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Enfants, nous allions avec ma famille voir une fois par mois ma grand-tante et mon arrière grand-mère à Beaune d’Allier, dans ce qui leur restait de ferme et de terrain, à force de successions et de partages.
La sœur de mémé et sa maman, m’expliquait-on.
Ce que je retenais, de ma grand-tante, ce sont les intercalaires de pâtes de fruits qu’elle garnissait de pièces de cinq francs, et qu’elle nous donnait une fois pleins. C’était sa façon à elle de nous dire qu’elle nous aimait, car chez ces gens là, comme dirait monsieur, on ne parle ni d’amour ni de tendresse, ça ne se fait pas, et quand bien même ça se serait mal fait. Parce qu’ils n’avaient pas les mots.
Mais qu’importe, il en sourdait de partout, comme cet orvet albinos surgi dans les jambes de ma mère, au mauvais endroit, au mauvais moment, et qui lui enlèvera à vie toute idée bucolique.
Marcelle, car c’est ainsi qu’elle s’appelait, tata Marcelle, en plus de ces pièces, de ces intercalaires de pâtes de fruit et de l’amour, c’était la sueur de son dur labeur qu’elle nous offrait dans ces boites dorées.
Combien de poulets et de lapins lui avait-il fallu saigner, combien de légumes lui avait-il fallu arracher, et ramasser autant de fruits pour aller les vendre aux marchés alentours ? Combien de périples, été comme hiver, solex et remorque, avait-il fallu pour économiser, pièce après pièce, ce qui nous rendait si riches d’un seul coup, mon frère et moi.
Oui, c’était aussi l’époque ou j’avais encore un frère, un vrai, un compagnon de jeux sur qui je veillais, mais c’est une autre et douloureuse histoire.
Mon arrière grand-mère, elle, me faisait peur.
Toute habillée de noir, Célestine, La Célestine comme on disait au village, dans ce fauteuil près du poêle, où chauffait toujours du café et de l’eau, elle, ne disait jamais rien. Parfois elle se contentait d’un simple regard, levant les yeux de son ouvrage, réprobateur ou d’encouragement, mais cela suffisait.
D’ailleurs, aussi loin qu’il m’en souvienne, je n’ai pas la mémoire de conversation entre mère et fille ou père et grand-mère, en ce coin des Combrailles, à l’époque ou la fête patronale du quinze août faisait venir à elle quelques manèges, un défilé et une course cycliste, à laquelle, force oblige, la ferme longeait la côte principale, nous participions à grands cris, encourageant tour à tour les premiers et les derniers, offrant de l’eau aux plus fatigués.
Sans doute mon esprit, qui, avec le temps, me restitue ces quinze août chauds, lourds et orageux, souvenirs d’une époque ou le village abritait encore un bar-tabac, une boulangerie et une épicerie.
De ces temps révolus ne restent que quelques vieilles pierres peintes, qui ne vantent même plus les publicités de marques elles aussi disparues.
Un jour de pluie, j’appris que mon arrière grand-mère Célestine était partie faire un tour de circuit, loin de tout, pour terminer sa course au fond du jardin, de l’autre côté du mur, là où se nichait le cimetière municipal et ses feux follets d’été qui nous faisaient alors battre des records sur deux cents mètres, départ effrayé. 
Il m’est resté, outre le fait qu’à plus de quatre vingt quinze ans, elle lisait sans lunettes, que c’est beau de mourir à cet âge-là, et qu’il n’y avait pas de regrets à avoir. Je n’avais pas compris les grands, et je ne comprends toujours pas, moi j’avais eu un cochon d’Inde mort très vieux, et, même s’il ne lisait pas, j’avais eu un chagrin profond et immense pour ce petit compagnon de route. Mais peut-être était-ce là encore une façon de ne pas dire ce qu’on aurait mal dit. Je le pense sincèrement. Par contre j’ai encore en tête ce café bondé, ce dernier hommage rendu par papa, mémé et tata Marcelle, à grand renfort de chopines, de gris roulé, de charcuterie et de fromages des Combrailles.
C’était la façon de dire adieu, ou au-revoir, c’est selon, dans nos campagnes, moi qui avait été élevé entre bitume et pâturages. J’avais trouvé ça beau et effrayant, douloureux et rassurant en même temps, toutes ces grandes personnes qui gesticulaient, riaient et parlaient fort, là-haut, juste au dessus de moi.
Un peu plus tard, quand Marcelle est partie, je ne me souviens plus s’il pleuvait, j’avais grandi et avais alors gagné le droit de me mettre un peu à l’écart, je n’ai pas ressenti cette même magie qui terrorise. Tout simplement parce que je savais que ça existait, et que, l’ayant vécu, j’étais passé de l’autre côté de la vie, là ou on commence à comprendre que tout à une fin, même le gigantesque marronnier qui trônait au milieu du poulailler. Alors que les êtres humains, c’est si fragile par rapport à cet arbre.
À la mort de mémé, quand il fallut tout mettre à plat, faire le travail qui n’avait pas été fait quand papa s’était fait la malle, la grande, celle en bois qu’on recouvre de fleurs et de larmes, quelques correspondances m’intriguèrent, tout comme quelques bonnes langues toujours bien pendues pour venir vous débiter des choses que vous ne voulez pas. Ce sont les humains. J’en suis aussi.
Il se murmura, par des bouches putassières, ou des allusions dans des lettres banales, quelques sous-entendus sur des papiers jaunis, que tata Marcelle ne se serait pas appelée Marcelle, qu’elle serait arrivée un jour, en pleine guerre, enfant orpheline comme tant d’autres, dans cette famille de paysans de l’Allier, et qu’elle n’en serait jamais repartie.
Pour moi, c’est une légende, elle avait forcément inventé cette histoire parce qu’elle ne se sentait pas assez grande de vendre ses lapins écorchés au marché. Mais surtout parce que ça m’arrange de savoir que, petit, c’est bien tata Marcelle, et personne d’autre, qui, goutte de sueur après goutte de labeur, remplissait ces emballages dorés de ces merveilleuses pièces de cinq francs, dont certaines étaient en argent, tandis que ces heures passées à ses côtés, elles, étaient de l’or.

 

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