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Publié par elsapopin

"3 rue des Lilas" est une nouvelle qui a pour cadre Paris et Lyon sous l'Occupation. Les arrestations et exécutions arbitraires, la chasse aux Juifs, la peur au quotidien... L'histoire d'un frère et d'une sœur juifs, vivant sous une fausse identité. L'arrestation du frère par la Gestapo force la jeune Rosa à fuir Paris et à passer en zone libre. A Lyon, elle aidera à cacher des enfants juifs puis, après la suppression de la Zone libre, elle les aidera à fuir la France... Un récit ou se mêlent peur, bravoure, amour et espoir. Une nouvelle qui ne vous laissera pas indifférents et qui raconte avec émotion une page sombre de notre histoire.

chapitre I  - Le temps de la peur

Cela faisait à peine un mois et demi que les troupes allemandes avaient défilé dans Paris. Dans le quartier du Marais, non loin du 19e Arrondissement, après la débâcle de l'armée française, certains habitants accompagnés de leurs enfants et de leur femme, avaient préféré quitter la capitale et même la France. Leur clairvoyance devait leur sauver la vie.

Ce fut le cas des artisans et commerçants juifs : Salomon et Samuel, du costumier  Joachim Meiller, de la couturière Myriam et de sa sœur Rebecca. Ils avaient émigré en Amérique où ils y avaient de la famille. La jeune Roslinde, fille de Joachim le couturier, n'avait pas voulu suivre ses parents ; étudiante brillante à la Sorbonne, elle voulait se consacrer à la philosophie et à l'enseignement. Malgré les suppliques de sa mère, de son père et ses sœurs, elle décida de rester à Paris, son frère Jacob resterait auprès d'elle. Jacob, journaliste désirait suivre de près les événements de son Pays. Blessé à l'épaule au début du conflit en 1939, à cause d'un tir accidentel de l'un de ses camarades, il avait échappé aux affrontements et à la débâcle. Réformé, il était retourné vivre à Paris.

Les parents de Roslinde  possédaient une boutique dans le marais. Ils avaient dû la vendre ainsi que l'appartement qu'ils habitaient au-dessus  pour pouvoir payer leur voyage en Amérique. Ce qu'avaient également fait leurs amis Salomon  et Samuel. Le quartier s'était vidé d'une partie de sa population juive.

Roslinde et son frère avaient loué, rue des Lilas, au numéro 3, un deux-pièces. Jacob se faisait appeler Jack, car il détestait son prénom de baptême. A l'école, il avait réussi à l'impose. Jeune étudiant, Jack avait remplacé  le nom de famille de son père Meiller par le nom de famille  de sa mère : Rolan. Lorsqu'il se fit embaucher au journal, il signa ses articles  : "Jack  Rolan". Sur sa boîte aux lettres et sur la porte de leur nouvel appartement était écrit  : "Jack et Rose Rolan".

- C'est par précaution ! avait -il dit à sa sœur qui n'en restait pas moins sceptique.

- C'est parce que tu n'aimes pas ton nom juif ! lui lança-t-elle furieuse .Tu as toujours refusé nos origines ! Mais nous n'y pouvons rien, elles nous collent à la peau !

- Tu n 'es pas obligée de montrer ta peau ! Le soleil peut te brûler ! Le sais- tu ?

Roslinde - nous l'appellerons Rose à présent - le fixa. Elle savait son frère très pertinent et observateur. Les allemands étaient entrés dans Paris. Les loups étaient bien là, à deux pas. En Allemagne, les Juifs avaient vécu un calvaire et ceux qui avaient pu fuir l'avaient fait. C'est pour cela que ses parents avaient pris les devants.

- Soit ! répondit-elle, Jack à partir d'aujourd'hui je suis Rose et française de souche mais as-tu les papiers qui correspondent  ?

- Sûr que oui petite sœur ! Et des vrais faux papiers  ! Et il montra à Rose deux cartes d'identité françaises plus vraies que vraies, un ami à qui j'ai rendu un grand service me les a obtenus. Ne m'en demande pas plus ! 

Le quartier qui les avait vu naître et grandir n'était pas très loin mais ils ne devaient plus y retourner. Leur parents avaient dit aux voisins de dire, au cas où on les chercherait, qu'ils  étaient tous partis en Amérique.

Jack écrivait des articles sur les événements artistiques de la capitale. Il était critique  d'art et assistait aux levés de rideaux, aux  projections cinématographiques, aux  expos et pièces de théâtre. Rose l'accompagnait parfois.

Une année s'écoula...

Rose avait fini ses études à la  Sorbonne. Ses diplômes portaient le nom de Rose Rolan. Elle trouva facilement un établissement parisien pour y enseigner en toute quiétude. Mademoiselle Rose Rolan était un bon professeur, très bien notée par ses supérieurs et très appréciée de ses élèves.

