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Publié par Carmen Montet

Saintes-Maries-de-la-Mer, le soir du 24 décembre.

Les manadiers et les gardians venaient de parcourir les principales rues de la cité. Montés sur de superbes chevaux, ils encadraient les troupeaux de taureaux, de juments et de poulains camarguais. Un cortège de tambourinaïres, de danseuses et danseurs en tenues folkloriques ,les suivaient avec les gitans qui tapaient des mains. Le « Foucat « avec sa charrette était là. Les pastourioux suivaient la procession avec leurs brebis et leurs moutons. Enfin les artisans avec leurs costumes traditionnels, accompagnés de la foule, enfants et adultes, éclairaient la procession, un flambeau à la main.

L'assemblée se dirigea vers l' église et fit une halte sur ses marches. C'était la fin de la journée, dix huit-heures venaient de sonner. La messe n'aurait lieu que dans six heures, le temps de se faire beau et de manger un bon repas. De retour de l'église, on partagerait les treize desserts. Ainsi le voulait la tradition en Camargue. En attendant, certains pénétrèrent dans l'église pour voir »le Pessebre » (en espagnol : la crèche) : la crèche vivante. Pendant ce temps les tambourinaïres et les autres musiciens joueurs de fifres, de galoubets, et de cimbales, s'installaient sur la place, alors que les farandoleurs prenaient place pour donner un spectacle chamarré et joyeux. Puis les enfants des écoles furent réunis, et entonnèrent les cantiques que l'on chantait jadis lors des veillées de Noël en Camargue et en Provence :

 Prenez vos musettes gentils pastoureux ;

chantez chansonnettes gardant vos agneaux..!

Une voix d'enfant s'éleva dans le ciel au-dessus des autres :

- Oh ! la belle nuit, de douceur et d'amour ! Oh la belle nuit de paix pour toujours... !

Le garçonnet chanta ainsi en soliste d'autres chants dans un silence total tant la foule était émue. Puis ce furent les gitans et leurs guitares qui clôturèrent le spectacle. On remerciait les artistes et les enfants avec des churros et le chocolat chaud.

Pierre le petit soliste, prit son bol de chocolat et rejoignit son grand- père. Il fut applaudi non seulement par ce dernier, mais par tous les gens qui lui firent une haie d'honneur :

- Bravo Pierre ! Quel artiste ! Quelle voix !

- C'était merveilleux ! Comme tu as bien chanté ! Lui dit son papy les larmes aux yeux.

- J'ai chanté pour Mamy !

- Je sais ! dit le grand-père en s'essuyant une larme. De là-haut, elle t'a entendu.

Et il prit son petit-fils contre lui et le serra bien fort. Pierre avait huit ans. Il vivait dans le mas des ses grands-parents. Son père et sa mère n'arriveraient que plus tard dans la soirée. Ils travaillaient tous deux en Avignon. Souvent le couple ne rentrait pas le soir. C'était la grand- mère et le grand-père du petit garçon qui l'avaient élevé. Mais sa Mamy était partie il y avait juste un an, avant les fêtes de Noël, et petit Pierre et le grand-père avaient eu beaucoup de mal à se remettre de cette disparition.Ensemble ils s'étaient épaulés.

- Retournons à la maison. Il fait un peu frisquet et il est déjà dix-neuf heures ! Pierre monta dans la voiture de son grand-père et tous deux rejoignirent « Le mas du Lavandin « où Mathilde la cuisinière, l'intendante, la gouvernante les attendait.

Mathilde vivait au Lavandin ; sa propre mère avait vu naître Marie, la grand-mère de Pierre. Elle était restée au service de la famille toute sa vie. A l'époque c'était une manaderie importante avec une centaine de taureaux, et une bonne cinquantaine de chevaux. Le père de Marie, Dom Servain , était un homme orgueilleux, fier, parfois sévère avec ses employés. Il était riche et autoritaire et possédait des terres sur lesquelles une bonne trentaine d'employés  travaillaient.

