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Car j’avais vécu pire quelques mois auparavant. 
Au départ, je scrutais le calendrier, et je comptais un, deux, trois, quinze… de retard, et j’espérais. J’inspectais dès que j’en avais le loisir, vous parlez d’un loisir, ma culotte toujours désespérément immaculée... J’étais obsédée, désespérée, obnubilée, détruite… Pourquoi Fabiola, elle, subissait fausse couche sur fausse couche, et pas moi ? Une toute petite, Pitié ! Oui, ma mère lisait « Ici Paris », « France Dimanche », elle me les cachait, mais je les trouvais et m’en délectais… Ça me changeait de Kant, Descartes et compères, au programme, dont je n’abusais pas… 
Je maudissais le mousseux… même pas du vrai Champagne, pour fêter le bac, cette herbe tendre dans le pré, ce ciel étoilé, ce souffle d’air chaud parfumé, la météo… Sans le moindre orage de grêle sur mon inconséquence ? 
Je décidai d’aller consulter, mais pas le médecin de famille. Celui-là, je le connaissais pour l’avoir souvent croisé chez mes vieilles amies, Maria et Jane. Maria tenait une épicerie sans le froid, mercerie, bazar, journaux. Jeune fille au début de la Guerre ; Jeune fille desséchée désormais ; sa blouse grise, à rayures et carreaux estompés, ceinturée à la taille, ne soulignait ni hanches ni poitrine. Maintenant, je m’interroge, avait-elle eu un petit fiancé, mort pour la France ? Je me retiens d'écrire "sacrifié"... 
Jane, invalide, demi-dame de compagnie, demi-servante, demi-amie, demi-commerçante… Demi-Bénévole assurément. Grande brûlée, soignée des mois à Lyon. Dans son petit appartement, elle avait mis une casserole d’eau à chauffer, sur son réchaud, pour une camomille ; quand elle sortit, le gaz s’éteignit, quand elle revint, elle alluma la lumière et la cuisine tout entière s’illumina… Ses doigts crochus, raidis, malhabiles, désormais quasi inutiles. Des greffes de peau lui dessinaient des marbrures bleutées, des glaciers diaphanes, entremêlés, sur son visage d’où sourcils et cils avaient disparu ; des cheveux, toujours bien permanentés, peignés à l’arrière, ne couvraient pas un front illimité. 
Le samedi, je faisais en cachette, les grilles de tiercé de Jane, tandis que Maria jardinait à ses Crozes, qu’elle aimait tant. {Clin d’œil du destin, j’habite un lotissement qui se nomme ainsi, dans une commune à une trentaine de kilomètres}. Un taxi venait chercher les paris, pour les valider dans deux différents PMU, alternativement, pour tenter de cacher l’importance des sommes jouées. Avec Jane, j’entrevis l’enfer du jeu. Son Paradis aussi. Expliquer pourquoi et comment elle avait failli gagner, lui prenait du dimanche soir au vendredi midi. Elle rabâchait en extirpant des poches de sa blouse fleurie, divers papiers dans sa main crispée, qu’elle n’hésitait pas à brandir sous le nez de ses nombreux amis ; mais pas sous celui de Maria, c’était plutôt dans son dos ! Je ne racontais rien à personne. Je voulais mériter l’argent dont elle me gratifiait. J’écrivais aussi, sous sa dictée, ses courriers à ses neveux parisiens. Les mêmes phrases se répétaient de semaine en semaine. J’aurais pu les retranscrire de mémoire…
Avec Maria, nous discutions. Elle me régalait d’un froufrou. Une énorme bouchée, chocolat au lait, moitié pâte d’amande rose, carrée, recouverte de chocolat, délicieuse. Elle me fit aimer Pagnol. Jean de Florette et tous les autres… 
Dès que j’arrivais du lycée, le samedi, je filais en douce chez Maria

Photo Françoise Salat Dufal

Seulement Maria et Jane, ne pouvaient pas m'aider... Je n'avais personne à qui me confier...
Je ne connaissais rien, je ne savais pas vraiment comment on constatait que quelqu’un, enfin une femme, était enceinte… Le médecin, portait une blouse blanche. Des lunettes… Sympa… Très sympa… Trop sympa ? Toucher vaginal... Chaleur de l’été, promiscuité. Je m’étais pourtant conditionnée… 
Sur le divan d’examen, seule, à sa merci, en combinaison blanc cassé ornée de dentelle, le temps me parut long. Je trouvai que le médecin prenait une drôle de couleur rouge, virant de l’écarlate au cramoisi, avec quelques touches de rouge sang de bœuf, sur son cou taurin ; il transpirait beaucoup, l’apoplexie le guettait. Il devrait consulter ! Ses doigts sans gant, allaient et venaient à l’intérieur. Sa main énorme, indiscrète… Son souffle… Sa respiration ! Quel médecin scrupuleux ! Quelle peine il prenait ! Quelle conscience ! Quel soin à m’ausculter…

Pourquoi je n’osais rien dire, je n’osais rien faire ? Je m’absentai : Il fouillait une oie plus si blanche… J’y pense parfois, surtout quand à la télé, on rediffuse l’inénarrable Mr Bean fouillant une énorme dinde de Noël, parce qu’en la farcissant, il  avait laissé sa montre dedans... Heureusement Diafoirus portait son alliance à la main gauche, celle collée sur mon ventre…
Cette auscultation était-elle normale ? Mais que faisait-il encore ? Ça s’arrêterait bien à un moment ? Ouf, enfin ! Je repris ma culotte immaculée, choisie spécialement pour ce jour indélébile, pendant que l’autre reprenait une teinte plus adéquate et écrivait à son bureau. Debout, je le payai avant de me sauver. Shame on me ! Shame in me ! Dans la rue, je jetai la feuille pour le remboursement, (il aurait fallu la donner à ma mère avec explications circonstanciées), après l’avoir déchirée en mille larmes que je ne versai pas. Je repris la voiture, et roulai sur un canard en traversant un village… Il n’était pas mort, moi non plus… Mais, je ne conduisis plus jamais… 
Je m’en ouvris à Maria, à demi-mots, elle saisit et me répondit :
- Avec nous il a toujours été correct, cela m’étonne, vous devez vous tromper. N’est-ce-pas, Jane ?
Jane secoua la tête pour dire oui, en pensant certainement à son tiercé. 
Je ravalai mes doutes, et, la confusion au front, je leur dis qu’elles avaient sûrement raison. Surtout que personne n’alerte le dragon de la maison… Pitié, quelques jours de répit ! « Mets ça dans ta poche et ton mouchoir dessus » me disait toujours, ma grand-mère, lorsque je me plaignais. Seulement dans une poche… le passager clandestin grossissait...
Pour l’accouchement et le suivi de grossesse, je choisis une sage-femme libérale, avec de nombreuses naissances à son compteur, dans la maternité ouverte ! J’en avais le droit et la possibilité… Elle resta là du début à la fin, et me tint la main !

Françoise Salat Dufal : LA LETTRE ANONYME - 5 ET 6
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