Dans cet internat  de filles où elle enseignait, la jeune professeure s'épanouissait comme une fleur. Éveiller les consciences, les faire réfléchir par elles-mêmes, était une mission exaltante dont elle s’acquittait avec ferveur et enthousiasme.

Un soir de juillet, comme Roslinde devait organiser, avec ses collègues, une soirée pour fêter la fin de l'année scolaire et qu'il était trop tard pour rentrer chez elle à cause du couvre feu imposé par l'occupant, la directrice lui  proposa de dormir sur place. Le lendemain, à son retour au 3 rue des Lilas, un bras ferme la repoussa en arrière.

- Mademoiselle, murmura l'homme, cette nuit la Gestapo est venue arrêter votre frère. Vous ne pouvez retourner chez vous ! Ils y sont encore !

C'était un homme fort et courageux qui venait de lui sauver la vie.

- Qui êtes-vous ? demanda la jeune fille.

- Un ami de votre frère !  C'est très dangereux de rester à Paris. Fuyez avant qu'il ne soit trop tard ! lui glissa-t-il avant de disparaître.

Roslinde se sentait perdue. Où devait-elle aller ? Retourner au pensionnat ? Et si la Gestapo avait déjà fait le rapprochement avec elle et était déjà là-bas pour l'arrêter ? Elle hésita un moment puis suivit son instinct et retourna à son école. La directrice fut surprise de la voir. Rose lui expliqua rapidement que son frère venait de se faire arrêter et qu'elle craignait pour sa vie à présent. Elle ne lui confia pas pour autant, qu'ils étaient juifs. Madame Garnier, c'était son nom, la rassura :

-Vous avez bien fait, Rose, de venir tout de suite. Mais vous ne pouvez rester ici, vous comprenez ? Je vais vous faire passer en zone libre cette nuit.

Et avant le couvre feu la voiture de la directrice  quitta Paris avec à son bord, sa "nièce Mathilde Leroy" alias Rose .

Au contrôle, il n'y eut aucun  problème, le passeport de Mathilde était en règle. Madame Garnier avait savamment récupéré la photo de Rose du faux passeport pour la coller sur le vrai passeport de sa nièce, Mathilde. Elles continuèrent leur route en direction de Lyon sans être ennuyées. Arrivée à Lyon Rose, devenue Mathilde, fut hébergée dans la famille de Madame Garnier. A la rentrée scolaire suivante, on lui trouva un emploi de professeure dans un établissement de jeune filles, à la Croix Rousse.

​​​​​​​Dans cette grande ville, Mathilde s'habitua peu peu à sa nouvelle vie. Quand elle voulut avoir de nouvelles de son frère, elle apprit qu'il avait été torturé et fusillé avec huit otages après l'assassinat d'un commandant SS. Son frère était mort en partisan, en héros. Elle ignorait tout de son engagement. Il ne lui avait rien confié, ni ses actes de sabotage, ni de  son rôle dans  la résistance toute timide, qui venait à peine de naître. Elle savait que c'était pour la protéger qu'il n'avait rien dit... Elle le  pleura longtemps, et dans cette ville qui était déjà la capitale de la résistance, Rose-Mathilde promit, pour la mémoire de son frère, de s'engager elle aussi dans la lutte pour la liberté.

Chapitre II:  Le temps d'agir- Lyon janvier 1942


Rose devenue Mathilde, trouva en ce début d'année une petit appartement à la Croix Rousse, quelques semaines après son entrée dans l'établissement de jeunes filles. Elle avait été hébergée par la famille de madame Garnier pendant des mois mais désirait avoir son indépendance. Avec ce poste de professeure de français, elle pouvait vivre aisément. Elle désirait mettre de la distance avec la famille qui l'avait accueilli car Julien, le fils  cadet, était tombé amoureux d'elle mais elle n'éprouvait pas de sentiments pour lui : tout juste une profonde amitié. Aussi, pour ne pas le froisser, elle avait donc préféré se rapprocher de son lieu de travail. Julien en fut attristé mais Lyon n'était pas si grand et il se consola en se disant qu'il pourrait aller la voir après ses cours 

Madame Garnier connaissait personnellement la directrice de l'établissement où travaillait à présent  " Rose / Mathilde " . C'était  une amie de longue date. Elle  lui avait expliqué la situation : Rose était devenue Mathilde, la nièce qu'elle avait perdue pendant la débâcle et dont elle avait  gardé les papiers. Dans la panique générale, cette pauvre fille avait été enterrée de toute urgence et la famille n'avait pas signalé aux autorités son décès.

Les mois passèrent...

