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Je suis fontainier.
C’est ainsi qu’on m’appelle quand je vais de maison en maison relever les compteurs d’eau. Ou quand je laisse des avis de passage quand les gens sont partis faire leurs courses ou sont au boulot. Pourtant, dans ma commune, on fait bien les choses, je laisse à l’avance un petit papier à remplir en cas d’absence, c’est écrit dessus, ne pas tenir compte des chiffres en rouge, mais les gens doivent les prendre pour de la publicité, alors ils jettent. Un paquet d’arbres qui partent en rien, quand j’y pense, parce que fontainier, tu sais, c’est aussi quelqu’un qui réfléchit.
Qui parle aussi aux gens, quand ils sont là, quand ils me tendent les clés de la cave, ou le petit escabeau, parce que tu sais, Tintin, j’ai toujours aussi mal au dos. Tintin le fontainier, c’est ainsi qu’ils m’appellent depuis tout petit, même si je m’appelle Philippe. Mais Tintin c’était mon paternel, et j’ai hérité du surnom, tu parles qu’il avait laissé un tel paquet de souvenirs au café de la commune que je porte son héritage fièrement.

Je suis fontainier, je relève des compteurs, mais aussi des sourires, des confidences, des petits mots sur le temps qu’il fait ou celui qu’il va faire. Les pensions qui n’en finissent pas de diminuer aussi. Dans la commune, ce ne sont pas tellement les jeunes qui me font la conversation, mais bien ces vieux qui n’attendent plus rien, plus rien que le facteur, le jour ou la nuit, et puis moi, selon la casquette que me donne Jojo pour le jour, la semaine ou le mois. Tu sais, je les vois partir petit à petit, et c’est comme les acteurs ou les chanteurs qui tirent le rideau, ça me fait toujours de la peine, et ça me ramène au temps qui passe, et à moi, oui, moi qui passe avec lui alors que je me sens tant immobile.

Bon, je ne dis pas que, des fois, même si Jojo il me fait les gros yeux et ses sourcils broussailleux qui se rejoignent quand il m’en parle, on boit aussi le canon, tu sais, comme dans les romans de Fallet, avec le Glaude ou Jambe de plomb.
Jojo c’est le maire de la commune, un gars qui dit qu’il est l’élu de tous, parce qu’il l’a été sans étiquette. Moi je rigole, quand je vois ses oreilles d’ancien pilier du grand club de rugby du coin, sans étiquette, tu parles. Mais bon je ne lui dis pas, d’abord parce que tout Jojo qu’il est, c’est mon patron, et puis s’il m’attrape avec les deux grands battoirs qui lui servent de mains, ça risque de chauffer pour moi. Et puis aussi parce que Jojo, il aurait pu ouvrir un golf, rentrer dans une grande banque ou faire des pubs, au lieu de venir nous aider.

Je suis fontainier, c’est un peu de Pagnol, un peu de Manon des sources, un peu de Provence que je traine dans ce coin des Combrailles qui m’a vu naitre et me verra mourir. A part l’armée, tu vois, j’aurais fait ma vie, sans jamais en être malheureux, sur cent kilomètres carrés. Je croise le papé, aussi, tout comme les gendarmes et les escargots. Toujours deux par deux, ceux-là. Les deux espèces. Oui, je cours dans ma Provence des terres du milieu, fier de ma mission, et des galons dorés que j’imagine sur ma sacoche usée, dont la fermeture bloque un peu, mais c’est l’eau, que veux tu.

Je suis fontainier.
C’est ainsi qu’on m’appelle quand je vais de maison en maison dire au gens qui les habitent que je viens pour couper, parce que je n’ai pas le choix, parce qu’ils n’ont pas payé, parce qu’il faut qu’ils téléphonent vite à la mairie, pas que je relève la plaque, peut-être qu’ils pourront toujours s’arranger au dernier moment.
Jojo il m’a dit souvent que même premier magistrat, il faut du temps pour intervenir, que la perception et lui, c’est comme les amours qui finissent, et que souvent les amours ça finit mal, et pleins d’autres choses sans rapport, comme Bruxelles, des quotas, et aussi des subventions qui n’arrivent jamais au bon moment.

