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Publié par C Montet

Il est de tradition en Catalogne, de préparer le « Tio de Noël » ( traduction directe : le Tonton de Noël ) avant la nuit de la nativité.

Le « Tio » est une grosse bûche de bois sur laquelle on dessinera une bouche, des yeux, des oreilles et qu' on l'habillera d'une chemise .On la placera sur un pied, dans la pièce centrale, à côté de la cheminée. Les enfants s'amuseront à lui apporter des pommes pour manger. La nuit de Noël toute la famille se réunira et pendant que l'on mangera des bonnes choses, « galvanzos grillés, almejas, bacalao con tomate ,turon, mantequillos , chocolates. »..on mettra dans le foyer le « Tio » et on l'écoutera chanter et pleurer jusqu'à ce qu'il se consume.


Aurore était de retour dans son pays natal après trente-cinq ans passés à l'étranger. Ses parents avaient fui le dictateur. Seule sa grand-mère était restée au pays et s'était occupée de la maison ..Mais la vieille dame venait de mourir. Les parents d'Aurore n'avaient pas pu l'accompagner . En pénétrant dans la demeure, Aurore ressentit une violente émotion. Elle y retrouvait ses racines, son passé, son enfance. Après avoir parcouru les différentes pièces, elle descendit à la cave, souleva une vieille couverture ,et dégagea un objet très spécial : « Le Tio » : bûche de bois décorée que l'on brûle dans cette région de l'Espagne, en Catalogne, la nuit de Noël. Tant de souvenirs lui remontèrent au cœur ...


 

C'était l'année de ses six ans, quelques jours avant Noël. Aurore était tombée malade, d'une maladie infantile que l'on se transmet à l'école. Comme toutes les années, on avait installé le « Tio » devant la cheminée voilà déjà deux semaines. Maman lui avait dessiné une belle bouche rouge souriante, des yeux bleus comme ceux d'Aurore et de grandes oreilles comme
celles de papa.

C'était un après-midi. Le père était au travail, la mère chez sa sœur Anna la couturière, qui habitait à côté avec son mari Henrique, le charpentier. Maman aiderait Anna à terminer une robe de mariée. Grand -mère s'était assoupie sur son fauteuil. Aurore avait fini sa sieste, une bien courte sieste. Elle s'était rapprochée de la cheminée sans faire de bruit pour ne pas réveiller la grand-mère. Elle s'était assise en face du « Tio » et l'observait depuis quelques minutes
lorsqu'il se mit à lui parler :


- Eh, petite Aurore, j'ai un peu froid ne voudrais-tu pas m'apporter une vieille chemise de ton père ? Je te raconterai, pour te remercier, une belle histoire.
La fillette stupéfaite, obéit et choisit une chemise usée. Elle enveloppa le « Tio » . Il se remit à lui parler :
- Veux-tu connaître l'histoire des mages ? Des rois qui vont venir bientôt apporter aux enfants de belles choses ?
- Oh oui ! conte-moi leur histoire !
- Eh bien voilà ! Il y avait un roi qui vivait en Arabie, on l'appelait Balthazar. C'était un prince noir, fils de Noé. Il apporta à un nouveau- né, dont nous parlerons plus tard, l'or qui était réservé aux rois. C'était un grand savant, il parlait aux étoiles et avait suivi un nouvel astre qui était apparu dans le ciel. Il fit un long long voyage...
Aurore avait écouté toute l'histoire mais s'était assoupie . Sa grand- mère la réveilla doucement :
-Tu t’étais levée, petite ? On va retourner à ton lit , tu y sera mieux !.

La famille avait constaté que le « Tio » portait une chemise. Aurore avait dit que « le Tio » avait froidi et qu’elle l’avait ainsi recouvert .On ne la gronda pas bien au contraire . Le lendemain à la même heure, quand la maison fut tranquille, tous occupés à leur besogne et la grand-mère endormie, Aurore s'approcha du « Tio » qui lui parla en ces termes :


- Aurore . Tu me trouves élégant ?
-Oui ! Dit la petite.
-J'aimerai que tu m'apportes une cravate pour être encore plus beau ! Veux- tu me l'apporter et je te raconterai l'histoire de Melchior le second mage.

La fillette obéit et choisit une cravate que papa ne portait plus. Elle la mit autour du « Tio ».Le Tio alors commença son récit :

- Melchior était un roi très très jeune, il venait d'Asie, d'Inde. Il offrit de l'encens au nouveau-né, l'encens qui est réservé aux dieux. Il fit lui aussi un long voyage guidé par une étoile mystérieuse....