 Février 1942 arriva,un hiver froid, terrible. Au lycée, dans les classes, les élèves s'emmitouflaient sous des montagnes de couvertures  car  il y gelait. Le chauffage était en panne, et ceux qui devaient le réparer se faisaient tirer l'oreille. Aussi personne ne traînait dehors. La directrice avait convoqué  Rose et la jeune femme  se demandait pourquoi ? Elle  se faisait  du soucis : un parent d'élève se serait- il plaint d'elle ? Avait- elle mal noté une copie ? Elle était en pleine appréhension lorsqu'elle poussa la porte du bureau de direction. Là, se trouvait la  directrice madame Jeanny, le concierge Jorge  et son épouse la cuisinière Inès.

- Fermez vite la porte, si'l vous plait, Mathilde et approchez ! lui dit la directrice, Je vous ai fait venir tous les trois car j'ai confiance en vous, elle avait dit ces mots en regardant Rose. Demain à six heures, cinq petites juives vont arriver dans l’établissement.  Il s'agit d'Esther et Sarah âgées de seize et quinze ans,ce sont des soeurs. il y a aussi Clara, qui a également seize ans et enfin Macha et Sacha  deux soeurs aussi. Macha à sept ans et Sacha 11 ans. Pour leur identité j'ai eu des papiers.  Nul ne doit connaitre leur présence dans l'établissement et leur vraie identité.   Il y va de leur vie et de la notre aussi. Ces cinq fillettes  ont pu échapper aux  dernières rafles.  Elles ont été cachées pendant six mois dans la capitale, mais Paris  devenant trop dangereux on nous les a envoyé pour les mettre en sécurité. Deux  d'entre elles logeront dans l' appartement de fonction de Jorge et Inés à la conciergerie, les deux  plus grandes. : Sarah et Esther rebaptisées pour la circonstance  Françoise et  Catherine. Comme vous avez des filles d'à  peu près le même  âge, ce sera plus facile pour échanger leurs papiers au cas où, on devrait les ex-filtrer de toute urgence.  Pour nos étudiantes, elles sont vos nièces de Bordeaux. Etes vous d'accord ?

-Oui ! madame, dit Jorge  Vous pouvez comptez sur nous !

-Merci ! Mon ami. Quant aux trois autres, elles  logeront avec moi dans l'autre partie du bâtiment mais leur présence ne doit jamais être remarquée. 

-Ne craignez vous pas que les pensionnaires parlent à leur parents de l'arrivée  de ces nouvelles  élèves ? questionna Rose 

-Si fait !  j'y ai  songé. Seules  " les nièces d' Inés et Jorge " et seront " visibles " . Clara que nous appelons Joséphine ira dans un établissement public le lycée Georges Sand et ne devra jamais se montrer dans l'établissement, elle prendra le tramway tous les jours pour se rendre à son établissement et rentrera par la petite porte fermée  de l'impasse, et évitera ainsi  tous les curieux Quant aux deux plus petites,  c'est vous Mathilde,qui vous en occuperez. Vous irez les inscrire demain à l'école Sainte Marie qui est à peine à trois cent mètres. Elles y resteront toute  la journée. Vous vous présenterez comme  leur tante , leur tutrice après le décès de leurs parents à la suite d'un bombardement  allemand dans le  Nord.  Vous irez les chercher après les  cours. Vous les ramènerez chez vous jusqu'à huit heures. Puis Jorge viendra les chercher discrètement avec ma voiture et les  ramènera  ici où elles dormiront. Le matin, vous passerez par derrière comme Clara afin de ramener les petites à Sainte Marie.​​​​​​​ A part les nièces de Jorge, Catherine et Françoise, leurs enfants  aucune autre fille n'est censée vivre et dormir ici ! est-ce bien clair ?

​​​​​​​-Ce ne serait pas plus simple de les cacher et de ne pas les faire sortir ? questionna à nouveau Mathilde.Tout ce va et vient risque d'attirer l'attention ?

​​​​​​​-Les petites ne peuvent pas rester terrées toute la journée ! C'est ce  qu'elles ont fait des mois et des mois pour être au final dénoncées ! Nous sommes en zone libre, elles peuvent encore sortir et respirer ! expliqua la directrice.

​​​​​​​- Vous avez raison ! dit Mathilde mais j'ai si  peur ! Et si par malheur la zone libre venait à être occupée ?

- Nous aviserons alors ! dit Jorge.  Moi la guerre je connais je l'ai faite en Espagne et je connais les fascistes. Oui nous sommes en sursis. Nous le savons. Il faut se préparer au pire !

- Si cela devait arriver, la seule issue serait de passer la frontière en Espagne ! dit la directrice.

-Ah non pas l'Espagne !  pas Franco ! s'écria Jorge. La Suisse  si vous voulez ou l'Afrique du Nord ! corrigea Jorge. Mais pas l'Espagne !

