acheter un U.L.M. ? Je me faisais un souci monstre. Japette, elle, volait de sa corbeille au rebord de la cage, ouverte la journée. Lorsqu’elle mangeait ses battements d’aile la faisait décoller d’un centimètre au moins…
Je croyais que, lâchée, elle s’en irait pour ne plus revenir. Il n’en fut rien. Un mercredi matin, le temps paraissant propice pour un lâcher d’hirondelle, nous partîmes dans la luzerne voisine. Sur mon index, Japette immobile ; des hirondelles, la virent et vinrent tourner en un ballet bruyant autour de moi, plantée au milieu du champ comme la statue de la Liberté, Japette au bout de ma main droite, tendue vers le ciel. Ses congénères vérifiaient que je ne lui faisais aucun mal. Japette elle, attendait. Je la posai sur un piquet. Rien, non plus. Comme le temps passait, et qu’il passait plutôt torridement, je craignais qu’elle ne cuise sur son piquet. Je la repris dans la main et la lançai délicatement, plusieurs fois de suite. Invariablement, elle volait ses trois mètres et s’abattait entre les touffes de luzerne jaunie par la sécheresse ; J’étais assez abattue, je dois dire. Pierrot, notre voisin, qui rentrait sur son tracteur, s’arrêta pour assister à l’envol de cet oiseau dont je parlais tout le temps. Il nous dit :
- C’est trop tôt, la première fois, elles font une trentaine de mètres au moins…
Et nous voilà repartis avec l’hirondelle, sa corbeille et sa provision de bouche, euh de mouches ! Opération envol renvoyée à une date ultérieure, Japette réinstallée dans la cage du cobaye pour qu’elle puisse se remettre de nos émotions...

Dimanche, toujours au-dessus de la luzerne, Japette exécutait des cercles concentriques et étriqués autour de ma joie, puis revenait se poser sur moi. Des progrès certains, l’élève devait persévérer. Elle était en retard pour son âge, ça me désolait. Elle avait un si long voyage à entreprendre fin septembre…

Le lendemain midi, nouvel essai… Elle disparut en direction de la ferme. Japette, tout naturellement, avait pratiqué le vol d’oiseau par-dessus le mur... J’étais horrifiée car sur les trois chats des voisins, trois étaient de fins chasseurs, de vrais psycho 4 pattes, serial-killers de rongeurs, d’hirondeaux sûrement aussi… Je dus faire un énorme détour, je courus même, ce que je n’avais pas fait depuis les années soixante, la peur au ventre, les jambes flageolantes, pour arriver devant le gigantesque portail en fer et l’ouvrir dans un bruit d’enfer. Je ne demandai rien à personne, pourquoi les déranger en plein repas, je passai la cour au peigne fin. Cas d’urgence… Premier point, point de plumes ! point de chat, ouf ! Puis en prêtant l’oreille, près de la paillère, j’entendis des tuit-it, tuit-it, d’oiseau paumé, qui venaient de l’abricotier, couvert de fruits délicieux, seulement tous les cinq ans.
Je l’appelai :
- Japette, Japette, Japette, viens vite, ma petite Japette !
Elle me regarda et s’envola dans ma direction. Elle rata son  " afrançoississage ",  atterrit à deux pas de louve et attendit que je la récupère. Je repartis comme une kidnappeuse, serrant dans mes mains ma petite hirondelle affamée. Elle ne savait toujours pas manger en volant… Harassées toutes les deux nous étions !
Après concertation avec Hubert, nous décidâmes de lâcher Japette à partir de la maison. Le mardi matin, nous avons installé sa corbeille en osier, à l’abri, sur le bord de la fenêtre la plus haute. Comme ça, elle pourrait voleter, revenir et apprendre à manger en volant comme bon lui semblerait. Ces séances de vol, nous usaient… Nous savions que lorsqu’elle mangerait en l’air, elle ne reviendrait plus. Elle serait libre comme le vent, dans le vent…
Pendant cinq jours et demi, elle apprit à voler, à planer… Elle gazouilla, fit des trilles, d'une voix encore voilée, perchée sur sa corbeille, ou sur un morceau de fer qui dépassait de la vieille façade, dont le crépi s'effritait par endroits.
Dès que nous sortions dans la cour, Japette, réclamant ainsi à manger, me sautait sur les cheveux, les épaules, ou les bras, ou encore sur le crâne lisse d'Hubert, lequel appréciait modérément. Nous la nourrissions toujours de mouches de lait et également de pâtée universelle. Elle n’appréciait pas la pâtée universelle pour oiseaux insectivores... Elle volait avec d’autres, qui venaient la chercher, mais revenait à sa corbeille pour y trouver sa ration de mouches..
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A suivre...

Françoise Salat Dufal -Il était une fois dans les années 80 - " Japette..."4
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