Aurore suivit l'histoire puis s'assoupit . Grand-mère la ramena dans son lit.

Le troisième jour , le « Tio « lui demanda de lui fabriquer une perruque avec les morceaux de laine car il avait froid à la tête. La fillette prit de la colle et la laine jaune que tricotait la grand-mère et lui colla les morceaux autour du visage. Le » Tio » pour la remercier, lui raconta l' histoire du dernier mage : Gaspar.


- Gaspar venait de Perse et était un vieillard aux longs cheveux blancs. Il suivit aussi une étrange étoile et offrit au nouveau-né la myrrhe, symbole des humains...


 

La fillette sombra de fatigue à la fin du récit et encore une fois, Grand-mère la
ramena dans son lit. Le quatrième jour « Tio « demanda à Aurore de lui trouver un bonnet sur la tête pour être plus protégé des courants d'air. La fillette lui mit son bonnet de laine. Le « Tio « la récompensa en lui raconta la merveilleuse histoire de la nativité.


- Oui, une famille s'était rendue à Bethléem. Elle n'avait pas trouvé où se loger. Tous les hôtels étaient occupés. La femme était enceinte, et commençait à avoir des douleurs. Alors on leur proposa de se réfugier dans une étable, où ils n'auraient pas froid car des animaux y demeuraient..... »


Aurore s'endormit à nouveau et sa grand-mère la reconduisit dans son lit.

Le cinquième jour, « Tio « demanda un châle. Aurore s'exécuta et lui apporta un vieux châle que sa grand-mère ne mettait plus. Tio raconta à la petite qui étaient les animaux qui entourèrent ce nouveau-né qui venait de naître dans cette étable de Bethléem.


- Il y avait l'âne, un véritable compagnon pour l'homme .On dit qu' il est bête ! Mais c'est faux ! Il est très intelligent et affectueux ! Le bœuf, fort, solide, qui donnera de la viande aux humains si nécessaire pour leur vie. Ils étaient tous deux de véritables « poêles » car ils procuraient beaucoup de chaleur au bébé et à ses parents...Aurore s'endormit encore à la fin du récit et la grand-mère la ramena dans son lit.


 

C'était le sixième jour : demain serait Noël ! Demain on mangerait de si bonnes choses .Toute la famille serait réunie et. ..on brûlerait le « Tio ». A cette pensée, Aurore devint triste mais elle ne manqua pas le rendez-vous avec le« Tio » lorsque la maison fut tranquille. Cette fois « Le Tio » lui demanda de mettre une serviette et de lui apporter des châtaignes et des pommes. Ce que
fit la petite. Alors pour la remercier « Tio » lui conta l'histoire des bergers et des moutons venus adorer le petit nouveau-né dans cette étable :


- Une bonne dizaine de bergers affluèrent par les montagnes, avec leurs moutons pour rendre hommage à ce petit enfant né dans une étable parmi les animaux. Ce qui était étrange, c'est qu'une étoile s'était figée dans le ciel juste au-dessus de l'étable et brillait de mille feux, illuminant à elle seule tout le village et la vallée...


La petite se rendormit et grand-mère la ramena dans sa chambre.


 

24 décembre. Toute la famille s'affairait : grand-mère et maman préparaient les mantequillos, gâteaux de Noël, Papa irait dans l'après-midi chercher le poisson, le turon et le bon vin de Malaga. La tante couturière était aussi là et tartinait les tapas. Les voisins vinrent demander quelques ingrédients qui leur manquaient et admirèrent le « Tio » qui trônait dans la
pièce :


- Qu'il est beau ! Oh comme je vous envie ! S'écria la voisine....

Aurore était la seule à être triste. Elle regardait le « Tio » qui lui souriait. Oh, il n'avait pas mangé toutes les pommes et les châtaignes . La fillette lui avait mis sur une assiette trois pommes et il en restait une, six châtaignes et il en restait trois. Elle se mit à pleurer en cachette. Grand-mère la surprit :


- Tu n'es pas contente, Aurore ? C'est Noël aujourd'hui !
- Non ! Dit la petite.


Dans l'après-midi la maison se vida : maman avait prévenu Aurore :

-Nous devons allez faire des courses pour cette nuit. Reste bien sage avec Grand-mère .