- Nous verrons le moment venu, s'il vient, répondit la directrice. Allez maintenant et restez discrets.

 

Le lendemain les cinq jeunes filles  arrivèrent : Ester devenue Catherine, Sarah devenue Françoise, Clara devenue Joséphine, Macha devenue Angèle, et Sacha devenue Mireille.

Tout se déroula pour le mieux .​​​​​​durant quelques mois, mais la rafle de juillet 1942, fit redoubler de vigilance madame Jeanny et Mathilde : c'en était fini des sorties, de l'école, du  lycée pour les jeunes  rescapées. A  présent il fallait les maintenir cachées d'autant qu'en représailles au débarquement  en Afrique du Nord qui avait eu lieu en novembre,  les allemands venaient de supprimer  la zone libre et Lyon et  sa région, à leur tour, furent occupées.​​​​​​​

Chapitre III - Le temps d'aimer  : de Saint Etienne à la Suisse 


Le 21 juin 1943, le chef de la résistance française à Lyon, Jean Moulin, fut  arrêté et tous les réseaux de résistants  en furent désorganisés. Les maquis isolés allaient connaitre des jours difficiles et payer dans les mois à venir, un lourd tribu. En août 1943 la police politique durcit encore plus son dispositif : elle eut  comme objectif de  " déterrer tous  les juifs, adultes et enfants " cachés  dans la capitale des Gaules.

Madame Jeanny  fut avertie que la police française aidée de la Gestapo contrôlerait son établissement ( comme les autres écoles )  à la prochaine rentrée des classe , afin de vérifier s'il n'y avait pas d'enfants juives cachées. Il fallait donc faire vite pour sortir les cinq jeunes filles de Lyon. Alors on organisa trois voyages : un en car, un en voiture et le dernier en train.

Mathilde partit de bon matin avec les deux plus jeunes fillettes : Angèle ( Mâcha )  et Mireille( Sacha  ).  Elles rejoindraient Saint-Etienne  en passant par les montagnes russes, évitant ainsi le centre de Lyon  et les contrôles. Arrivés à Saint Etienne, elles logeraient pour la nuit à  l'adresse indiquée sur les papiers :  rue des Tilleuls (une adresse d'amis résistants ) et, le  lendemain , elles  prendraient le car pour Annonay. De là, un troisième bus les conduirait à Annecy où se tenait le lieu de rendez vous avant le passage en Suisse...

Dans le car les fillettes sympathisèrent avec une famille :  des juifs, eux aussi. Angèle les avait reconnus : ils habitaient la même rue qu'eux à Paris .Il y avait, les deux garons : David et Karl, des jumeaux âgés de 12 ans et la fillette Elena qui était dans la même classe qu'elle.

 Mathilde prévint les filles :

- A la descente  du car, on ne les connait pas ! C'est compris ! C'est pour notre sécurité et la leur ! Quoi qui se passe, on ne les connait pas ! Insistait Mathilde comme si elle redoutait  quelque chose . 

A la descente du bus  Mathilde dut montrer les papiers à un jeune gendarme...Il lut attentivement les noms, l'adresse et observa les photos.

- Ce sont vos filles ? questionna le jeune policier au regard bienveillant.

- Non Monsieur ! ce sont mes nièces.

-Et vous allez où ?

- Chez leur mère ! C'est les vacances ! 

Le gendarme  lui sourit et sourit aux enfants :

- Ah oui !  12 rue des Tilleuls ! c'est mon quartier ! Alors bonnes vacances ! Et  il remit les papiers à Mathilde.

Pendant ce temps la famille juive, elle avait eu moins de chance et venait d'être démasquer et mise  à l'écart. Angèle n'arrêtait pas de se retourner.

- Cesse de te retourner ainsi ! ordonna Mathilde, tu vas nous faire remarquer.

​​​​​​​- Mais j'ai oublié mon ours dans le car. pleura la petite. ​​​​​​​Et elle lâcha  la main de Mathilde pour courir vers l'autobus

- Halte là ! lui ordonna le gendarme !

- J'ai oublié mon ours  !  

​​​​​​​- Excusez là ! implora Mathilde qui venait d'arriver toute essoufflée. Je vais la rejoindre, juste quelques instants ! Merci !

A quelques mètres se trouvait la famille juive . Elena  se mit à pleurer en voyant  Macha , et l'appela :

-Macha !  Macha !

​​​​​​​Mathilde plus blême que jamais, avait grimpé dans le bus  aux trousses de Mâcha. Elle l'a prit par les  poignets :

-Tu ne la connais pas ! Tu m'entends !  Tu ne la  connais pas ! On descend et on file !

