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Publié par dix vins blog

Après avoir désarmé et soumis de nombreux roitelets, Nanda régnait sur l’Etat de Visalay. Mais sa célébrité tenait surtout à l’intelligence et à l’éloquence de son ministre Bahusurudan.

Le roi Nanda avait un fils appelé Jeyapalan dont la formation militaire avait été fort poussée. Il

s’était familiarisé au maniement de trente sortes d’armes. Tout le monde l’admirait et les jeunes filles soupiraient en le voyant. Quant à la reine Banumathi, sa beauté incomparable mettait en émoi tous les familiers de la cour. Le maître du royaume était esclave de sa rayonnante épouse. Il ne ne pouvait se passer d’elle et la voulait toujours présente aux séances du conseil. Ce manque de pudeur étonnait les courtisans et scandalisait son ministre.

« ...le roi devrait avoir honte pensait Bahusurudan. Comment ne se rend-il pas compte que la beauté de la reine attire tous les regards, ce qui est incompatible avec le respect dû à son rang. Si encore elle n’éveillait pas la curiosité ! Mais plus d’un cœur soupire après cette éblouissante personne. Une femme peut-elle rester insensible à l’amour que trahit le regard d’un homme ? La passion ne naît-elle pas subitement au mépris de toute loi ? N’est-elle pas une flamme qui réduit les maisons en cendre, une tempête qui balaie tous les beaux raisonnements ? L’œil malicieux d’une femme est une flèche qui atteint le fort aussi bien que le faible. Mammadan, le dieu de l’amour, torture les artistes, se rit des saints, anéantit en un rien de temps les plus puissants et mène à la ruine, à la honte, à la mort. Ses victimes ne sont-elles pas immolées avant même de se sentir en danger ? »

Le ministre profita d’un moment favorable pour exposer au roi cette suite de réflexions. Nanda apprécia les paroles de Bahusurudan et le pria d’en tirer les conclusions.
—  Maharadjah, ne pourrions-nous pas placer dans la grande salle du conseil un portrait de la reine que vous seul pourriez voir et qui vous rappelerait sans cesse l’éclatante beauté de votre épouse ? 

Le roi approuva ce projet et en confia la réalisation à l’artiste peintre de la cour qui fut autorisé à apercevoir la reine un instant. Lorsqu’il la vit, elle était revêtue de sa plus belle toilette. Le peintre ne tarda pas à présenter un véritable chef-d’oeuvre à son souverain qui le complimenta et le récompensa largement. Le grand prêtre de la cour, Saradananda, se trouvait justement auprès du roi avec quelques conseillers lorsque fut livré le portrait. Il y jeta un coup d’oeil et se permit une remarque qui fit scandale :

—  Tu as fixé très habilement la beauté de la Maharani, dit-il à l’artiste, mais je ne vois pas le grain de beauté, à peine gros come un pois chiche que porte sa cuisse gauche. 

Le roi s’abstint de toute manifestation et garda un sang-froid héroïque : il voulait attendre la nuit pour s’assurer de l’existence de ce signe qu’il n’avait jamais remarqué. Il eut la stupéfaction de le découvrir.

« ... Comment ce saint homme est-il au fait d’une marque secrète que tout le monde devrait ignorer ? La reine lui aurait-elle accordé ses faveurs ? N’est-il donc pas possible de faire confiance à une si noble femme ? Si elle a fait vibrer le cœur d’un de mes familiers, pourquoi n’aurait-elle pas aussi conquis un troisième galant ? Un seul amour ne lui suffit donc pas ? Il est vrai que le feu a beau dévorer des quantités de fagots, il reste insatiable. Les fleuves se jettent bien dans l’océan sans en faire monter le niveau. La mort arrache les vies les unes après les autres et n’en a jamais assez. La femme ne serait-elle pas comblée de la jouissance qu’elle partage avec un époux séduisant ? Faudrait-il la séquestrer pour préserver la sainteté du mariage ? La confiance que lui accorde son époux est-elle appelée à se retourner contre lui ? Doit-il devenir la risée de son entourage en étant l’esclave d’une femme prête à le rejeter de son propre lit après avoir assouvi sa passion du moment ? »

