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Il y a de la lumière.

Comme chaque matin, bien sûr.

Mais là…

La petite Sarah ouvre grand les persiennes. Sa maman les lui laisse toujours entrebâillées. Lorsqu’elle vient la réveiller, elles jouent à deviner le temps qu’il fait dehors en observant les rais de lumière. Celle qui gagne ne beurre pas les tartines. Si elles gagnent toutes les deux, elles beurrent toutes les deux.

Sa fenêtre donne sur le jardin. Entre les deux cerisiers aux feuilles argentées, et derrière le hamac suspendu aux troncs, les champs de blé se déroulent jusqu’à l’horizon.

Sarah plisse les paupières. Les couleurs se densifient dans la lumière. Elles brillent avec douceur et avec joie. Plus que blonds, les blés, plus que tendre, le vert de l’herbe, plus que mica, le feuillage des bouleaux et puis la rosée perle de toute part. Une poudre d’étincelles s’est déposée au lever du soleil.

Tout autour, comme le tracé de la marge d’une photo, le halo du ciel.

Sarah s’interroge. Est-ce un matin particulier, ou n’avait-elle jamais regardé le ciel pile exactement à cet instant ? Ou bien avait-elle été jusqu'alors bien étourdie ?!

Sarah ouvrirait volontiers plus grand les yeux.

C’est la première fois qu’elle reste aussi longtemps à la fenêtre.

Quelle est cette autre chose qui fait du bien ? Cette autre chose lui chatouille les narines. Elle a l’impression d’être un chat, elle ferme les yeux et tend le museau. C’est frais et sucré ; léger et passager ; passager mais constant ; comme la respiration. Ça sent aussi bon que les tartines grillées, mais c’est tout à fait différent. Cela vient de toutes les directions : des fleurs que sa maman fait pousser, de celles qui poussent toutes seules, des cerisiers aussi, et puis de la terre et de l’air…

Ça non plus, jamais elle ne l’avait remarqué.

 

Est-ce un matin particulier, ou n’avait-elle jamais senti l’air pile exactement à cet instant ? Ou bien avait-elle été jusqu'alors bien étourdie ?

 

Elle reste un peu les yeux fermés. Un chant. Tout près. Elle n’ouvre pas les yeux, mais quand même, elle aimerait savoir quel oiseau chante. Les notes s’élèvent vite, crescendo ardent, et redescendent. On dirait un ruisselet qui rencontre la pente. Et puis il se renouvelle, tout aussi beau. Sarah est intriguée : il lui semble qu'elle comprend ce chant et qu'elle ne le comprend pas. Qu’est-ce que ça serait bien si elle savait parler oiseau ; et chat ! et chien, et cheval tiens ! et hippocampe aussi !

Ce chant-là, on dirait de la joie et de l’interrogation tout à la fois. Peut-être un peu de l’exclamation aussi.

Sarah ouvre les yeux. Entre les deux cerisiers, sur la corde du hamac, l’oiseau est là. Elle ne sait pas son nom. Bien regarder le bec et le plumage pour chercher dans un livre. Il la regarde. Elle lui sourit. Il ébouriffe ses plumes.

Il regarde en l’air et s’envole. Mais ce n’est pas le silence. Plutôt le concert ! De tous côtés des gazouillis… Certains oiseaux claironnent, plutôt… Ils scandent le tempo. Entre tous, elle reconnaît celui des mésanges, c’est le préféré de sa maman, le plus gai, qu’elle dit.

Sarah ignore si elle a un chant favori. Certainement pourra-t-elle se prononcer quand elle en connaîtra davantage. C’est peut-être l’occasion de commencer. Elle referme ses yeux. Elle se concentre, ses oreilles se transforment en corridors, les chants les empruntent comme une rivière les sillons. Distinguer chacun des chants… Que c'est difficile ! Comme extraire du fagot de mikados la baguette-clé sans toucher les autres. La tête lui en tournerait, mais elle n’a pas envie d’arrêter. Non, pas du tout.

 

Est-ce un matin particulier, ou n’avait-elle jamais écouté les oiseaux pile exactement à cet instant ? Ou bien avait-elle été jusqu'alors bien étourdie ?

 

Ses coudes et ses avant-bras sont humides. Elle palpe le rebord de la fenêtre ; la rosée, là aussi, s’est déposée. Dans l'angle est niché un scarabée aux reflets bleus, verts, changeants et moirés. Sarah incline la tête d’un côté puis de l’autre, en plissant légèrement les paupières : on dirait que les couleurs glissent et se transforment. Elle le touche, du bout du doigt. L’insecte remue. Sarah ne voulait pas lui faire peur.