​​​​​​​La fillette sortit avec son ours . Les SS regardaient à présent du coté de Mathilde et de Macha. La jeune femme tenait fermement la main de sa  " nièce " , et passa sans un regard pour les pauvres juifs arrêtés. C'est alors que Macha lui échappa  encore, fit demi tour et s'approcha de sa camarade de classe. Elle lui remit son ours sans dire un mot, sous les yeux intrigués des SS. Un de leur officier s'apprêtait à intervenir quand le  jeune gendarme qui avait vérifié les papiers, s'interposa : 

- Je  connais  les parents des gamines. Ils habitent en face de chez ma mère  ! La petite, une vraie tête de mule ! Les parents ont à faire avec elle  !  C' est une enfant capricieuse  qui leur donne du fil à retordre  ainsi qu'à sa  jeune tante, n'est- ce pas ? Il venait de toiser Mathilde

- Si fait ! J'en ai assez de tes  caprices !  réagit Mathilde . ​​​​​​​ Et elle attrapa violemment  la petite qui se mit à sangloter. Et maintenant quitte à te démonter la main, tu me suis !

Elle empoigna l'enfant qui pleurait maintenant à chaud  de larmes. L'office SS  ajouta  en français  et très fort :

​​​​​​​-Ah ces français ! aucune discipline ! aucune rigueur avec leurs enfants !  On sait pourquoi ils ont perdu la guerre ! Ils ne savent pas éduquer leurs rejetons  ! Moi ma fille, elle m'obéit et elle sait se tenir ! 

Les autres SS approuvèrent en ricanant.

Mathilde partit très vite sans se retourner tirant Macha par le bras . Sacha les avait rejoint et se mit à pleurer en les voyant arriver. 

​​​​​​​- Mathilde j'ai cru que vous alliez vous faire prendre !

​​​​​​​- C'est bien ce qu'il a failli nous arriver si ce gendarme ne s'était pas interposé et n'avait pas menti !

 Mathilde s'effondra  quelques rues plus loin sur un banc et se mit à pleurer à son tour.

​​​​​​​-Tu te rends compte Macha de ce que tu as fait ? lui dit Sacha ! 

​​​​​​​- Elle était si triste si malheureuse et elle m'a appelée ! expliqua Macha 

​​​​​​​-Et que pouvais- tu faire pauvre bécasse  ? A part nous faire toutes prendre ?

​​​​​​​-Tu m'en veux  ! Hein ! et Mathilde m'a tirée fort par le bras ! Je veux retourner à la maison, à Paris, dans notre quartier. Je veux  que tout recommence comme avant ! Je ne vous aime plus ! Je veux mon papa  ! Je veux ma maman ! Sanglotait amèrement la petite fille.

​​​​​​​Mathilde se ressaisit :

​​​​​​​-Pardonne moi ma petite Macha ! si j'ai été dure c'était pour te sauver, pour nous sauver. Le geste que tu as fait été aussi insensé qu'héroïque,aussi fou que courageux  . Tu as du courage mais aujourd'hui ce qui compte ce n'est pas d'avoir du courage mais  de rester en vie. Tu comprends.

​​​​​​​Et elle prit Macha et  Sarah dans ses bras et les embrassa  affectueusement. Quelques minutes plus tard, ayant repris ses esprits,  Mathilde conduisit les enfants jusqu'à l'adresse : 12 rue des tilleuls. Mathilde sonna et on les fit entrer .

​​​​​​​L'après-midi touchait à sa fin. Il faisait doux, très doux. Mathilde ouvrit la fenêtre de sa chambre. Elle dominait tout Saint-Etienne. Au fond, les montagnes du Pilat promettaient aux amoureux de nature, un infini d'espace et de verdure. Le jour  semblait ne pas vouloir se coucher,  bien  que la place et les ruelles soient inondées de clair de  lune. C'est alors que Mathilde  vit arriver une camionnette qui stoppa juste au dessous de sa fenêtre. 

​​​​​​​Elle vit, sortir une silhouette, celle du jeune gendarme. Il l'appela doucement :

​​​​​​​-Mademoiselle descendez,  s'il plait !

Elle s'exécuta. Elle marchait comme un automate. Mais que pouvait-il bien lui vouloir ce jeune policier ? Arrivée sur le perron,  le jeune homme se dirigea vers elle :

- Mademoiselle venez voir !

​​​​​​​Il lui prit  sa  main et la conduisit jusqu'au camion dont souleva la bâche. ​​​​​​​Elle manqua défaillir : sous des cageots de fruits , se trouvait la famille juive du car de Lyon : les cinq.

- Mademoiselle Mathilde je crois , je peux vous appeler Mathilde ?

