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Il y avait une fois, dans un petit village comme il en existait tant d’autres au Japon, trois enfants qui adoraient jouer dehors.

Kazuo, le plus âgé, tentait de passer pour un adulte mais son attitude sérieuse était toujours gâchée par sa continuelle goutte au nez. Sa sœur, Chiyo, était une grande gigue tout en coudes et genoux, toujours prête à la bagarre. Quant à Nobu, le fils du bûcheron, il passait son temps à jacasser de tout et de rien des heures durant si vous le laissiez faire. Qu’il pleuve ou qu’il vente, dès que leurs parents avaient le dos tourné, les trois galopins couraient vite à la lisière du village qui résonnait de leurs rires joyeux.

Un jour, alors qu’ils faisaient la ronde, chantant faux tout leur saoul, une voix inconnue se joignit à eux. Les trois amis stoppèrent net et se retournèrent. A demi caché derrière un buisson, clignant des yeux comme un chouette, se tenait un petit garçon qu’ils n’avaient jamais rencontré auparavant.

Kazuo bomba le torse et ordonna :

– Décline ton nom, étranger !

Nobu détaillait le nouveau venu sans cacher sa curiosité :

– Tu es malade ? Ta peau est très rouge. La mienne est toujours comme ça quand ..

Levant les yeux au ciel, Chiyo l’interrompit avec la délicatesse d’un sanglier qui charge :

– Mais laisse-le parler !

L’étrange enfant s’avança à petit pas, timidement :

– Vous étiez en train de… jouer ? Je crois que je ne l’ai jamais fait.

Les trois amis échangèrent des regards choqués : un enfant qui n’avait jamais joué !  Ils avaient de la peine pour le petit. Kazuo déclara, sérieux comme un moine :

– On peut te montrer si tu veux.

Et l’enfant rouge se joignit à eux. Pendant des heures, tous les quatre jouèrent à chat, à la balle, et rirent et se disputèrent un peu aussi...comme des enfants qui s’amusent. Soudain, l’estomac de Nobu grogna, bientôt imité par ceux de ses amis...ils avaient faim !

– Maman dit que les kakis ne sont pas encore mûrs. C’est nul, je pourrais en avaler un seau complet là tout de suite ! dit Nobu

Alors que Kazuo et Chiyo  partageaient son avis, l’étrange enfant murmura:

– Chez moi, les fruits sont toujours mûrs. Des châtaignes sucrées et des kakis moelleux. Nous en mangeons tous les jours. Je pourrais vous y emmener si vous le souhaitez, ajouta-il en souriant timidement.

Les trois autres, qui  bavaient rien qu'en pensant aux délicieux fruits, acquiescèrent avec vigueur et l’enfant rouge eut un sourire radieux. Il se leva et dénoua sa souple ceinture. Puis, guidant les mains de ses amis sur le long, long morceau de tissu, il dit simplement:

– Tenez-la bien et vous ne tomberez pas.

Et il s’élança dans le ciel. Kazuo jura, Chiyo poussa un cri de joie, et Nobu ferma  les yeux de peur. Les nuages tourbillonnaient tout autour d’eux, alors que le monde défilait à folle vitesse sous leurs pieds. Aussi soudainement qu’il s’était envolé, l’enfant rouge atterrit dans un magnifique verger. A perte de vue s’étendaient des arbres portant des fruits aussi brillants que des joyaux. L’enfant rouge plissa malicieusement les yeux devant la mine ébahie de ses amis. Une chaude bourrasque secoua un plaqueminier, et des kakis frais roulèrent doucement aux pieds des enfants subjugués. Les doigts gluants, les lèvres collantes, ils se goinfrèrent encore et encore jusqu’à ce que quelque part au loin le tonnerre gronde. L’enfant rouge, soudain nerveux, bondit sur ses pieds et s’inclina vivement :

– Je n’avais pas vu l’heure, il faut que j’y aille. A bientôt.

Et il disparut, haut, haut, haut dans le ciel. Le cri de Nobu se perdit dans le vent :

– Attends ! Comment allons-nous rentrer chez nous ?

Les trois amis se dévisagèrent abasourdis.  Ils ne savaient comment comment rentrer chez eux. Kazuo pointa finalement une direction :

– Je crois que nous sommes arrivés par là. On n'a plus qu’à rentrer à pied.

Aucun d’entre eux n’ayant de meilleure idée, les trois enfants se mirent en chemin. Ils marchèrent et marchèrent dans le soleil couchant. Le verger semblait être un monde sans fin. Rapidement, Nobu se mit à geindre :

– On est bientôt arrivé ? Je veux retrouver Maman, et Papa, et…

Chiyo grogna :

– Si tu continues de pleurer, les renards vont t’entendre, et ils t’enlèveront, et ils te mangeront.

Après ça, le silence se fit et ils continuèrent à avancer, se tenant fermement par la main. Entre deux châtaigniers, lourds de belles bogues, une petite maison finit par apparaître. Une dame replète, brillante comme un soleil, était assise près de la porte. Soulagés, les enfants coururent  vers elle et bafouillèrent tous en même temps :

– Madame, madame ! Nous sommes perdus ! S’il te plaît, aidez-nous ! Il y avait un enfant, et nous avons joué, et il nous a amené ici pour manger des kakis, et il a disparu, et…

La femme s’assombrit comme un ciel d’orage. Elle se tourna vers la maison et tonna:

– Venez ici une minute.

Quatre enfants apparurent. L’un, avenant, avait un sourire lumineux et une peau bleuâtre, un autre était souple, noir et silencieux. Le troisième d’une blancheur de lait avait un regard sauvage et indomptable. Et le dernier était l’enfant rouge. La femme gronda :

– Lequel d’entre vous a oublié de raccompagner ses nouveaux amis chez eux ?

L’enfant rouge leva une main timide. La dame soupira et s’inclina devant les trois enfants :

– Toutes mes excuses. Mon fils, le vent du Sud, n’est pas méchant mais il est toujours tellement tête en l’air…

Elle lui jeta un regard sévère :

– Toi, jeune homme tu es puni. Et pas de “ mais ”. Vous trois, ramenez ces pauvres petits à leurs parents, ils doivent être morts d’inquiétude.

L’enfant blanc prit Chiyo sur son dos et s’envola, crépitant comme la foudre. Sans attendre, son sombre frère entraîna Kazuo à leur suite dans une bourrasque glaciale, alors que que le plus radieux des trois portait un Nobu tout pâle qui marmonnait :

– Pas encore…

Et l’on dit qu’à partir de ce jour, on vit souvent les enfants du vent partager les jeux des enfants des hommes. Sans jamais plus oublier de les ramener chez eux le soir.

Les enfants du vent - Conte traditionnel japonais
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