Elle ne sait pas trop quoi penser de la mort. Sa maman dit que :

1) Oui c’est triste, très triste parce qu’il est bien naturel de vouloir rester auprès de ceux que l’on aime… les personnes et bien des choses, toutes celles que l’on préfère…

2) Mais qu’après tout ce n’est certainement pas si grave, sans quoi ça n’arriverait pas à tout le monde !

3) Que c’est un départ vers l’inconnu. Donc peut-être une bonne surprise ! Et que ce n’est certainement pas un hasard si leurs ancêtres préhistoriques l’imaginaient déjà.

Sarah se penche ; elle peut presque entendre la toute petite rivière qui longe le jardin. Elle pense à s’aider d’une chaise pour sortir, mais ce serait peut-être faire une bêtise. Elle regarde l’heure : 6 heures et demie ! Il est 6 heures et demie ! Elle s'est réveillée une heure plus tôt que d’habitude !

Elle sort de sa chambre, écoute un instant à la porte de sa maman et de Pierre : ils ne sont

pas réveillés. Logique : le réveil, c'est à 7 h 30.

Elle aime bien le prénom « Pierre » parce que ça commence comme « papa » et il y a aussi deux syllabes. Elle chausse ses sandales rangées vers la porte d’entrée. Elle tourne la clé et ouvre doucement la porte.

Dans la fraîcheur de l’air, elle retrouve les effluves presque sucrés. Elle marche d’abord sur les dalles de pierre qui cintrent la maison puis traverse le jardin. De la rosée se dépose sur ses chevilles. Elle se rapproche de la petite rivière et c’est un peu comme si on tournait progressivement le bouton du volume de la musique. Le murmure de l’eau s’élève, cristallin, vif. C'est étonnant de l’entendre soudain si sonore alors que quelques mètres avant on ne se douterait pas de son existence. Ses parents ont posé une pierre rectangulaire pour s’asseoir et regarder. Sous la course vive, le clapotis en raconte. La blancheur de certains galets traverse l’eau. Sur le flot, des éclats mordorés vont au gré du courant, de la lumière, des couleurs des pierres, Sarah plonge ses mains dans l’eau, pourtant elle sait qu’elle ne peut pas les retenir.

 

Est-ce un matin particulier, ou n’avait-elle jamais regardé le flot pile exactement à cet instant ? Ou bien avait-elle été jusqu'alors bien étourdie ?

Dans le lit, sous le courant les nuances de marron, de brun, celles de terre de Sienne, quelquefois celles de l’ocre se multiplient. Elles sont constellées de paillettes qui font varier leurs teintes surtout si on incline la tête d’un côté puis de l’autre, en les regardant. Sa maman lui a appris les mots « mica, jaspe, quartz » mais elle les confond. Longtemps Sarah a été prise au même piège : elle pêchait les cailloux dans l’idée de les mettre sur sa table de chevet, ou sur son secrétaire. Mais en séchant, ils perdent leur éclat. Leur couleur ternit aussi. Ils restent beaux, mais le rayonnement a disparu. Envolé comme une brise dans les feuillages.

Alors, elle a pensé que c’était leur façon à eux de lui dire qu’ils étaient tristes qu’elle les ait enlevés à leur monde. Et de réaliser qu’elle les avait peut-être séparés de leur famille caillou.

D’ailleurs, lorsque – par conséquent – elle les a replacés dans la rivière, ils ont retrouvé leur rayonnement.

Parfois elle ne fait pas du tout attention au chant de la rivière, et parfois elle n’entend que lui. À chaque fois sa maman dit : « ni tout à fait le même ni tout à fait un autre ». Mais elle ne l’a jamais entendu triste – ou peut-être n’a-t-elle pas fait attention. Il est toujours cristallin, dynamique, léger, avec des sons qui montent du dessus et d’autres qui viennent du dessous. Comme les reflets et les scintillements.

Sa maman dit encore que c’est une de ses musiques du monde préférées ; un tube qui traverse les siècles et la planète. Il a connu et fédéré tous les publics. Les gens du Moyen-âge, de l’Antiquité et de la préhistoire. Les Inuits, les Aborigènes, les Scandinaves, les Asiatiques, les Péruviens, tous les peuples de la terre, elle ne saurait les citer tous. Une fois, sa maman a vu un documentaire à la télé, que Sarah n’a pas pu voir avec elle parce qu’elle était à l’école. Mais elle l’a raconté : en Indonésie, des femmes d’une tribu de la forêt font des concerts d’eau. Le flot de la rivière et leurs bras sont les instruments de musique : elles remuent l’eau, la frappent comme avec une batterie, l’éclaboussent… Avec les différents sons que l’eau fait ainsi, elles créent toutes ensemble un rythme, synchronisé ou alterné… Tous les trois, ils ont voulu essayer durant l’été, ils sont allés là où la rivière devient plus large et un peu profonde, et hop. Ils ont

fini tout mouillés à force de s’éclabousser, incapables d’harmoniser leurs gestes à cause du fou rire.