Aujourd'hui la manaderie ne comptait plus de taureaux et seulement quelques chevaux de promenade. Dom Servain avait fait de mauvais placements en bourse. On l'avait escroqué. Des hommes d'affaires, après sa mort, avaient racheté ses biens : bêtes, terres, plantations de riz et avaient licencié son personnel. La maison familiale, le mas du Lavandin fut le seul bien que Marie put sauver de son héritage.

La voiture s’arrêta. Les deux passagers descendirent et pénétrèrent dans la cuisine :

- Oh ! s'écria Mathilde. C 'est trop tôt ! Donnez-nous une heure. Allez au salon. Johanna va vous apporter du muscat et au « pitchounet » du jus d'abricot.

Johanna était la fille de Mathilde. Elle l'aidait cette nuit de la nativité à préparer le bon repas de Noël qu'elles partageraient avec " les maîtres ". Il y aurait aussi Germain, un jeune orphelin, qui s'occupait des chevaux, ainsi que le dernier gardian José et son épouse Angèle et leurs deux enfants : Aranxa qui avait l'âge de Pierre et Antony, douze ans. L'époux de Mathilde serait là aussi.  Au total c'était douze personnes qu'on attendait. Mathilde croyante et superstitieuse, mettrait tout de même un treizième couvert : " la part de Dieu " : le couvert du pauvre, du mendiant, du pèlerin, de l'inattendu...

La petite Aranxa arriva, du gui et du houx plein les bras :

- Pour vous, maître Guillaume ! Dit- elle en les offrant au grand-père.

- Merci ma petite ! Dit le vieux monsieur. Allons mettre tout cela sur la table, et autour de la cheminée.

Pierre, Aranxa et Guillaume pénétrèrent dans la grande salle à manger : la table était dressée de trois nappes brodées. Au centre trônait une soucoupe avec les lentilles de Sainte-Barbe.  Pour l'occasion la magnifique vaisselle et les verres de cristal de bohème étaient de sortie.Trois bougies attendaient le feu de Noël. Le pain était posé dans sa panière bien à l’endroit. Il serait coupé en trois : la part du pauvre, celle des convives et la part fétiche qu'on conserverait dans l’armoire. Près de la cheminée, un immense sapin décoré avec amour brillait de mille lumières.  Un feu crépitait dans la cheminée. Une coutume païenne très tenace en Provence veut que le 24 décembre au soir, l'on mette dans le foyer, la plus belle bûche où elle devra se consumer lentement. Ainsi le feu symbole de la vie, de renouveau, protégera la famille toute l'année.

Grand-père prit un ciseau et découpa en petites branches le gui et le houx. Les enfants les placèrent à côté de chaque couvert, le reste décora la cheminée. Puis ensemble ils se rendirent dans le salon bibliothèque :

- Veux- tu un peu de jus d'abricot ? Demanda Guillaume à la petite Aranxa.

- Oui ! fit la fillette de la tête .

 -En attendant le repas ! Proposa Pierre. Pourrais-tu, Grand-père, nous raconter comment vous avez sauvé avec mamie, ce petit taurin de la corrida ?

- Mais je te l'ai racontée cent fois, cette histoire !

- Peut -être,mais Aranxa ne la connaît pas ! -

- Oh ! Dom Guillaume,Supplia la petite fille en faisant les yeux doux au papy. S'il vous plaît !

- Soit ! Mais vous m'écouterez sans m'interrompre, promis ?

- Promis ! Approuvèrent en chœur les enfants et en s’asseyant aux pieds du vieil homme.