Aujourd’hui, je suis passé chez Gaston, pour le mauvais boulot, la coupure d’eau. Gaston, il a connu la guerre, il a même combattu du temps de sa jeunesse. Gaston il a une retraite qui suffit à peine à manger et à payer ses quatre bouts de bois l’hiver pour mettre dans sa cheminée. Quand je lui ai annoncé, à Gaston, il n’a pas répondu. Il m’a tourné le dos, a pris les deux mêmes verres dans son vieux buffet, puis les a remplis à moitié de son sirop d’oubli qui lui vient tout droit des coteaux du Beaujolais. Puis il a mis sa tête entre ses mains, et m’a dit vas-y Tintin, c’est pas de ta faute, mais tu sais, du temps de ma Lucette, ça serait jamais arrivé. Elle, elle savait parler aux gens. Et puis sa pension … on a trinqué en silence, au moins par respect de ses vieilles larmes d’ancien combattant qui ne valait plus rien de nos jours.

Puis j’ai eu Sophie, la Sophie des écuries, celle qui élève toute seule ses trois mômes, sans boulot, juste des remplacements pour les fêtes, et encore, ça se fait de plus en plus rare. Je suis passé pendant que les gosses étaient à l’école, c’est mieux pour tout le monde, c’est mieux pour la honte, la mienne, la sienne, la leur, mais putain que ça fait mal à chaque fois. Sophie, elle n’a même pas crié, elle me voit si souvent, elle a juste pleuré, et m’a dit entre deux sanglots, tu sais, toi, Tintin, si ça s’arrêtera un jour ? Si c’est pas mieux pour tout le monde que je m’envoie en l’air, un soir, avec les gosses, direction la grande ourse, rien qu’avec la gueule de la secrétaire de la mairie parce que j’ai trois mois de retard pour la cantine ? J’ai répondu que, tu sais, la roue tourne, et que ça arrivera, mais je sais qu’elle tourne souvent dans le même sens.

Il a y eu aussi Farid et Fatima. Pas un mot. Habitués aux bombes et aux coups, arrivés il n’y a pas longtemps, du boulot sur le chantier pour Farid, mais les subventions ont été coupées, et comme il n’avait pas vraiment de fiche de paye ni de papiers, enfin, tu vois. Dans leurs yeux, chaque fois qu’on frappe à leur porte, tu lis la terreur, les hurlements, le feu et les bombes. Chez Farid et Fatima, je n’ai pas eu besoin de choisir l’heure, des gosses, oui, il y en a plein sur le mur, en photos recollées. Fatima, quand elle passe devant, elle les touche de la paume de la main, lève les yeux au ciel, puis pleure comme coulent les robinets que je viens couper.
Jojo, il m’a bien dit, quand tu coupes l’eau, fais bien attention à ne pas visser à fond. Que ça laisse un filet, de quoi boire et se laver, tu vois, et aussi que si je me fais prendre, que je ne m’en fasse pas, il s’occupera de tout, et me couvrira. Comme à la guerre, tu vois.
Quand j’ai montré à Farid qu’un peu d’eau sortait du robinet, tout en mettant mon index sur mes lèvres, Fatima s’est mise à genoux et m’a embrassé la main qu’elle tenait dans la sienne. J’ai eu honte. Puis j’ai pensé à Jojo.

Je suis fontainier. Des soirs, j’ai envie de hurler, de casser ma sacoche qui n’y est pour rien, d’aller ouvrir toutes les bornes et tuyauteries du monde, qu’on se fasse une grande marée de rires et de jeux, que les gosses rigolent de leurs sourires crantés, et nous aspergent autant d’eau que de leur bonheur, de la fierté de voir que leurs parents sont de bons parents, grâce à qui rien ne manque. Je suis fontainier, et je te l’ai dit, tu sais moi aussi, je pense. Surtout quand je fais la chasse à la pauvreté et à la misère, mais pas pour les combattre, pour l’afficher en place publique, la placarder dans les yeux de leurs victimes.

Demain j’irai dire à Jojo les pleurs, la honte, les bombes et le feu. Et à Manon, celle des sources de Pagnol, je dis souvent viens, viens boucher toutes celles qui tournent dans le coin. Je sais, dit comme ça, ça a surement l’air un peu con, un peu simple ou enfantin. Mais on a tous les rêves qu’on peut, tu sais, ces soirs là, moi, Tintin, fils du même, j’ai des rêves de fontainier. Tu crois que c’est si grave que ça ?

Photo Julie Ladret

Photo Julie Ladret

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