Le roi Nanda livra ses amères pensées à son ministre Bahasurudan. Celui-ci hocha la tête en signe d’approbation. Mais la situation lui paraissait trop grave pour qu’il se permette d’émettre une opinion.
—  O, mon roi, hasarda-t-il, comment pénétrer la pensée de son voisin ? Il n’est peut-être pas impossible que vos doutes soient fondés. »
— Alors, reprit le souverain, que le rajaguru soit mis à mort ! 

Et sur un geste du ministre on enchaîna séance tenante, pour le conduire au lieu d’exécution, le grand prêtre Saradananda qui en  fut profondémment vexé et choqué.
« Le roi serait-il inconscient ?, pensait-il. Il foule aux pieds les liens de l’amitié, il expédie la justice sous l’empire de la passion. Le lâche ne peut devenir un héros. L’ivrogne ne tient jamais parole. La vipère ignore la tendresse. La méfiance des grands est un piège impitoyable : le malheureux ne peut même pas se justifier ».

Il jugea pourtant utile de s’adresser au ministre :
—  Ecoutez-moi en ami. La volonté du Créateur régit tout en ce monde. Il voit chacune de nos actions, bonnes ou mauvaises et c’est Lui maintenant qui va me juger.
Ces dernières paroles d’un condamné à mort firent une très forte impression sur le ministre. Effrayé de la responsabilité qu’il prenait d’ôter la vie à un être qu’on pouvait à peine suspecter, il décida d’emmener le grand prêtre chez lui, en secret, et de l’héberger confortablement, laissant croire au roi que la sentence avait été exécutée.

Quelques jours plus tard, Jeyapalan, le fils du roi, se proposa d’aller à la chasse. Les astrologues de la cour lui firent remarquer que le moment n’était pas propice, mais le prince, négligeant leur avertissement, partit avec ses amis...

La poursuite d’un cerf magnifique l’éloigna peu à peu de ses hommes. Du sommet d’une montagne il vit au loin ses compagnons disparaître. Prisonnier de la brousse, complètement abandonné, il tremblait de peur, sursautait au moindre craquement de branche, au moindre bruissement de feuille. Il chevauchait sans espoir parmi les insectes, les serpents, les animaux et arriva exténué au bord d’un lac accueillant dont la fraîcheur lui rendit un peu de courage.

Soudain, un bruit de tonnerre emplit la jungle. Le cheval du prince se sauva au grand galop et le fils du roi n’eut que le temps de grimper à un arbre pour éviter l’attaque soudaine d’un énorme tigre. C’est alors qu’il aperçut un peu plus haut, majestueusement assis sur une grosse branche, un ours géant dont les dents blanches lui semblaient effrayantes.

Le malheureux prince n’osait pas continuer son ascension. Il n’osait pas non plus redescendre, car le tigre montait la garde au pied de l’arbre. La nuit approchait, combien de temps aurait-il la force de tenir cramponné à ce tronc ? Tout espoir de vivre l’abandonnait et chacune de ses larmes était une prière de supplication au tout-puissant.

Il entendit alors une voix étrange. L’ours parlait :
— « Prince, n’aie pas peur, je te considère comme mon hôte. Je ne te ferai aucun mal. Je te protègerai. Monte vers moi avec confiance, monte vite ».
— « Roi des ours, répondit le prince, je crois en toi. Je ne doute pas de tes paroles. Tu es mon seul espoir et mon salut. Je me fie à ta générosité. »
Et, sans grande conviction pourtant, Jeyapalan vint s’installer auprès de l’ours.

