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" Décidément au diable les fêtes carillonnées et tout leur tremblement " Contraints de céder le passage à intervalles rapprochés, un promeneur s'insurgeait, marmottant sa rancœur. Des passants pressés, les bras chargés de victuailles et de cadeaux, le forçaient chaque fois, à cause de leurs paquets, à descendre du trottoir. car il fallait bien le dire : la Grand-rue n'était plus assez large pour permettre à tout un essaim d'acheteurs et de badauds de circuler commodément. Même d'imposants véhicules, tout récents encore en cette fin 1882, se laissaient paralyser : les lourdes motrices du tramway à vapeur, reconnaissables à leur lanterne allumée, cet œil cyclopéen figé de loin en loin, englué dans la marée humaine, faisaient mugir, affolées, leur trompe caverneuse.  Si ces modernes chevaux  d'acier étaient à leur tour bloqués, que pouvait donc faire, alors, un simple promeneur, triste et fatigué, ne cherchant qu'à s'étourdir d'un torrent de lumières et de guirlandes rutilantes ?

DES NIPPES TRAHISSANT LE PROLÉTAIRE

Avec philosophie, il en prit son parti : quitter la grande artère, aller trouver refuge en des coins plus tranquilles. Ce fut ainsi qu'il bifurqua par la rue de la Loire ( rue Georges Tessier )  pour gagner au plus vite le quartier Polignais. Il était sûr, là au moins, de ne pas rencontrer tout un flot de bourgeois grincheux et arrogants, plus farouches que capitaines au long cours pour guider leur équipage : une sirène à moue revêche et qui tenait par la main un ou deux moussaillons soumis et compassés.

Dans Polignais, au moins, il se sentirait plus à l'aise, avec ses nippes trahissant le prolétaire, de la casquette râpée aux lourds souliers ferrés. Et il ne rencontrerait personne pour s'apitoyer, ou le dévisager d'un regard dédaigneux. Noël, ici, prenait l'odeur de la paille qui recouvrait la crèche. Et dans ce quartier pauvre, les murs lézardés, bombés et décrépis, très souvent soutenus par d'épais étançons évoquaient bien davantage l'étable de la Nativité que les belles façades à balcons garnis de fer forgé galbé. Et l'épicerie-buvette, devant laquelle s'était arrêté le flâneur attardé, contenait à elle seule, sur son minuscule présentoir, tous les symboles de la fête, dans un complet mélange de religiosité et de plaisirs païens. Le nez collé à la vitre, il se laissa griser au rêve : son regard bascula d'un père Noël cotonneux et cramoisi à la crèche en rocher peuplée de lourds santons, du Jésus potelé en tendre sucre rose aux bouteilles de vins vieux et de liqueurs dorées.

Résultat d’images pour jean-françois gononPourtant, il y avait fort à parier que ses pensées allaient aux alcools, lorsqu'il s'attarda dans la lecture des étiquettes. mais il lui faudrait vider tout l'étalage pour oublier, peut-être, l'espace d'un moment, la vague de mélancolie qui l'assaillait ce soir. Or il n'avait pas un sou vaillant, et sa mère n'était plus là pour lui préparer le repas du réveillon agrémenté d'un litre oublié provenant de la cave,  bien auréolé de bourrelets de terre. elle était morte dans l'année, et son cher bon sourire, toujours prêt à fleurir sur son visage aimant, ne pouvait plus lui remonter le moral, quand il venait à chanceler sous les coups du destin. Justement son moral, aujourd'hui, s'était mis à vaciller. L'habitude de réveillonner en compagnie de sa mère était devenue telle qu'il n'avait pas pris la peine, ni le temps, d'envisager une solution. D'un naturel réservé, malgré sa propension à goûter la compagnie, il n'avait pas voulu, dans ces tout derniers jours, déranger qui que ce fût. Si au moins " La Gaité Gauloise " cet accueillant cénacle de vaillants chansonniers, avant tout gais lurons, n'avait pas disparu ! Hélas, voilà bientôt deux ans que les hasards de la vie, trop souvent malheureux,  en avaient largement dispensé tous les membres...