- C'était il y a bien longtemps. La première fois que j'ai mis les pieds à la manaderie... je n'avais pas encore quatorze ans. Ma mère s'était remariée avec un homme riche, un an plus tôt. Il ne m'aimait pas et je ne l'aimais pas non plus ! A l'école je m'ennuyais et j'avais des résultats très moyens. Les chevaux étaient la seule chose qui m’intéressait. Mon beau-père réussit à convaincre ma mère que ma vie était parmi les bêtes et surtout loin d'elle. Il connaissait le mas du Lavandin. Un matin il me présenta à Dom Servain. ( ici les employés appelaient, le maître, : « Dom » en y ajoutant son prénom. C’était un souvenir des origines ibériques de ton arrière-grand- père ). Je fus donc placé en apprentissage. Le traitement que me réserva Dom Servain fut des plus coriaces : lever à cinq heures, nettoyage des literies, des animaux.. une journée de quinze heures sans repos, sauf les repas, et coucher obligatoire à vingt et une heures. Le soir j'étais tellement éreinté que je n'avais pas la force d'écrire, de lire, ou de sortir. Travail six jours et demi sur sept. Quelques jours de vacances à Noël, à Pâques et au 15 août. Le dimanche nous avions notre matinée pour aller à la messe. On nous y emmenait en camion. Je n'étais pas croyant mais j'y allais quand même. A l'église on pouvait voir des filles, des amis, du monde ou sortir discrètement pour aller boire un verre au bistrot. Ta grand-mère Marie venait en voiture avec Dom Servain et Dona Perrine, ton arrière-grand-mère. Ah comme elle était jolie ta grand-mère, Pierre. Je n'avais que deux ans de plus qu’elle. Elle avait douze ans la première fois que je la vis. Mais elle était si mûre pour une fille de son âge. Je la trouvais très intelligente. Nous devînmes très vite amis. Un jour j'aidais une vache à mettre bas un petit taurin. Marie me rejoignit. La mère du petit mourut et Marie s'occupa du nouveau-né comme une vraie maman Elle lui donna le biberon, le soigna, le lava et moi je l'assistais. Nous considérions ce petit animal comme comme notre « petit ». Nous le baptisâmes «Torino ».Nous nous retrouvions souvent dans la journée pour nous occuper de lui et pour moi c'était un bonheur que d’être auprès de Marie. Mais Marie fut envoyée en pension à Arles chez les sœurs et moi je me retrouvais seul... Deux années passèrent... J’aimais mon travail et les animaux. J'étais si fier de voir grandir les petits taurins et les chevaux sauvages ! J'avais promis à Marie de bien m' occuper de Torino en son absence. Un jour en septembre, des messieurs vinrent visiter la manaderie. Ils se dirigèrent vers l'enclos des taureaux. Ils les observèrent longtemps. Puis Dom Servain les fit rentrer dans le salon pour parler affaires. Je me glissais dans la maison sans être vu. J’allais jusqu'à la porte du salon j'y collais mon oreille . La conversation me contraria : ton arrière-grand- père Dom Servain voulait vendre à ce propriétaire plusieurs taureaux qu'il destinait aux prochaines corridas de Nîmes . « Torino »ferait partie de la liste. L'homme ne viendrait les chercher que dans sept mois pour la Féria. L'affaire était conclue. Les papiers signés et je vis par le trou de la serrure l'étranger donner à Dom Servain des liasses de billets. C'était la mort certaine pour le petit taurin. J’attendis le retour de Marie le samedi suivant et je l'avertis de l'avenir funeste qui attendait Torino...Elle alla voir son père qui lui confirma sa décision : Torino était vendu.

- C'est notre travail ! Lui dit Dom Servain ! A quoi bon élever des bêtes si nous n'en tirons pas profit ? Crois -tu que le mas du Lavandin est une oeuvre de charité ? Comment crois- tu que je paye les manadiers, les gardians ? Qui fait vivre leurs familles ? Plus de trente hommes travaillent pour moi !

- Père ! supplia Marie. Je vous en supplie ! pas Torino ! Je l'ai élevé, sauvé, soigné ! Il est à moi !