Le soleil achevait sa course et disparaissait derrière les noires montagnes. Le prince chancelait de fatigue et de faim et son moral était fortement atteint : n’était-il pas à la merci de ces deux carnivores ? Lequel des deux le dévorerait ? Malgré les promesses rassurantes de l’ours, il se sentait menacé et il luttait contre le sommeil. L’ours alors lui dit :
— « Tu trembles encore de peur, bonhomme, et tu t’efforces de ne pas dormir pour garder ton équilibre. Tu vas finir par tomber et le tigre n’attend que cela pour te mettre en bouillie. Si vraiment tu me fais confiance, quitte cette position pénible et viens poser ta tête sur mes genoux. C’est un fauteuil qui ne manque pas de confort. Tu pourras y dormir tranquillement. »
Le pauvre prince n’avait pas le choix. Il obéit à l’ours et s’endormit à contrecœur sur le corps de la bête.
Le tigre dit alors à son ami plantigrade :
— « Ta bonté est touchante, on en ferait un proverbe mais tu dépasses les bornes de l’hospitalité. Tu oublies que ton protégé est un homme, un ennemi acharné qui ne songe qu’à notre extermination. Toute la journée il a tué nos frères et demain il recommencera. C’est dans l’intérêt du peuple de la jungle que je fais appel à ta conscience. Passe-le moi délicatement et je t’en laisserai un morceau. »
— « Je comprends tes raisons, répondit l’ours, mais je ne peux trahir un réfugié, ce serait un crime ignoble. »

Lorsque le prince se réveilla, l’ours lui dit :
— « J’ai besoin moi aussi de repos. Veux-tu veiller à ton tour ? »
— « Mais bien sûr, reprit le prince. »

Et l’ours s’endormit paisiblement.
Le tigre profita du sommeil de son compère pour essayer de convaincre l’homme :
— Petit prince, méfie-toi de l’ours. Regarde ses grandes griffes. C’est un animal rusé, il joue la comédie. Il se montre généreux mais ne fera qu’une bouchée de toi dès mon départ. Passe-moi cet hypocrite que je me régale de sa chair, et tu pourras rentrer tranquillement chez toi. »
Jeyapalan se laissa prendre à cet argument et poussa brusquement le pauvre ours dans le vide. Celui-ci eut juste le temps de s’agripper à la branche et s’installa de nouveau à côté du prince qui faillit s’évanouir de peur.
— « Vilain, ingrat, infâme assassin lui dit-il, tu trembles. Mais rassure-toi je ne reprendrai pas ma parole. Pourtant ta mauvaise action et ta trahison méritent une leçon. Sois maudit ! Et qu’à l’instant, tu perdes la mémoire, l’intelligence et le bon sens. je te condamne à ne plus pouvoir répéter que : SA-SE-MI-RA. »

Au lever du jour, le tigre réintégra sa grotte et l’ours sa caverne. Le prince se mit à errer comme un insensé en marmonnant : SA-SE-MI-RA.

Pendant ce temps son cheval était rentré à l’écurie d’une seule traite, ce qui avait éveillé l’inquiétude de tout le palais. Le roi Nanda fit commencer des recherches. Elles restèrent longtemps sans résultat.

Un jour pourtant, on retrouva le prince, amaigri et hagard, qui se traînait en répétant SA-SE-MI-RA. Aucun des médecins du palais ne put le guérir de sa folie.
Le roi demeurait anéanti et songeait que seul peut-être son ancien grand prêtre Saradananda pût lui être de quelque secours.
— « Pourquoi ai-je eu la cruauté et la maladresse de le condamner ? soupirait-il. »
Le ministre Bahusurudan cherchait à le distraire de son désespoir :
— « Mon Seigneur, dit-il, personne ne peut échapper à sa destinée. Nous n’y pouvons rien ajouter ni retrancher. Un heureux succès peut nous arriver, alors que nous ne l’avons pas cherché, et un malheur peut nous frapper malgré notre prévoyance. Connaissez-vous l’histoire de la jeune brahmane et de sa mangouste apprivoisée ? »
— « Non, répondit le roi. Racontez-moi cette histoire. »

Pour se consoler de ne pas avoir d’enfant, une jeune épouse de la caste des brahmanes avait apprivoisé une petite mangouste qui, bien vite, connut toutes les habitudes de sa maîtresse. Lorsque la jeune femme eut enfin la joie d’être mère, elle continua à témoigner beaucoup d’affection à son animal favori.

