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À PART ÇA 
Acte 5

À la capitale, le retard n’était plus que de 25 minutes. Dire qu’une copine avait affirmé : « je prends pas ce train, je l’aime pas, il se traîne » … 
La verdure, au réveil, me sauta au visage violemment ! Jusqu’à quatre heures, j’avais très bien dormi, la tête sur notre argent. Quand, dans un cauchemar, j’entrevis la porte de mon réfrigérateur ouverte, le bouton du dégivrage enfoncé, et le Brandt toujours branché. Comme Manuel n’avait pas voulu couper le compteur, la situation était désespérée. Je m’assis d’un bond et je réveillai sans ménagement, derechef, mon compagnon :
- Manuel, Manuel réveillez-vous, j’ai oublié de débrancher le frigo !
A moitié endormi, il me répondit que ce n’était pas grave, que cet appareil en avait l’habitude d’être branché… Et l’inconscient s’apprêtait à se rendormir : 
- Oui, Manuel, mais j’ai appuyé sur le dégivrage…
- S’il coule un peu d’eau, ce ne sera pas une affaire, il est vide !
- Oui, seulement j’ai laissé la porte ouverte, et comme le compteur n’est pas coupé…
- Je me doutais bien que ce serait encore de ma faute… 
Dit-il, bougon, en me coupant la parole...
- Non, non ! mais le frigo va tourner à fond pendant notre absence, tu ne crois pas que ça va mettre le feu, dis, tu ne crois pas ? 
Dans l’affolement général, je venais de le tutoyer, à l’inverse de mon habitude…
- Ecoute, arrête de te mettre martel en tête, t’as vu quelle heure il est… à moins de tirer la sonnette d’alarme, tu es obligée d’attendre Paris, pour alerter les voisins. Laisse-moi dormir un peu. Essaie d’en faire autant...
- Je peux plus, dès que je ferme les yeux, je vois mon frigo… 
Les forêts de Fontainebleau défilaient à toute vitesse, derrière des cascades de fumées glacées, s'écoulant dans la pauvre cuisine. Ce voyage, quelle bonne idée !
Les gares toujours m’émouvaient. Les aux revoir, Les adieux, les retrouvailles, les gens qui courent, les petits signes de la main, les larmes aux yeux, les derniers regards, les voyages sans retour, les histoires d’amour qui ont une fin. Il n’était pas rare que je pleure en voyant arriver ou partir un train. 
La gare de Lyon ne me fit pas le moindre effet… Obnubilée par mon dégivrage. Vite une cabine téléphonique. Je ne connaissais pas le numéro des voisins. Pas le temps de me donner les gifles si méritées… Pourquoi, alors qu’il y avait plusieurs cabines, la queue devant une seule ? Parce que c’était l’unique à fonctionner avec des pièces de monnaie… Les autres se nourrissaient de cartes. Je n’avais pas de carte, je ne savais pas que ça existait. J’attendis mon tour, puis j’attendis que l’on daigne me répondre aux renseignements. Comme je m’y attendais, ils ne connaissaient personne de ce nom-là dans cette commune. Le téléphone sifflait, ronflait et à leur décharge, j’avais un magnifique accent auvergnat. J’insistai, au bout du rouleau :
- Ce monsieur c’est mon voisin, besoin urgent de lui parler, quelque chose de très très grave !
Heureusement elle ne me fit pas expliquer plus avant. Elle me dit d’épeler, s’étonna d’un Y et enfin me donna le numéro. Dans mon dos, on commençait à trouver que je monopolisais l’appareil. Pourquoi n’avaient-ils pas de cartes, ces pauvres idiots ! J’avais des excuses avec mon frigo sur le feu ! Je dérangeai Jeannine pendant la traite. Je lui expliquai mon cas dans ce téléphone qui sifflait de plus belle. Jeannine me calma « Pierre va y aller ». 
Rassurés, nous partîmes en taxi pour la gare de l’Est. Nous passâmes devant la vitrine éventrée d’un magasin qui, c’était plus que certain, avait sauté. Je pensais à une bombe… Le chauffeur de taxi, lui, pencha plutôt pour un simple ravalement de façade. Je regrettai quand même mon « pays », si tranquille. Loin de ces ravalements qui ressemblaient à s’y méprendre à des attentats… 
Il pleuvait, il pleuvait toujours. Le hall de la gare était glacial. Je posai mes sacs (sauf celui de paille tout indiqué par temps de pluie), et Manuel, près d’une sculpture monumentale (une exposition se tenait dans toute la gare, dont le pouce de César) ; je lui fis mes dernières recommandations et me lançai dans ce Paris rincé, qui me terrorisait, emmitouflée dans ma grosse écharpe rouge, bleue et blanche, à la recherche d’une chambre. 
Trempée, gelée, dans un hôtel deux étoiles, un réceptionniste très efféminé, (jamais rien eu contre) et très urbain, quand je lui eus annoncé entre deux frissons, que nous quitterions la chambre vers 17 heures pour prendre le train, me proposa enfin une chambre à 200 francs en liquide, petit déjeuner non compris ; parfait, le prix m’ayant coupé l’appétit, c’était la piaule ou le repas !
De la chambre, très petite, mais toute proprette, nous entendions les rames du métro. En contrebas, dans la cour carrée intérieure, traînaient six ou sept baignoires. Sous la pluie persistante, elles retrouvaient le plaisir primitif de la caresse de l’eau. 
Manuel dormit beaucoup. Je pensais à notre fille, que nous laissions pour la première fois, chez des amis, pour quinze jours et seize nuits. Nous ne serions pas là pour son sixième anniversaire le 29 avril. Quand nous l’avions quittée, elle n’avait même pas pleuré, trop occupée à caresser le cobaye qu’ils venaient de lui offrir. Robert avait confectionné une cage. Quand nous reviendrions, nous emmènerions le tout à la maison. Qui serait de corvée de cage ? J’avais déjà mon idée !
Nous eûmes une désagréable surprise : le train de 17 heures 17 était à supplément. Manuel râla, car notre voyage nous étant offert, ils auraient pu penser à ce foutu supplément. Je lui expliquai ce que le cheminot venait de me dire :
- C’est parce qu’il ne s’arrête pas avant Metz ; avec celui du soir, vous n’aurez pas de supplément...
En rejoignant le quai, nous croisâmes un Anglais qui repartait acheter son supplément au guichet. Le contrôleur n’avait pas voulu le lui vendre. Comme il semblait apprécier lui aussi ! Nous connaissions le train à vapeur, le train électrique, le train diesel, le train en grève, le train en retard, le train en panne, l’autorail et sa féminine Micheline, il avait fallu que l’on tombe sur un train à supplé
ment…

Paris Gare de l'Est

À PART ÇA, une nouvelle  de Françoise Salat Dufal - Acte 5
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