​​​​​​​- oui balbutia ! Rose 

-​​​​​​​ Eh bien j'ai réussi à soustraire vos amis des griffes de la Gestapo. Il y a eu un attentat tout l'heure à la kommandantur, les résistants ont tenté de libérer des partisans. Ils ont réussi pour un certain nombre. Cette famille a profité du chaos et des morts allemands pour fuir. Je les ai  ai rattrapés  mais je ne les ai pas livrés. J'ai fait croire qu'ils nous avaient échappé. Aussi j'ai pensé que la petite Angèle serait contente de revoir sa copine et de  retrouver son ours. Ai-je bien fait ?

- Je ne comprends pas ! prononça  Mathilde plus blanche qu'un linge.

- Mathilde, vous allez partir cette nuit immédiatement avec cette voiture.Le chauffeur est un passeur quelqu'un de sûr. Il vous emmènera en Espagne  par des routes qu'il connait.

- Non, dit ! Mathilde qui se méfiai. Je ne pars pas ! je ne said spas de quoi vous parlez !

- Vous doutez de moi ?

-​​​​​​​ Je n'ai pas à fuir ! dit  Mathilde avec beaucoup d'aplomb. Je ne sais pas de quoi vous parlez !

​​​​​​​- Mademoiselle ! soyez raisonnable ! pourquoi aurai-je fait tout ce cinéma pour vous arrêtez ?

​​​​​​​- Pour me tendre un piège ! 

​​​​​​​- Alors vous allez restez ici toutes les vacances ? Vous pensez que j'ai cru à votre histoire ? On recherche de partout des gens qui cachent des enfants juifs. Dernièrement encore dans le Pilat à Saint-Just-en-Doizieux, un prêtre qui cachait des enfants juifs a été dénoncé, comme d'autres qu'on a envoyé en déportation. Vous pouvez me jurez que vous n'avez pas pris de risque avec les deux  fillettes ?

​​​​​​​Mathilde restait muette.

- Jeff ! il faut y aller à présent  ! venait de dire  le chauffeur de la camionnette  coiffé d'un béret basque et avec un fort accent du sud ouest.

​​​​​​​Le père de famille sortit alors du camion et se dirigea vers Mathilde.

- Mademoiselle ayez confiance ! c' est un  garçon  honnête ! 

​​​​​​​Le chauffeur  s'adressa très vertement à Mathilde.

-Mademoiselle, Jean-François, a pris beaucoup de risques pour sauver cette famille. Il en prend autant en venant  ici ! Vous, vous hésitez et vous nous faites perdre notre temps ! Le temps est d'or en temps de guerre !  J'étais en Espagne pendant la guerre. Vous connaissez la guerre d'Espagne. 

Mathilde soudain se souvint d'une discussion qu'elle avait eu un soir avec Jorge. Il lui avait parlé  des brigades internationales et celle dans laquelle il avait combattu avec les français. Si cet homme disait vrai, il saurait répondre à sa question  :  

​​​​​​​- Oui je connais la guerre d'Espagne !  mais dites moi vous qui y êtes allé,  pouvez vous me dire quel était le nom de la brigade internationale des français ? Et Terruel,  Belchite qu' évoquent  pour vous ,ces noms ?

- Louise Michel, nom de la brigade et il s'agit de deux grandes batailles que les républicains ont emportées ! On a assez perdu du temps ! Jeff ! Vous venez ou vous restez ?

​​​​​​​- Attendez  ! dit Mathilde,  Excusez moi mais je me dois d'être très prudente. je suis responsable de ces ceux fillettes. Je dois vous dire que nous avons rendez vous à Annecy nous n'irons pas en Espagne, mais en Suisse.  Le chauffeur était contrarié et mais Jef le rassura :

​​​​​​​- Je pars avec vous. Je connais les routes pour se rendre à Annonay et Grenoble. Je te suis, dit il au chauffeur !

​​​​​​​- Dans ces conditions ,j'accepte mais on démarre, vite le temps presse  !

​​​​​​​- Encore dix minutes ! demanda Mathilde. Je vais réveiller les petites.

​​​​​​​Dans la tiédeur du soir,  la camionnette prit la route du col de la République, évitant les contrôles. Jean François avait parcouru toutes ces montagnes et les connaissait par coeur. Il prit place à coté du chauffeur tandis que Mathilde et les petites s'installaient à l'arrière. S'ils devaient tomber sur un barrage, Jef  en habit de gendarme avait les laissez-passer et  ses papiers : " officiellement  il accompagnait sa fiancée Mathilde et les petites à la  noce d'un cousin en Ardèche, le chauffeur étant un ami  qui les conduisait, lui ne sachant pas conduire." 

​​​​​​​Le problème demeurait la famille juive cachée sous les cageots. Avec un gendarme à bord, la patrouille ne devrait pas fouiller la camionnette. 

