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À PART ÇA

Actes 3 et 4

D’abord, il fallut décider de l’endroit où cacher l’argent, nos billets et papiers. A la veillée, j’y songeais. Manuel, habitué à être volé (trois appareils photos, une de ses œuvres dans la vitrine, plusieurs en expo, sa voiture devant notre porte) ne s’inquiétait que parce que je le tourmentais… 
Pour tromper l’ennemi que je soupçonnais d’être partout, comme on disait parfois ici « y a pas plus de voleurs que de monde », j’avais décidé de mettre mon nécessaire de toilette dans mon sac à main de cuir fauve et, dans mon sac de paille, pendu à mon épaule, notre argent enfoui tout au fond, sous quelques provisions, torchons et boissons. Très encombrant ce sac pour être volé à l’arraché. Je riais toute seule d’imaginer un brigand avec ce cabas lourd et encombrant bringuebalant dans ses jarrets. 
Le train partait de la gare de l’Est à 17 heures 17, nous aurions pu prendre, le train de 11 heures, au départ de Brioude ; donc 40 minutes pour changer de gare à Paris. Vraiment pas sérieux avec toute la cohue, les embouteillages et les grèves… Que sais-je encore ?
L’employée avait conseillé le train du matin. Cinq heures pour changer de gare lui avait paru suffisantes, mais pas à moi ! J’avais tranché unanimement :
- Nous partirons la veille par le train de 23 heures 09, nous arriverons à 7 heures ; nous irons tout de suite à la gare de l’Est, et alors nous prendrons une chambre pour nous reposer, cela coupera le voyage en deux !
Jamais dépourvue de bonnes raisons quand il s’agissait d’arriver à mes fins. En fait, j’avais une peur horrible de rater le train. 
Dans un premier temps, Manuel avait prévu de prendre le métro. Personnellement j’aurais préféré un taxi, mais Manuel avait su me convaincre. Deux mois avant, il avait son carnet de tickets ! Et moi, une peur crépusculaire du métro ! 
Le voisin d’en face, aussi le Maire de la Commune depuis plusieurs mandats, et mon patron depuis quatre ans, avait proposé de nous conduire à la gare :
- Votre heure sera la mienne !
- 22 heures 15 ! 
- Je viendrai vous chercher devant chez vous !
- Non, merci,on a juste la Nationale à traverser ! 
- Et les bagages ?
- faut bien s’entraîner !
- C’est pas un peu tôt, la gare est à seulement 10 minutes ?
- Non, j’aime bien arriver en avance à la gare, pour m’assurer du bon quai ! 
A BRIOUDE, il y en avait facilement deux !

***

Mettre un maximum de choses, dans un minimum de place avait pris un temps fou. Manuel avait emprunté à Maurice deux sacs écossais bleus, très légers ; avec la valise et mon gros sac, tous deux noirs, (plus mon sac à main, et mon cabas en paille), nous étions parés à pérégriner. Ah j’oubliais, la sacoche de toile marron, avec les appareils photos. Tous ensemble, plus pratique pour les perdre tous ! Je n’avais qu’une confiance modérée en Manuel, les artistes sont si distraits… 
Répétition générale à 21 heures 30. Manuel ressemblait à un baudet avec les trois sacs et la valise. Elle était si lourde que son bras s’allongeait. Pauvre de lui, mais après tout, le voyage, c’était à lui qu’il avait été donné, n’est-ce pas ? Manuel avait fait quelques pas pesants, dans la petite cuisine, s’était tourné vers moi et avait annoncé :
- Tout compte fait, je crois bien que tu as raison, à Paris, on prendra un taxi, car avec le métro, il faudrait changer à la Bastille, et chargé comme je suis, ce ne serait pas de la tarte de le prendre…, les changements, y en aura assez comme ça…
Une petite dispute pour le compteur EDF. Manuel ne voulait pas le couper. Paraît-il, en cas de problème, la sécurité jouait. Nous avions les nerfs à fleur de peau. Quand j’aperçus, sur la table, un tas énorme de clefs. Les clefs de toute la maison, certes petite mais avec quatre entrées quand même, plus celle de la voiture, les deux de l’atelier. Il y avait même celle du cadenas, qui, avec une grosse chaîne, fermait le vieux portail sans serrure. D’ordinaire, nous la laissions pendue dans l’ancienne et exiguë étable, emplie de vieux foin et de matériels obsolètes. Manuel l’avait accrochée à toute une ribambelle de gros mousquetons, pour ne point l’égarer… 
- Qu’avez-vous l’intention de faire de ces clefs, Manuel ?
- C’est convenu entre Jean et moi, je les mets dans leur boîte à lettres, une fente dans leur porte de cuisine, elles tomberont directement sur leur carrelage…
- Elles réveilleront tout le monde, ça pèse plus d’un kilo.
Bien entendu, j’avais piqué une petite colère, je ne devais pas être très en forme, car il introduisit quand même les clefs dans l'ouverture ; dans un tintamarre infâme, elles dégringolèrent, sur l’ancien damier noir et blanc. 
Et nous voici partis. Notre petit coup de sonnette discret fit aboyer Toutoune, la chienne quasi sosie des Corgis d’Elizabeth II. Manuel confia à Lucien, notre chauffeur, une sacoche contenant tous les carnets de chèques de tous nos comptes… Tous débiteurs… Les fins de mois, commençaient tôt.
Nous avions composté nos billets fébrilement dès l’arrivée. Nous n’étions pas les premiers ! Un jeune homme noir, élancé, couvert de babioles à vendre. 
Il pleuvait. Nous avions investi bien trop tôt le quai, je ne voulais en aucun cas être obligée de traverser en catastrophe devant le train. Il faisait frisquet, mais nous, même trempés, nous étions sur des charbons ardents ; Surtout moi !
« BRIOUDE, une minute d’arrêt, attention aux portières ». 
Affolement général, nous avions couru, pour trouver un compartiment vide, installé les sacs et la valise dans les filets ; Assis en face l’un de l’autre, pour bien voir s’éloigner les lumières de la ville. Nous attendions le premier crissement avec impatience. Nous voulions savourer ce départ. Et là, je dois avouer, nous avons été exaucés. Je me souviendrai à jamais de son « BRIOUDE, une minute d’arrêt, attention aux portières ». Allongés sur les banquettes, bercés par nul roulis, nul tangage, durant les deux heures que dura la panne, nous avions dormi.

Brioude, Haute Loire 

À PART ÇA, une nouvelle de Françoise Salat Dufal - Acte 3 et 4
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