UN ARDENT CHANSONNIER A LA MUSE INSPIRÉE

" Mais c'est l'ami Gonon ! C'est Jean-François Gonon ! quel bon vent m'a poussé jusqu'à toi ? Allez viens je t'offre une bouteille, si tu te trouves libre ! "

S'il se trouvait libre ?...la suave question ! Comment donc et sur-le- champ ! Jean-François Gonon le fit vite savoir à ce cher vieux Chovet, et tous deux descendirent, en se congratulant, se tapotant l'épaule, jusqu'au café de l'angle, entre la rue Beaubrun et celle des Pénitents ( aujourd'hui Felix Piat ). Tout à l'émotion de s'être retrouvés, ils passèrent devant l'église Saint-Ennemond, sans même en voir les vitraux, regorgeant de lumière, donner à l'édifice un air de monastère. Chovet connaissait très bien les patrons du café, le couple Navionis.

Avec un enthousiasme qui en disait long  sur sa joie de l'avoir rencontré, il présenta son compagnon : c'était un honneur, vraiment, que de recevoir, cet ardent chansonnier à la muse inspirée, et qui, tenez-vous bien, passait le plus clair de son temps à organiser, et avec brio, des avalanches de soirées-concerts. Hippolyte Navionis en ouvrit de grands yeux ronds.  L'air songeur et ahuri, il n'en perdit pas un mot et, pour toute réponse, retroussa distraitement son épaisse moustache.

Lorsque, enfin, revenus de leur étonnement admiratif, Hippolyte et sa femme proposèrent aux deux compères de partager à la bonne franquette leur repas du réveillon, ils rencontrèrent en fait fort peu d'hésitation.

Et les jambons succédèrent aux saucissons, et puis les gigots succédèrent aux jambons sans qu'aucun, vraiment, s'en trouvât rassasié. Ils auraient bien eu tort s'il en était allé autrement : les " pots " s'entassaient sur le comptoir, et la conversation, devenue passionnée, entretenait l'appétit. Le vin aidant, mis en confiance aussi par tant d'hospitalité, Jean-François Gonon s'était peu à peu débarrassé de l'habituelle discrétion qui l'habitait.

LE RIRE ET LA CHANSON

De confidences en confidences, il évoqua d'abord, quand il était enfant,  le livre d'un ami, un cadeau bon marché,  car pur produit d'un vol à l'étalage d'un libraire, mais devenu pourtant infiniment précieux : la vie et les chansons du dieu des chansonniers, l'illustre Béranger.  il se souvint ensuite des soirées chez sa mère, alors qu'il n'était vieux encore que de seize ans, chez qui il amenait quelques joyeux lurons, prompts à pousser la chansonnette, l'entrain croissant au rythme des verres lampés. Il évoqua encore par quel amour déçu il commençait d'écrire en ces temps éloignés.  Il finit par trouver même un ton passionné en évoquant le cercle de la Gaité Gauloise  qu'il avait élargi, à partir de ce groupe réuni chez sa mère. ils avaient en commun, outre une jolie voix, d'aimer le rire et la chanson.

Résultat d’images pour caveau stéphanoisEt l'ami Chovet, qui connaissait bien l'histoire, s'amusa beaucoup de l'air émerveillé d'Hyppolite Navionis. Tant il manifesta de surprise et d'intérêt,  qu'il continua à verser sans s'apercevoir que les verres débordaient.

La soirée était déjà largement avancée lorsque, pour le remercier de lui avoir si généreusement  garni l'assiette et rempli le verre, Jean-François Gonon répondit à ses prières de l'entendre chanter.  il alla quérir quelque renfort parmi ses connaissances et offrit aux cafetiers, comblés et radieux, un concert improvisé.

Et tard, cette nuit-là, les réverbères, qui ornaient la petite place tout au pied de l'église, réservèrent leurs lueurs jaunes rien qu'aux seuls pavés, tandis qu'aux vitres du " café Hyppolite ", la lumière découpait des ombres frénétiques c'était l'étrange farandole, que conduisait Navionis, où l'on entendait des bribes d'une ancienne chanson, plus actuelle que jamais :

" Salut, République d'amis

de bons vivants, de bons apôtres...

Venez, amis de la chanson,

ici chacun chante la sienne...

Là règne la Fraternité,

Reine au profil de Stéphanoise,

On peut y boire en liberté

Sans qu'un Vidocq nous cherche noise... ".

 

Jouez haubois...au plus haut des cieux de Saint-Ennemond et du vieux Panassa : dans la douce chaleur du " Café Hippolyte ", le Caveau stéphanois venait tout juste de naître.

Résultat d’images pour les fondateurs du caveau stéphanois

Tag(s) : #le roman de l'Histoire Serge Granjon

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