C'est ainsi qu'ils passèrent les deux seuls barrages jusqu'à Annonay. Dans cette ville d'Ardèche, ils cherchèrent un hôtel tranquille et discret et purent finir la nuit.

​​​​​​​Le lendemain la voiture prit la route d'Annecy et y arriva en fin d'après midi. Le lieu de rendez-vous était un chalet dans la montagne. Toujours prudent, le chauffeur s'y rendit d'abord seul à pied avec Jef. Puis ils retournèrent chercher les huit fugitifs.

 Madame Jeanny était déjà là avec Joséphine (Clara). Elles n'étaient pas seules :  il y avait un couple et ses deux enfants rencontrés dans le train, des juifs qui fuyaient Lyon. Leurs amis, des résistants ( des gens très importants ) venaient de se faire arrêter, par le  chef de la Gestapo :  un certain  Klauss Barby. 

A la montée du  train, Joséphine avait fait la rencontre d'un jeune capitaine allemand. Il était au contrôle des laissez-passer. Il avait discuté un bon bout de temps avec la jeune fille, car le train avait du  retard. Il l'avait invitée à prendre un verre à un bistro de la gare accompagnée bien sur de son chaperon : Madame Jeanny . Le jeune officier " Franz "  était  tombé amoureux  de la jeune Joséphine et  jeune femme ce son coté n'était pas insensible au charme de ce jeune officier très beau et plein de charisme. Ils se séparèrent pour prendre place dans le train. 

Joséphine et madame Jeanny cherchèrent un compartiment vide. Quelques minutes plus tard un couple et ses deux enfants ( une fillette et un jeune garçon ) vinrent s’asseoir :  . Les trois  femmes fraternisèrent. La fillette parlait en yédich à sa poupée. Joséphine lui  dit aussitôt :

​​​​​​​- Ne  parle plus jamais yédich  si non tu vas faire arrêter ta famille !

​​​​​​​-Tu connais le yédich ? avait demandé la fillette  suprise.

- Qu 'importe !  avait ajouté Madame Jeanny . Il ne faut  pas l'utiliser dans les trains qui sont plein d'allemands.

Puis s'adressant au père :

- Vous avez des papiers ?

​​​​​​​- Oui ! Nous avons fait faire des  passeports avec des noms français.

A ce moment là , Franz,  le jeune officier allemand pénétra dans le compartiment. Il venait de faire le tour des compartiments à la recherche de Joséphine. Les juifs  contrariés, et effrayés, baissèrent la tête. Joséphine parut  gênée.

​​​​​​​- Si je vous gêne dites-le -moi et je m'en irai ? je ne veux pas m'imposer, s'excusa Franz.

 Dans le couloir du train  les SS contrôlaient  les papiers.  Madame Jeanny s'écria alors  :

- Mais pas du tout Franz !  N'est-ce-pas Joséphine ? Vous êtes le bienvenu !

Et elle sourit au jeune officier.

​​​​​​​- Excusez-moi  ! j'ai été surprise  voilà tout ! 

Un  SS  ouvrit la porte brusquement du compartiment

​​​​​​​-Papiers ! dit le SS.

Puis se mettant au garde- à-vous devant  Franz :

-Excusez moi capitaine !

​​​​​​​Franz lui répondait sur un ton ferme d'allez voir ailleurs :

- Ici tous ces gens sont des amis  et la  demoiselle est  ma fiancée. Qu'on ne nous dérange pas jusqu'à Grenoble !

Le SS salua l'officier et quitta  aussitôt le compartiment. 

- Merci ! dit Joséphine

- Et de quoi ? répondit Franz ! Nous n'allions pas nous faire molester ?

Le voyage fut agréable et tendu à la fois. Joséphine et madame Jeanny craignaient un écart de la petite  fille à chaque instant.Lorsqu'elle s'endormit, enfin, tous furent soulagés. Arrivés à Grenoble, le jeune officier prit congé et laissa ses coordonnées à Joséphine qui lui remit une fausse adresse à Grenoble.

 La nuit était tombée et  Madame Jeanny proposa à la famille  Rutenval de les  faire  passer en Suisse. Elle conduisit la petite troupe chez ses amis. Ils  y passèrent  la nuit et le lendemain ils continuerent leur route jusqu'à Annecy puis jusqu'au chalet, lieu du rendez-vous. Joséphine pensait à Franz, à son sourire, à son regard. Elle était bouleversée : pas question de s'amouracher d'un fritz ! S'il avait su qu'elle était juive, il ne l'aurait pas même pas regardée mais plutôt arrêter et envoyée dans un de ces camps qui font si peur et dont on ne revient jamais !   