Un jour elle sortit de la maison avec une grande cruche de cuivre pour aller puiser de l’eau à l’étang voisin. La mangouste veillait sur le sommeil de l’enfant. Elle tournait autour de ce trésor dont elle avait la garde. Soudain, elle vit un gros serpent qui glissait du toit pour mordre le bébé. D’un bond elle fut sur le reptile et soutint un horrible combat. Après avoir réussi à terrasser le cobra, elle sortit fièrement à la rencontre de sa maîtresse en quête d’une petite récompense.

Apercevant la mangouste couverte de sang, la jeune femme pensa aussitôt que son enfant avait été blessé ou peut-être tué par ce carnivore. Elle lança sa lourde cruche pleine d’eau sur l’animal qu’elle écrasa, et se hâta de rentrer chez elle. Le nouveau né dormait et, près de lui, un affreux reptile taillé en pièces baignait dans une mare de sang. Les larmes et les gémissements de la pauvre femme n’ont pu ressusciter la brave et innocente mangouste.

- Voyez, dit le ministre, comme il faut réfléchir avant d’agir.

Mais le roi Nanda continuait à se ronger d’inquiétude en songeant au triste état de santé de son fils. Il alla même jusqu’à offrir la moitié de ses biens à qui parviendrait à le guérir.

Saradananda, le grand prêtre, qui n’ignorait rien des soucis de la famille royale, dit à son protecteur :
—  Prévenez le roi que vous hébergez une jolie personne dont la voix a une efficacité surnaturelle. Elle se porte garante de la guérison du prince, mais exige que son nom et son visage restent secrets. »
Ce message redonna un peu d’espoir au roi qui emmena son fils au palais du ministre. Le salon richement meublé avait été séparé en deux par un immense  rideau de soie. Le roi et son entourage prirent place d’un côté du rideau, la magicienne invisible de l’autre côté.
Le misérable malade fredonnait : SA-SE-MI-RA.

L’oracle alors prononça ses premières phrases :
—  Il est stupide de vouloir tromper celui qui ne recherche que ton bonheur. Il est méprisable de vouloir égorger celui qui s’endort avec confiance sur ta poitrine. »
Le prince continuait sa litanie mais en omettant la première syllabe :
— SE-MI-RA... SE-MI-RA. 
Derrière le rideau, la voix reprit :
— La trahison est une faute que le temps ne peut effacer. »
Le fils du roi raccourcit encore son refrain :
— MI-RA... MI-RA, disait-il. 
L’incantation se poursuivit :
— « L’enfer ouvre ses portes à trois démons : l’espion caché dans la famille, l’homme ingrat et le traître. »
— RA-RA-RA-RA, répondit le prince.

Une dernière parole retentit :
— Le roi doit respecter le sage et le saint. Il doit le récompenser selon son mérite.

Jeyapalan garda le silence. Il était guéri. Au bout de quelques minutes, il raconta à son père quelle étrange aventure il avait vécu dans la jungle. Le roi, étonné, dit à la voyante :
— Tu es extraordinaire. Comment as-tu pu deviner les pensées de mon fils comme si tu l’avais accompagné dans la brousse ? 

La magicienne se mit à rire :
— Ce don prodigieux, dit-elle, est une science occulte. Je connais des secrets encore plus intimes que cache la reine Banumathi. 

A cette allusion, le roi comprit que la prétendue magicienne n’était autre que son ancien grand prêtre. Il arracha le rideau de soie et se prosterna devant Saravananda en implorant sa pitié. Il félicita aussi et récompensa son conseiller Bahusurudan.

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