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La pendule, en sourdine, marque de son tic-tac les mouvements du temps. Imperturbablement, elle enregistre les sourires de son maître, celui qui, roulements après roulements, vis après vis, roues dentelées après roues dentelées, l'avait démontée tout entière puis remontée avec une patience digne des plus minutieux bricolos amateurs pour en faire ce qu'elle est à présent, une fileuse de temps.

Quand il est à la maison, seul, passées les 13h45, son "réssusciteur » la regarde plus souvent et cela lui plaît, même si elle sait que ce subit intérêt ne lui est, en fait, pas destiné. Il guette son cadran, hoche la tête, devient plus nerveux. A cause de « l'autre », celle qu'il appelle presque tous les jours vers 14 heures.
La pendule est jalouse. Mortellement jalouse. Tellement jalouse qu'aujourd'hui, elle fomente un traquenard sournois qui va la contenter pour au moins quelques heures.

Depuis que son maître est levé, elle bat moins vite, exprès, pour retarder l'avance du temps. Tant qu'il vadrouillait du logis au potager, l'affaire était aisée. D'un battement en moins par-ci, d'une apnée furtive en plus par-là, la sournoise a gagné une minute et s'en félicitait. Tant qu'il était dans la cuisine passant à la gamelle quelque produit du jardinet, elle a engrangé une minute de plus, de tic tac en tactique artistique, tic tic. Pendant le repas, idem. Trois minutes ont ainsi été dérobées et elle s'en félicite.

Mais now, présentement, tout de suite, le voilà posé sur la table du salon, thé vert à portée de main, smartphone calé au coude et croyez-moi, pas facile de le berner. Elle essaye pourtant mais... il lève la tête de sur ses mots croisés, fronce les sourcils, écoute la trotteuse plus attentivement. Il la connaît si bien que ses moindres sautes d'humeur lui font dresser l'oreille. Zut, il se lève, vient vers elle qui marque 13h55 avec une frénésie frôlant le nervous breakdown.

- T'as quoi ? lui murmure-t-il en scrutant son cadran ? T'as des ratés ? T'es fatiguée ? Pourtant, lui chuchote-t-il, il me semble que la nuit tu dors un peu sur tes trois aiguilles ma chère.

Sous son vernis ambré, la croqueuse de minutes rosie, ravie. Il l'a appelé « ma chère » et elle biche.

Tout soudain le voilà qui vrille ses yeux bleus à son œil de cyclope. Il lui ouvre le ventre et touche ses contrepoids. Elle est foutue. Là, sous le regard inquisiteur du maître, elle ne peut plus tricher. Le temps qu'elle retenait allègrement la rattrape et la bouscule. Elle choit, piétinée inexorablement. Alors...

De ses entrailles activées monte en gai carillon ( ce qui ne reflète en rien son humeur du moment ) deux tintinnabulements sonnants et trébuchants. Elle régurgite les minutes volées et il se détourne. Déjà, chope son téléphone et appuie sur une touche.

"Lyse... enfin..."

 

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