Au chalet, i​​​​​​​l ne manquaient plus que Jorge, Inès, Esther et Sarah.​​​​​​​ Une journée passa. Le chauffeur de la camionnette s'en retourna vers Saint-Etienne : il devait faire passer des gens en Espagne. Jef décida de rester auprès de Mathilde : il rejoindrait ensuite le maquis du Vercors. Le petit groupe commençait à s'inquiéter quand arriva enfin, un véhicule. Ce n'était pas la traction de Madame Jeanny  mais une berline conduite par Jorge​​​​​​​.

​​​​​​​- Elle m'a coûté une fortune ! cette auto ! Je n'avais pas le choix nous sommes tombés en panne à la sortie de Lyon vers Vienne. expliqu'a-t-il à Madame Jeanny.

De l'auto sortirent sa femme, ses " filles " mais aussi une femme âgée, un vieux monsieur et deux jeunes hommes . 

Inès expliqua :

-​​​​​​​ Ce sont des juifs  ! la famille Rozenben. Leurs enfants  se sont fait arrêter il y a deux jours. Les grands parents devant vous, étaient  par bonheur avec leurs petits enfants à la campagne : Josué et David . Ils ont l'âge de Catherine.

​​​​​​​Tout ce petit monde se remémorait  leur périple autour d'une bonne potée chaude préparé par les hôtes des montagnes  ; Catherine et David Rozenben sympathisèrent, tandis que Françoise et  Josué riaient des mêmes souvenirs et des mêmes bêtises. Le lendemain le passeur arriva : tous étaient prêts. Mathilde serait du voyage  : madame Jeanny l'avait décidé. Elle  serait leur gouvernante en Suisse .

La troupe composée de dix neuf personnes ( deux personnes âgées, deux couples, Mathilde, des cinq filles, des deux fils Rozenben, des deux enfants de Lyon et des trois  enfants de Saint Etienne ) rejoignit la montage. Jef avait décidé de les accompagner jusqu'en Suisse et après les savoir en sécurité, de retourner en France, et de rejoindre les maquisards.

Tout se passa bien. Le guide connaissait les sentiers.  On était à la fin  août, et l'été rayonnait toujours dans la montagne. La marche dura une journée entière. Puis enfin, la Suisse.

Les adieux furent chaleureux. Jef avait promis à Mathilde de la retrouver après la guerre quoi qu'il arrive.

Catherine et Françoise marchaient près de David et José, le sourire aux lèvres. Seule Joséphine regardaient ces futurs couples aller de l'avant . Elle était perdue dans ses pensées et semblait triste. Elle ne pouvait s’empêcher  de penser à Franz. Sans lui, qui sait, elle aura peut être été arrêtée  avec Madame Jeanny et la famille Rutenval, elle lui devait la vie.

.....

​​​​​​​Madame Jeanny , Jorge et Inés retournèrent à Lyon pour la rentrée des classes.​​​​​​​ La répression y fut terrible. Les réseaux des résistants furent décapités et Jean Moulin  le chef de la résistance fut torturé et tué. Ce furent douze mois bien sombres pour la France, jusqu'à août 1944, avec la libération de Paris et quelques jours après la libération de Lyon.

 

Epilogue

​​​​​​​ Françoise et Catherine se marièrent avec David et Josué et partirent  pour la  Palestine  avec les grands parents. Ils furent parmi les pionniers de la fondation de l'état D’Israël. La famille Rozenben les suivit.  Les Rutenval émigrèrent en Amérique.

​​​​​​​Madame Jeanny continua à être directrice de l'établissement de jeunes filles de Lyon pendant dix ans, jusqu'à sa retraite. Jorge resta comme concierge et Inés comme cuisinière.

​​​​​​​Joséphine tenta d'avoir de nouvelles de Franz : arrêté il allait être jugé. Elle témoigna en sa faveur. Son témoignage valut l'indulgence du jury envers Franz  et une peine réduite  de deux ans d'emprisonnement. A sa libération, le couple  partit  loin de l'Europe, et de l'Amérique,  se reconstruire en Indochine et  vivre leur amour.

​​​​​​​Mathilde retrouva Jef qui avait été une figure très importante dans la résistance. Il lui demanda de l'épouser ce que la jeune fille accepta avec bonheur. Ils s'installèrent à Paris et Mathilde reprit son métier de professeur de philosophie.  Jef reprit l'uniforme de gendarme et fut promu à un très haut grade. Le couple  acheta  un appartement neuf au 3 rue des lilas. 

​​​​​​​Quelques année plus tard, une plaque commémorative indiqua qu'à cette adresse, un jeune résistant juif, Jacob Meiller avait été arrêté en été 1942 , et avait été  torturé  à mort sans  livrer aucun de ses camarades. Il était " Mort pour la France, en héros ".

 

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