Aurore fit ce qu'elle avait fait six fois ces jours derniers .Quand grand-mère fut assoupie, elle s'assit tristement en face du « Tio » :
-Tu sais ! lui dit elle. Je ne veux pas que tu sois brûlé cette nuit ! J'en aurai trop de peine. !
- Alors cache-moi dans un endroit où personne ne pourra me trouver !
Aurore réagit très vite. Oui, il fallait sauver « le Tio » ! Elle le prit dans ses bras ainsi que son assiette. Ouf ! Il n'était pas trop lourd. Elle descendit à la cave et le cacha sous un amas de vieilleries, meubles, tonneaux, cordes. Elle le recouvrit d'une vieille couverture qui s'y trouvait et lui promit de venir lui donner à manger chaque jour.
L'après-midi passa vite et la soirée s'annonçait joyeuse quand soudain grand-mère remarqua la disparition du « Tio » :


- Le « Tio » n'est pas là ! Où est -il ?


Personne n'en savait rien !


- Nous ne pourrons pas le faire brûler ! Gémissait la grand-mère ! Quelqu'un nous l'a pris !
-Peut-être les voisins, jaloux de le voir si beau ! dit maman. Je vais en avoir le cœur net.


Quelques minutes après, maman revenait :
- Non ce ne sont pas les voisins ! Cela m'aurait bien étonné !
- Mais il nous faut un « Tio » cette nuit ! gémit la grand-mère très superstitieuse. Car sinon, cela nous portera malheur !
 

L'oncle Henrique venait de pousser la porte et proposa de rapporter une belle bûche qu'il gardait dans son atelier à deux pas d'ici. Tout rentra dans l’ordre. Maman refit une jolie bouche à la bûche, des yeux et des oreilles. Puis ce fut le festin et la famille partagea le succulent repas. On
mit dans la cheminée la bûche de l'oncle Henrique qui brûla petit à petit. On chanta de belles chansons. On invita les voisins. On sortit tous à minuit pour observer les étoiles. Une brillait plus que les autres : 


- C'est celle de Bethléem ! Expliqua Aurore.
Et elle raconta la belle histoire que le « Tio » lui avait contée. Tous l'écoutèrent, un petit sourire aux lèvres :
- Quand je pense qu'on nous a volé le « Tio » ! maugréa la Grand- mère.Tous éclatèrent de rire, sauf Aurore qui ne comprit pas la raison de ce rire collectif. Mais elle était bien heureuse d'avoir sauvé son ami : « le Tio »...


Aurore garda dans ses mains la bûche personnifiée .Elle prit le bonnet qu'enfant elle avait porté souvent avant de le donner au « Tio ». Des larmes non pas de peine mais de tendresse coulèrent sur ses joues. Elle aurait tant de souvenirs à conter à ses enfants et ses petits-enfants.

Cette tradition catalane, cette bûche de Noël était plus qu'un symbole : une appartenance à une communauté, à un passé commun, à des racines. « On ne guérit pas de son enfance ». Ces racines qui nous ont fait grandir et être ce que nous sommes. Nous devons les protéger, les cultiver, les faire s'épanouir.
Aurore pensa alors à ses parents, exilés en France, au courage qu'il leur avait fallu pour tout quitter : maison, attaches, langue, tout pour recommencer ailleurs. Ils avaient sacrifié tout cela pour la cause qu'ils pensaient la plus importante, la plus juste : la liberté. Mais même en exil, ils avaient perpétué leurs traditions,leurs fêtes. Ils avaient emporté avec eux dans leurs cœurs et leurs pauvres bagages, un peu de cette terre de Catalogne, quelques mouchoirs de larmes et des photos d'amour.


- Merci, grand-mère d'avoir gardé la maison pour nous ! murmura dans un sanglot Aurore.
Puis pensant à ses parents :
- Un jour Maman, Papa ,vous serez de retour ici dans votre pays, la Catalogne.
Vous retrouverez votre maison, votre village et ce jour-là tout recommencera comme avant, avant la guerre, avant la dictature. A nouveau nous serons tous réunis. A Noël , nous remettrons « le Tio » dans le feu .Le jour de l'an nous remangerons les douze grains de raisin quand les cloches sonneront les douze coups de la nouvelle année. Nous récrirons des lettres aux rois mages et nous les attendrons le jour de l’épiphanie. Ils défileront dans les rues sur de magnifiques chars que nous recouvrirons de pétales de fleurs. Oui, grand-mère, je te promets de revenir avec ma mère et mon père pour que tout recommence comme avant.

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