- Ma fille tu es trop sentimentale ! Ce taurin fut élevé pour combattre et non pour devenir un animal de compagnie. Cette conversation est terminée ! Inutile de revenir dessus ! Ce ne sont pas des affaires de jeune fille !

Ce jour-là nous étions si tristes tous deux. Nous avons pleuré longtemps, nous tenant par la main ..puis nous décidâmes de faire une promenade pour nous changer les idées. Nous nous arrêtâmes dans la petite bergerie abandonnée à deux kilomètres du mas. Nous avions besoin de réfléchir :

- Nous allons enlever Torino ! Me proposa ta grand-mère

- Et après ? Que faire de Torino ?

Nous étions dans la réflexion quand j'eus une idée :

- Si nous l'emmenions vivre dans une ferme assez loin où il serait bien traité, une ferme avec des vaches ?.

- Bonne idée ! Approuva Marie. Il faut maintenant trouver la ferme idéale pour Torino.

Nous galopâmes, je crois, deux heures sans vraiment profiter du paysage. Nous avions le cœur gros et l'attention fixée sur notre chagrin ... Nous entrâmes à l'intérieur des terres. Le sel et la chaleur avaient bien érodé le paysage. Nous avions atteint les champs d'oliviers et de lavande, quand soudain nous vîmes un petit troupeau de cinq vaches, sans taureau dans un joli pré fleuri. Les bêtes, paisiblement, paissaient à l'ombre de deux figuiers dont les fruits jonchaient le sol. A quelques mètres d'elles, se dressait une petite ferme modeste mais bien entretenue qu'une source alimentait en se jetant dans un bassin. Nous nous hasardâmes à rencontrer les propriétaires : 

- Madame, Monsieur ! Cria Marie ! S'il vous plaît !

Une belle jeune femme apparut, tenant dans ses bras un nourrisson et à ses jupes un petit garçon tout blond.

- Oui ! Que voulez-vous, jeunes gens ?

- Nos bêtes ont soif .Nous avons fait une longue promenade !

Nous fîmes connaissance : elle s'appelait Judith. La jeune maman proposa l'eau du bassin pour les chevaux et pour nous, des rafraîchissements. Nous la questionnâmes :

- Vous vivez bien ici ?

- Oui nous n'avons pas à nous plaindre ! Nous aimons notre métier, nos bêtes !

- Et vous n'avez que des vaches ?

- Quelques chèvres et moutons !

- Pas de taureau ?

- Non ! Il nous coûterait cher à l'achat, alors pour la reproduction nous faisons venir un taureau d'une manaderie !

Nous prîmes congé, ravis ! Nous savions quel serait le refuge de Torino. Le chemin du retour fut joyeux mais il fallait établir un plan pour enlever le jeune taureau.

- Nous avons des mois devant nous ! Dis-je à Marie, Nous trouverons d'ici là !

Les mois filèrent. Nous étions à huit jours de Noël. L'acheteur de taureaux, était revenu. Il parlait avec Dom Servain. Je me faufilais pour suivre leur conversation. L’acheteur viendrait récupérer ses bêtes, le 2 janvier. Il voulait les tester et les entraîner. Des toreros mesureraient leur vaillance et leur combativité.

Marie arriva pour les fêtes de Noël. Il fallait s'organiser de toute urgence. Nous décidâmes d'un plan : 

- Officiellement je ne serai pas là le 24 décembre au soir : je serai parti pour rejoindre ma mère. Personne à la manaderie, ni aux Saintes- Maries ne devait me voir cette nuit du 24. Je me cacherai jusqu'à la tombée du jour dans la bergerie.

Le 24 décembre, comme vous le savez, est le jour du traditionnel  « pastoral calendral » où toutes les manaderies promènent chevaux et taureaux dans les rues des Saintes-Maries, jusqu'aux les arènes. Le 24 décembre arriva. Je partis me cacher à la bergerie et j'attendis. Tous les animaux de la manaderie ne sortiraient pas pour défiler : y resteraient les bêtes blessées, fatiguées, malades, vieilles mais aussi les bêtes qui étaient  réservées et déjà vendues, afin qu'elles ne se blessent inopinément.

