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 Acte 7

Dans l’autre sens, il fallut repartir. Le voyage à nouveau me terrorisa. Arrivés à Francfort-sur-le-Main, Manuel me dit :
- Tu repères un chariot pour les bagages, ils sont vraiment trop lourds !
Effectivement sur le quai, un stagnait. La chance ! Seulement les bagages installés, le sourire de Manuel se figea.
- Je ne sais pas ce qu’il a, mais il ne veut pas avancer, décidément j’ai la poisse, tout le bénéfice de quinze jours sans atelier qui part en fumée en cinq minutes !

 

Manuel poussait, poussait comme un forcené. Sous l’effort et la colère, il devenait tout rouge. Je le suivais, distraite, en regardant un groupe imposant, avec des fleurs, des appareils photos, venu accueillir avec des grands cris, des pleurs, des baisers, une des leurs, certainement tant espérée, tant attendue, de la même provenance que nous… J’aurais voulu profiter encore longtemps de cet instant magique. M’installer pour contempler cette joie inouïe. Manuel me fustigea. 


- Et toi, au lieu de regarder ces gens, tu ferais mieux de chercher un autre chariot, mon épaule vient de craquer… et un qui avance, s’il te plaît !
- Y en a point de libre, là maintenant ! 
- J’en ai marre, marre, toujours des ennuis, et ce quai qui n’en finit pas, regarde-les, il roule le leur !


C’était pire que de porter valise et sacs. Pourtant Manuel, entêté, continua de pousser le chariot rétif. Tiens, en voilà un autre. Et d’installer nos nombreux bagages, une nouvelle fois. Manuel se mit en position de pousser, il s’arc-bouta, mais rien, pire que le précédent, ni l’un ni l’autre ne daignèrent avancer. Manuel écumait : 
- Je comprends pourquoi nous trouvons tous ces chariots, il faut attendre que quelqu’un en lâche un, nous avons quatre heures d’attente, il nous en faut absolument un ! 


Et de surveiller… Sur le quai, quelques belles dames endimanchées, maquillées, la poitrine bien en valeur, au risque d’attraper une fluxion, flânaient sans bagages… 
Quand soudain, une tringle de fer sous la barre poignée du récalcitrant, attira mon regard :
- Manuel, à quoi ça sert, ça ? Ne serait-ce pas un frein pour éviter qu’ils roulent tout seuls. Essayez donc d’appuyer en même temps ! 
Eurêka ! Et de rire, surtout moi ! En me dissimulant un tant soit peu de Manuel… Vu que je ne voulais pas pousser le chariot ! 


Cela ne nous coupa pas l’appétit. Nous possédions une trentaine de deutschemarks pour faire la fête. Dans une des cafétérias de la gare, nous sommes entrés avec notre chariot… Je fus persuadée que l’on me roula sur la monnaie rendue, mais je me tus… Je me rendis également seule et craintive aux toilettes, qui étaient signalées comme fermées par un panneau, et dans la pénombre, mais comme des individus, plus ou moins louches, continuaient d’y pénétrer, je fis de même, avec pas seulement la peur au ventre… Manuel surveillait… Tous deux soulagés, quand je revins… Tout en mangeant, je regardais les autres dîneurs, lorsque j’aperçus un homme qui ressemblait étrangement à notre voisin le pépiniériste, celui qui nous avait prêté les sacs…
- Vous avez vu, Manuel, il ressemble à Maurice !


Je constatai que le sosie de Maurice, passait de table en table, avant que les plateaux ne soient ramassés ; Il finissait, ici un peu de moutarde, là un croûton de pain, léchait un fond de bière, du sucre au fond d’une tasse. Il alla même jusqu’à s’asseoir, devant des restes plus copieux, deux trois frites, un petit morceau de viande. Il mâchait d’un air concentré. Il se leva, prit le plateau, le déposa sur la desserte roulante et en rapporta un autre, plus riche encore. Manuel voulait lui donner de l’argent, mais il ne nous restait que quelques deutschemarks. Et puis, il ne demandait rien à personne, ce n’était pas un mendiant, il glanait simplement ce que les trop nourris abandonnaient… Manuel, lui aussi, avait faim, il ne lui laissa donc rien, il sauça même l’assiette, avec son dernier bout de pain…


À la gare de Lyon, Manuel dégota facilement un chariot. Nous commencions à être des Pros. Les croissants étaient chauds. Picorant les miettes, des pigeons, des moineaux. Je laissai Manuel avec son chariot et je partis à la recherche des toilettes. Elles se trouvaient au sous-sol ; en passant près des consignes, je pensais tout naturellement à des valises contenant des femmes coupées en morceaux. Heureusement je ne connus pas ce destin. Mon aventure fut nettement plus risible : je m’enfermai si bien dans le WC par peur d’une intrusion, que plus moyen d’en sortir ! Et mon train qui allait partir ! Et Manuel qui allait alerter toute la ville ! Mon cœur battait à se rompre. La crise me guettait ! Cardiaque ou de nerfs, au choix, ou les deux ! Je n’osais hurler. De toute façon, il n’y avait personne à côté. J’avais choisi un lieu le plus éloigné possible de la Dame qui m’avait vendu le sésame. Prisonnière, ma vie défilait quasiment devant mes yeux quand enfin, le loquet céda. Vraiment si, au début, j’avais trouvé le prix de 2 francs trop cher, je pensai que j’en avais eu pour mon argent. Je lui donnai quand même un pourboire. En deutschemarks… 


Brioude, que nous avions quittée sous la pluie, cuisait sous une chaleur torride. Personne ne nous attendait. Nous avions dit : « nous arriverons dimanche » On était samedi. Par chance, il y avait un taxi. Revoir notre fille, notre potager, planter les pommes de terre, caresser Vinci le chien de Manuel… Dans le jardinet devant la maison, les tulipes avaient fleuri et commençaient à passer… 


Nous apprîmes la catastrophe de Tchernobyl du 26 avril et les nuages radioactifs qui auraient boudé la France… Mais, sûrement pas la Suisse Saxonne, non loin de la frontière Polonaise, où nous séjournions…


Le Voyage était fini. À part ça, à part tout ce que je viens de vous raconter...

 

À PART ÇA, une nouvelle de Françoise Salat Dufal - Acte 7 et fin
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