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Dis-moi, Monsieur l’Ambitieux,
Si ton défaut te rend heureux ?
… En tout l’opposé de l’avare
Qui grande pauvreté déclare ;
Car geindre toujours on l’entend,
De son peu de bien il prétend.
A son chapeau de haute forme,
Porté du temps de la Réforme,
Dont le lustre soyeux, luisant,
Flatte les yeux par son brillant;
Ses confections très usées,
Aux nuances les plus passées ;
Ses paletots tout démodés,
Ses brodequins raccommodés ;
Enfin, pour son économie
Touchant triste parcimonie,
Avec soin conservant un rien :
Nous voyons son peu de moyens ;
Mais endurant fatigue extrême,
Il accumule pour lui-même,
Il veut que pauvre en le croyant
On se fie à lui le voyant.
Sa fortune alors amassée,
Avec grande peine entassée,
Lui seul en jouit satisfait;
Son addition il la fait,
Après sa tâche très pénible,
Avec un plaisir indicible.
Son avoir, qu’il sait calculer,
Il voudrait pouvoir le doubler;
De son or, douce jouissance,
S’il en augmentait l’importance,
Ce serait un ravissement
Que de tripler cet agrément !…
Il sourit à cette espérance,
Et restreint encor sa dépense.

Mais à son compte, un gros passif
Lui donne au cœur un coup si vif!
Bref, il l’envoie en l’autre monde,
Avec cette douleur profonde!
Malheureux avare imprudent,
A quoi t’a servi ton argent?
Ta fin bien trop tôt amenée,
Rapidement s’est terminée!
Toute passion fait souffrir :
Jusqu’à nous faire, hélas!…mourir!

L’ambitieux tient à paraître,
Il fait admirer son bien-être.
En effet, grâce à sa valeur,
Laquelle lui fait grand honneur,
Il a su gagner sa richesse.
Pour son vrai mérite on se presse
D’acclamer sa capacité,
Aussi son assiduité.
La tâche qu’il s’était donnée,
Qui pour sa gloire est terminée,
Va lui donner un doux repos
Qui sûrement vient à propos;
Car son âge avancé commande
A tout travail prudence grande.
Au labeur le sang s’appauvrit,
Que sa longue vie amoindrit :
De là, surviennent maladies,
Souffrances, douleurs infinies.
L’ambitieux veut augmenter
Ce qui ne peut le contenter :
… Il parle bien de fin prochaine.
Qu’il doit, pour lui, croire incertaine,
Se jugeant peut-être immortel.
… Mais comme il n’est point éternel,
Ses jours s’abrègent à sa chaîne,
A son trépas elle l’entraîne !

Pourquoi, comme nos vieux parents,
D’un simple avoir n’être contents?
La fièvre ne faisons pas naître,
Mais modérés il faudrait l’être.
… Et c’est à l’homme intelligent
A ne pas suivre ce penchant
Que l’on déplore à notre époque.
De ce luxe enivrant qui choque,
Il ne doit ce torrent grossir,
Mais bien arrêter le plaisir
De cette suite moutonnière,
A la sagesse très contraire;
Pour ceux ayant actif restreint,
A trop de fatigue il contraint.
Mettre à l’ambition barrière,
Vraiment, il vaut bien mieux se taire!
… Laissons cet être à son tourment,
Qui le perd infailliblement!
Puisque se touchent deux extrêmes :
Tous les ambitieux, d’eux-mêmes,
S’approchent, pour hâter leur fin,
De cet avare au noir chagrin.

Pour éloigner la dernière heure,
Puisque d’excès il faut qu’on meure,
Réprimons nos goûts luxueux,
Afin d’être longtemps heureux.
La vie est pour nous fort tranquille
Si nous ne voulons que l’utile.
Acquérons un bon jugement,
Que nos défauts gâtent souvent.

… Ayons le désir d’être justes,
Et nos âmes grandes, augustes,
Rejetant tout acte mesquin,
Planent au-dessus du destin.

 

Fables et Fabulistes - Angèle Marchand ( XIXe siecle ) - « L’Ambitieux »
Tag(s) : #Fables et fabulistes

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