Ainsi Torino ne serait pas à la fête. Lorsque tous les gardians et monteurs de chevaux furent partis et que la manaderie fut vidée de tout son personnel, je retrouvai Marie. Elle avait préparé deux chevaux...Nous délivrâmes Torino. Personne ne nous vit : les uns occupés à mener les troupeaux, les autres occupés en cuisine à préparer le repas de Noël. Nous conduisîmes Torino à la bergerie. J'y restai avec lui, tandis que Marie repartait à la fête .Nous nous donnâmes rendez-vous au petit matin. Marie fut ponctuelle. Nous repartîmes avec Torino. Nous trottions sur la plage, Torino entre nous et nos deux chevaux. C'était si beau. Le soleil se levait alors sur les vagues. Nous longions les rizières et les marais salants cerclés de roseaux et de dunes blanches.

Un vol d'oiseau migrateurs nous salua, tandis que deux hérons accompagnés d'une horde de canards, se pressèrent pour nous voir. Seuls les flamants roses semblaient indifférents à notre présence. Le « marin », ce vent du sud, baignait nos visages. Nous quittâmes les étangs de la petite Camargue. Quelques chevaux sauvages déboulèrent soudain sur notre passage. Nous fîmes un écart. Puis nous pénétrâmes dans les terres, quittant les dunes et les lagunes. Nous traversâmes les steppes encore rougeoyantes, les milieux sableux et les déserts de sel où poussait la saladelle. Nous atteignîmes les champs d'oliviers et de lavande et enfin les vignes. Arrivés à la ferme de Judith, nous descendîmes de nos chevaux et avec Torino  nous pénétrâmes dans le champ.

Quel beau cadeau de Noël nous apportions à cette famille humble mais si généreuse ! Nous quittâmes Torino en lui promettant de venir le voir. Le jeune taurin ne tarda pas à faire une rencontre ; il s'approcha d'une jolie vachette à laquelle il semblait plaire. Nous reprîmes rassurés la route de retour. Nous ne rencontrâmes personne. Nous étions seuls au monde dans cette Camargue que nous aimions tant ! Marie me raccompagna à la gare déserte ce matin de Noël. Je me dissimulais afin qu'on ne remarquât pas ma présence insolite. Marie repartit avec les deux chevaux. Elle laissa mon cheval à quelque distance de là, caché par un muret. Elle rentra son cheval...puis récupéra le mien quelque temps après. Notre plan avait fonctionné à merveille. Je rejoignais Avignon..J'y restai plusieurs jours puis je retournai à la manaderie avant le départ de Marie. Elle m'expliqua que ce ne fut que deux jours plus tard qu'on nota la disparition de Torino. On chercha le petit taurin partout, en vain. On questionna les manaderies voisines. Quand s'était-il échappé ? Personne ne pouvait le dire. Marie joua son premier rôle de comédienne : « l'affligée » l'enfant brisée de douleur, pleurant, participant aux recherches, interrogeant tout le monde, allant jusqu'à reprocher aux gardians leur négligence ! Et si Torino égaré, était tombé dans un marécage profond ? On retrouverait sa carcasse au printemps ou en été quand le niveau de l'eau du fleuve aurait baissé.

Dom Servain offrit à l'acheteur deux taurins pour s'excuser. Et l'affaire en resta là. Quant à Torino nous allâmes le revoir plusieurs fois. Il était très beau, très fort. Judith nous parla d'un miracle de Noël. Torino nous reconnut. Notre taureau préféré fit de nombreux petits taurins et vachettes de haute lignée, ce qui procura à Judith et aux siens des revenus providentiels.

