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Ecrit au printemps dernier.

L’odeur insupportable de ce hall. Je blêmis déjà à l’idée d’emprunter l’ascenseur au milieu des brancards. Les blouses bleues et blanches me terrorisent.
Ça tremble tout dedans. Les jambes ne tiennent presque plus rien – pas même un bout de courage. J’ai peur. 
Pourtant, c’est moi qui devrais pousser la porte délicatement et glisser sur le pâle du visage un sourire léger et aimant. Adresser une main chaude – du chaud qui rassure et parler doucement, tranquillement.
Ecouter le souffle saccadé sans broncher, regarder les paupières violacées sans gémir, toucher la peau gonflée, me frotter à tous ses branchements sans un clignement d’yeux.
Et précisément, regarder dans les yeux et porter le regard comme l’étendard serein, posé et confiant qui ose tout, qui pourrait tout.
Ce sera deux étages plus haut. Dans cinq minutes. Là, je suis liquéfiée, arrachée à la vie – à toute vie. Aucune contenance, le cœur à la renverse. Rien à retrouver, rien à retrousser. Je viens tout juste de déglutir et j’ai cru m’étouffer. J’en suis là.
Deuxième étage, c’est ici. Les larmes, elles veulent. Je les sens fort. Je dis : « non ». 
Trop tard, énurésie des yeux – je sors un vieux sopalin en guise de mouchoir. M’en fous. J’essuie l’eau sur le rebord de mes fenêtres. Il fait pas beau. Avec le noir des cils qui s’évanouit sur le papier, c’est même tout gris.
Pas de calmant. C’est affligeant. Honte de moi, honte de cette misérable émotion qui ne porte rien à l’endroit. Rien de digne, rien de droit. Tout se délite sous les pieds – ça fout le camp.
Pourtant, j’avais creusé le sillon, traverser la vie comme une raison évidente de la laisser à un moment donné ; que les autres puissent agir ainsi.
Oui, la déposer souplement sur le rebord de la chaise telle une jolie étoffe.
Soie sauvage qui se coulerait sur le bois vieilli. Seule la couleur chaude ensuite. Ou plutôt seul le doux reflet de cette couleur nous bercerait encore - après. 
J’avais travaillé cette vision jusqu’à ce qu’elle s’imprègne en moi. Totalement. 
Voilà, traverser la vie comme une évidente raison de mourir– créer ce lien, apprivoiser la distance. Imaginer le pire pour me dire en face à face que la mort n’était pas le pire justement –ne serait pas cela. 
Juste une suite, la fin de la cambrure – un prolongement essentiel. Une porte ouverte. 
La porte ouverte et c’est tout. Donc tant.
Plus rien ne tient au deuxième étage de cet hôpital. Plus rien ne tient.
Pas même le blanc sali des murs.
Je vois la déchirure, l’absence, le plus jamais : le trou béant. Je vois le transparent de l’œil qui finit par s’enfuir et la vie avec.
Je vois la mort comme une pute, une salope qui trahit.
Je vois plus rien
Hagarde et blottie dans un recoin, je tente d’y incruster toute ma peine. Mes poings rongent le mur et mes dents s’enferment dessus. 
Je ne vois plus rien
Je m’écroule en larmes. Une infirmière se retourne, s’arrête et me rejoint. Elle glisse tendrement sa main dans mes cheveux. Comme j’aime cet ample geste. Elle me dit trois petits mots : « Ça va aller »
La main, la voix, les mots. Merci.
Abîmée, je tente d’esquisser un semblant de léger sur la bouche. Je souris faiblement. Elle a compris et ajoute : « C’est le moment ».
Numéro152B– j’inspire, j’ouvre et j’expire discrètement. 
Longtemps.
Je suis sous l’eau.
Il est là. Il dort. On dirait un enfant. Je m’étonne, il est si calme. Tendresse de la vision. Même les tuyaux, les compresses et tout le bordel n’y changeront rien. Il dort calmement.
Je m’apaise. J’approche. Je crois que je me suis mise sur la pointe des pieds.
J’approche au plus près du souffle. J’articule mes gestes pour alléger le mouvement. Je me fonds dans l’air. Bien sûr. Je ne pleure plus.
Ma main se pose sur son avant-bras et j’y laisse mon odeur. J’embarque la sienne aussi. Je respire son souffle. J’écoute. 
J’écoute son vivant – par-dessus tout .
Maintenant, je place davantage de pression dans ma main – juste assez pour lui dire. Un peu plus pour aimer.
Je veux l’embrasser. Cela fait si longtemps.

- extrait de Récits de vie et autres aortes éclatées

 

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