De l’autre côté du ruisselet, quelques fleurs d’automne penchent comme si elles regardaient le flot, elles aussi. Elle va encore manquer le moment où elles relèveront la tête car lorsque le soleil sera assez haut, il sera l’heure de déjeuner et de faire sa toilette. Un jour, sa maman a dit qu’être là à l’instant où s’ouvrent les pétales d’une fleur est l’un des rêves qu’elle n’a encore pas réalisés. Pierre lui a alors dit qu’ils pourraient se lever à quatre heures du matin un été pour s’allonger dans l’herbe avec des couvertures et des coussins, au premier rang. En plus, ils verraient l’aube. Maman a trouvé l’idée excellente, elle n’y avait jamais pensé, c’était tellement évident ! Ensuite, Pierre lui a fait une surprise : il a emprunté une caméra, s’est lui-même levé avant le jour pour la mettre en marche devant des fleurs et a laissé tourner la bobine, bien calée, jusqu’à la nuit. Ensuite, il les a invitées, sa maman et elle, à s’installer devant le poste de télévision, sans leur dire de quoi il s’agissait. Il a passé le petit film en accéléré et elles ont reconnu les fleurs de leur jardin et vu leurs pétales s’ouvrir et puis aussi se refermer.

Sarah traverse le petit pont et s’accroupit auprès de la nichée de fleurs. Certains pétales ont commencé. Elle en touche un du bout des doigts. C’est doux comme le pelage de son chat mais le contact n’est pas du tout comparable. C’est doux comme… Elle ne saurait dire. Elle ne saurait comparer à rien. Ou peut-être, fort peut-être, à ses galets polis par les vagues que Pierre a rapportés d’un voyage à l’océan, et qui sont encore plus doux que la peau là où elle est la plus douce : sur son ventre. Pierre lui en a offert un, celui qu’elle a préféré, et elle le garde toujours dans la poche de sa veste ; lorsqu’elle marche, elle le tient. Sa douceur est si solide qu’elle ressemble à de la force ; même sa froideur est douce. On dirait de l’eau devenue ferme. Sa maman lui a dit que les pierres, comme l’eau, traversent les siècles. Peut-être même que des millénaires auparavant, un autre petit enfant a tenu ce caillou dans ses mains… Elle ne pourra pas en faire autant du pétale ; pourtant, sa texture est ferme, et sa consistance aussi est douceur. Le pétale se détache du cœur de la fleur. Zut ! Elle le mettra dans son herbier, elle trouvera le nom avec sa maman. Elles l'ont commencé l’été dernier, le livre s’épaissit peu à peu. Il n’y a qu’une règle : ne jamais cueillir une fleur ou une plante encore vive. On ne la prend pour la classer que lorsqu’elle commence à faner. Elles récupèrent aussi celles qu’on trouve sur les chemins, cueillies et abandonnées par des promeneurs. Elle caresse encore le pétale dans le creux de sa paume.

Est-ce que c’est un matin particulier, ou n’avait-elle jamais effleuré les pétales de fleurs ? Ou bien avait-elle été jusqu'alors bien étourdie ?

 

« Sarah, Sarah ! » La petite fille sursaute et bondit vers la fenêtre. Les volets s'ouvrent enfin ! Sa maman, en robe de chambre, se penche sur le rebord de la fenêtre.

– Maman, maman je suis réveillée !

– Oh, bonjour mon Ange ! Ben oui, je vois ! Viens que je t'embrasse… Mmh… Oui, même très bien réveillée !

– C'est parce que j'avais plus sommeil ! Mais à mon réveil, il était marqué 6 heures et demie !

– Eh bien, une première ! Tu ne t'es pas ennuyée ?

– Oh non parce que…

– Oui mon Ange ?

– Ben, dans le jardin…

– Oh la la, tu dois avoir faim ! Viens, on va déjeuner et tu vas me raconter.

Sarah ne se fait pas prier et contourne la maison. Pourvu qu'elle n'oublie rien !

Quand même, elle aimerait bien savoir : était-ce un matin particulier, ou n’avait-elle jamais fait attention à rien avant ?

Certainement seuls pourraient lui répondre le pétale, le scarabée, les fragrances, l’aube, les cailloux, les oiseaux, l’eau et la lumière…

Oui, eux seuls certainement, à elle et à tous ceux qui sauront les écouter. Parce que certains d’entre nous savent.

 

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