Puis la vie prit un tout autre tournant pour moi : ma mère se sépara de mon beau-père et me retira de la manaderie. Elle me fit reprendre des études. Des années plus tard je retrouvais Marie. Nous décidâmes de nous marier contre l'avis de Dom Servain. La manaderie allait très mal. Nous eûmes une petite fille, ta maman que j'appelai Charlotte comme ma mère. Puis Dom Servain dut tout vendre ou presque. Il ne lui restait que le mas et quelques bêtes. Nous retournâmes vivre auprès de lui : il nous avait pardonné et se retrouvait seul : sa femme la mère de Marie ton arrière-grand-mère, venait de décéder. La fin, tu la connais, c'est ton histoire : Dom Servain disparut à un âge avancé. Je faisais venir ma mère, pour qu'elle finisse ses vieux jours auprès de nous. Charlotte, ta maman, grandissait et devenait une belle jeune femme. Un jour elle rencontra à l'université ton papa. Ils se marièrent et tu naquis. Nous t’élevâmes avec ta grand(mère Marie avec bonheur jusqu'à ce qu'elle nous quitte l'an dernier..acheva le vieil aïeul les larmes aux yeux .

La petite Aranxa ramena l'attention sur Torino :

- Mais Dom Servain n'a jamais su qu'était devenu réellement Torino ?

- Non, jamais ! Nous ne lui avons jamais dit la vérité !

- Quelle belle histoire ! Dom Guillaume ! S'esclaffa la fillette. Contez-nous-en une autre ! Guillaume sourit. Mais Mathilde pénétra dans le salon :

- A table ! Allez vous laver les mains ! Votre fille et votre gendre viennent d'arriver avec vos invités. Chacun trouva une place autour de l'immense table dressée superbement. Treize couverts, mais douze présents. On commença par l'apéritif, ce bon vin de Catalogne, ce muscat si sucré à la couleur dorée qu'on accompagna de toasts recouverts de purée d'anchois, d'olives vertes et noires, et de sardines. Puis on poursuivit avec le pot-au-feu de la mer : la morue cuite à l'étouffée accompagnée de légumes qu'on releva d'aïoli .On apporta la viande : du canard aux olives et aux herbes de Provence. On fit une pause avec les fromages de brebis et de vache.

Puis plusieurs convives se préparèrent pour aller à la messe de minuit. Pierre devait y chanter à nouveau. Ses parents l'y conduiraient, Mathilde aussi se prépara avec Johanna et Germain. Angèle ne désirait pas aller à l'église comme son époux : ils étaient non croyants mais leurs enfants, Aranxa et Antony souhaitaient écouter Pierre chanter.

- Nous les emmenons dans notre voiture ! Proposèrent les parents de Pierre. Aucun problème ! Restèrent au Mas du Lavandin : le grand-père Guillaume, Angèle et son époux José, le compagnon de Mathilde, aussi libre penseur. Les trois hommes quittèrent la salle à manger, et  s'installèrent au salon. Angèle voulait préparer la suite du repas. Guillaume alla la chercher :

- Venez, Angèle, nous faisons une pause.  Nous allons jouer aux dames et nous ferons une finale  en attendant qu'ils reviennent ! Venez, vous  ferez équipe avec moi !

Une heure et demie plus tard la maison s'animait avec les cris des enfants de retour de la messe, qui découvraient les cadeaux apportés par le père Noël. Puis on finit la veillée par les treize desserts comme le veut la tradition pastorale de Provence : « La pompa à l'oli » : brioche plate à l'huile d'olive et à l'anis; les quatre mendiants : noisettes ou noix, figues sèches, amandes, raisins secs, les fruits ( pommes, poires, melon vert, mandarine, raisins frais, dattes ) les nougats ( blanc, et noir ), les sorbets, les truffes, les fruits confits, les calissons,la pâte de coing, et la pâte d'amande. Tout cela accompagné de vins doux et de jus de raisin pour les enfants.

Avant de se séparer, les convives remercièrent le maître de maison, Guillaume, pour le repas , la soirée , les cadeaux, le temps passé ensemble et pour cette nuit si particulière.

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