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La Vieille et la Vérité

Une Vieille, obligeante et fort hospitalière ,
Avait à la campagne un petit pavillon.
Un soir d’hiver, que l’aquilon
Soufflait d’une rude manière,
Devant ce logis passe une jeune étrangère;
Belle et pauvre, elle n’a qu’un mince jupon blanc
Parure qui semble légère
Par un vent aussi violent.
A la porte elle frappe, en priant que l’on veuille
Pour cette nuit la recevoir;
Elle tremble comme la feuille;
La bise est aigre, et le ciel noir.
On ouvre : sa figure intéresse ; on l’accueille ;
On la réchauffe bien. Ensuite on veut savoir
Quelle est la charmante inconnue,
De quels lieux elle vient, et pourquoi, presque nue,
Elle est en route sur le soir.
Elle répond soudain, d’une bouche ingénue :
-Je suis la Vérité, qu’on invoque toujours,
Et qui pourtant n’a point d’asile.
Sitôt qu’on m’appelle, j’accours ;
Soudain, l’on me renvoie. On me craint dans les cours ;
On me chasse de ville en ville.
La Haine, aux yeux perçants, vient partout me chercher.
Un sape , dans son puits, avait cru me cacher;
On n’a pu m’y laisser tranquille.
Bientôt du monde entier je crois que Ton m’exile:
Quel guignon ! pauvre Vérité ! 
D’où vient donc ce guignon? De ma sincérité.
J’honore les vertus ; mais j’accuse les vices ;
Jamais je ne saurais mentir.
Croirez-vous que, pour prix de mes rares services,
Les gens ne peuvent me sentir,
Surtout quand je suis en présence ?
Sous les noms de critique ou bien de médisance,
On me laisse pincer les absents et les morts ;
On m’approuve, on m’excite : à mes traits les plus forts
On sourit avec complaisance.
De qui m’écoute ainsi je crois pouvoir alors
Noter les qualités, ou révéler les torts ;
Je parle pour et contre, et tout franc, je l’avoue :
La scène change ; on me bafoue,

On me charge des noms les plus injurieux.
Je ne contente pas ceux mêmes que je loue ;
En les blâmant jugez si je réussis mieux !

Tout le monde me fait la moue.
Fille du Temps, je viens des cieux;
Je devrais occuper un trône en ces bas lieux :
Et les hommes ingrats pour qui je me dévoue,
Les hommes, contre moi toujours plus furieux,
Me laissent, comme ici je parais à vos yeux,
Dans la misère et dans la boue. 


Je vous plains, dit la Vieille; et j’ai peu de pouvoir;
Mais tel qu’il est, mon faible avoir,
J’aime à le partager : c’est un plaisir sensible.
Passez la nuit dans ma maison.
Demain nous chercherons pour vous, s’il est possible,
Des vêtements de la saison. 


Ayant ainsi parlé, la dame charitable
A la belle étrangère offre son pot au feu.
L’on soupe bien ; l’on jase un peu ;
L’on se couche au sortir de table :
Toutes deux, côte à côte, occupent même lit.
Comme on avait mangé d’un fort grand appétit,
On dort d’un bon somme. On s’éveille
Aussitôt que Phébus, recommençant son tour,
Perce de ses rayons les volets de la Vieille.
La Vérité, pour lors observant au grand jour
Le visage de son hôtesse,
S’aperçoit qu’elle est bigle: «Ah! comme vous louchez » !
Lui cria-t-elle avec prestesse,
 Et comme vos yeux sont poches ! 
-Grand merci de la politesse » !
Dit l’autre avec humeur.  J’admire la justesse
De vos remarques; mais avais-je donc besoin
Qu’ici vous vinssiez de si loin
Me dire expressément ce qui peut me déplaire,
Et ne peut me guérir? c’est prendre trop de soin.


O fille de Saturne, est-ce là le salaire
De l’hospitalité que je vous accordai ?
Ai-je tort d’en être en colère?
Fi ! c’est un vilain procédé ! 
-Eh quoi ! chaque aventure a pour moi même issue !
Après m’avoir si bien reçue,
Et vous aussi, vous vous fâchez
Pour quelques mots que j’ai lâchés !
De votre bon accueil je peux me croire quitte,
Dès que vous me le reprochez;
D’ailleurs, l’exigez-vous ? je m’en irai bien vite.
J’aime mieux à jamais errer dans l’univers
Que d’être un moment hypocrite.
Mais vous, madame, vous, pour me priver d’un gîte,
En verrez-vous moins de travers ?
Car vous louchez, c’est sûr.

— Allez, langue maudite,
Esprit malin, tête à l’envers !
Allez, sortez d’ici. Je ne suis plus surprise
Que vous n’ayez ni feu ni lieu,
Et que vous ne portiez pas même une chemise ?
Avec vous, sans nulle remise,
A chacun son paquet ! à tous venants, beau jeu !
Voulez-vous que je vous le dise ?
Il faut, pour supporter votre excès de franchise,
Etre au-dessus de l’homme. Adieu.

La Vérité voulait encore se défendre :
-Non, non ! je ne veux rien entendre,
Dit la Vieille, vous m’indignez.
Au triste emploi qui vous occupe 
Allez chercher ailleurs des esprits résignés !
Partez vite.

A ces mots, la dame aux yeux clignés
Lui jette sa mauvaise jupe,
Et lui ferme la porte au nez.
La Vérité reprend ses haillons, et s’esquive.
Ailleurs elle s’en va chercher peut-être pis.
Dans les palais, dans les taudis,

Elle est toujours sur le qui vive :
C’est grand dommage, hélas ! Trop nue et trop naïve,
On n’en veut en aucun pays.

Sa disgrâce pourtant ne peut être éternelle ;
Non ; la Fable aura pitié d’elle,
Et lui prêtera des habits.

 

Fables et fabulistes - Nicolas François de Neufchâteau ( 17 avril 1750 et mort à Paris le 10 janvier 1828 )

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