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Chers amis lecteurs, avant de terminer ce printemps des poètes, je vous présente ce petit essai sur la vie et l'œuvre du poète chanteur, aventurier, voyageur qu'était Jacques Brel. Des mots, une poésie à l'image de ce qu'il était : un être fulgurant, impénétrable et si proche de nous pourtant. Ses textes et son chant traversent le temps en réveillant en nous une émotion restée  intacte, à la fois intime et universelle. 
 
Jacques BREL, le poète voyageur
Résultat d’images pour Jacques BrelIl faisait partie de ces hommes qui n'ont qu'une valise mais assez grande pour y loger toute une vie. Aller lui suffisait, l'essentiel qu'il emportait avec lui de villes en villes était d'offrir le meilleur de lui-même dans tout ce qui était alors sa vie : chanter, chanter coûte que coûte, chanter pour ceux qui veulent l'entendre, pour  un public, pour une foule anonyme qu'il enflammait à chaque représentation. Il avait dans la voix, une gravité qui habitait ses mots et  une sincérité qui allait parfois jusqu'à la déchirure, telle une fleur de cristal prête à se rompre pour renaître à chaque instant. 
 Il détestait les préjugés, les clichés et les ornières de la routine.  Chaque rencontre avec son public était pour lui comme une sorte d' élan qu'il voulait intense et dans lequel il entraînait la foule dans ses joies, ses passions, sa douleur et ses révoltes, dépassant sans cesse ses propres limites.
D'où venais-tu, poète chanteur ? Quel chemin t'avait amené jusqu'à la scène et de quels rêves était nourrie ton écriture à la fois intime et universelle ? 


Résultat d’images pour Jacques BrelJacques Brel est né en 1929  dans une famille catholique flamande d'industriels, son père Romain est francophone de souche flamande et sa mère Lisette est bruxelloise. Il n'a qu'un frère Pierre, son aîné de six ans.
 " Enfant, disait-ilje me sentais seul,  j'écoutais les adultes parler d'argent, de carrière, de bonnes situations, des choses que je trouvais futiles et tant éloignées de moi, ils ne me connaissaient pas, c'est terrible les adultes".

Dès son jeune âge, il avait ce regard scrutateur et distancié du monde qui l'entourait, un monde rituel et figé contre lequel secrètement il était en rébellion. " L'enfant est parfaitement nomade et aventurier, on lui apprend à être sage, à être économe de ses forces et de ses rêves, à être prudent alors qu'il ne lui arrive jamais rien" disait-il et il chantait : 

" Mon enfance passa,  les femmes aux cuisines où je rêvais de Chine,

les hommes s'enrobaient de tabac, flamands taiseux et sages qui  ne me savaient pas " .

 

L'enfance - jacques Brel

"c'était pour moi, ajoutait-il, une enfance où il ne se passait presque rien où l'ordre établi était assez doux, pas rugueux du tout… C’était paisible et forcément morose ".
En mai 1940, alors qu'il n'a que onze ans, tout bascule : il assiste avec ses parents à l'invasion de la Belgique par les troupes allemandes. La campagne allemande dite des " dix-huit jours " fit plus de 12000 morts belges dont plus de la moitié étaient des civils, 225000 soldats furent déportés en Allemagne et 43000 résistants politiques la plupart issus de la classe ouvrière, furent emprisonnés. Il connaîtra la déportation des juifs, la peur, les privations qui marquèrent le jeune Jacques dans sa préadolescence. Il en parlera souvent dans ses chansons. 
 

Résultat d’images pour Jacques Brel enfantIl continue tant bien que mal sa scolarisation en entrant à l'âge de douze ans à l'Institut catholique St Louis de Bruxelles dont l'éducation était très stricte et autoritaire. En classe, il se distinguait en étant le cancre et le pitre de service, mais grâce à un professeur de français, il commence à s'intéresser à l'écriture et à la poésie et ses rédactions étaient remarquées par ses professeurs. "J'avais ce vœu profond d'être humble comme St François d'Assise" dira-t-il, c'est une humilité qu'il a toujours gardée au fond de lui.  
"Mais ce que j'aimais surtout c'était faire du vélo et pousser mon endurance jusqu'à l' extrême épuisement. Depuis, je n'ai plus jamais aimé dans la vie que tomber parce que je n'en pouvais plus ", telle fut sa manière d'exprimer son talent tout au long de ses spectacles, telle fut sa manière de vivre, avec l'énergie hors du commun qu'on lui connaît.
Ses parents l'inscrivent chez les scouts où il découvre la vie de groupe, mais son rêve d'aventure était déjà ailleurs, dans les livres de Jules Verne,  Jack London et les récits des pionniers de l'aéropostale de Saint Exupéry.

A l'adolescence il entre à la " Franche cordée ", un mouvement de jeunesse chrétienne, où il rencontre des jeunes gens qui ont le goût du théâtre et des chansons comme lui, une amitié créatrice qu'il était heureux de partager après avoir connu  les années d'occupation allemande " C'étaient des gars plein d'idéal " dira-t-il plus tard. Il écrit alors de longs poèmes, des nouvelles et des pièces de théâtre qu'il jouera lui-même en amateur.  C'est dans ce mouvement de jeunesse qu'il découvre la mixité,  les jeunes gens et les jeunes filles de l'époque ayant peu d'occasions de se connaître intimement :

"Et mon enfance éclata,

ce fut mon adolescence

et le mur du silence

un matin se brisa,

ce fut la première fille,

la première gentille,

la première fleur,

la première peur...

je jure que je volais,

je n'étais plus barbare...".  


Résultat d’images pour Jacques Brel  et micheDans le groupe, il fait la connaissance de la jeune Thérèse, surnommée " Miche " elle aussi issue d' une famille catholique traditionnelle, qu'il épousera trois ans plus tard à l'âge de 21 ans et avec laquelle il aura trois filles. Il est alors appelé à seconder son père dans la cartonnerie familiale où il travaillait déjà depuis l'âge de 18 ans,  travail pour lequel il n'avait aucun goût. Il s’ennuyait et il préférait jouer au foot avec les ouvriers plutôt que leur donner des ordres.

Sa première fille naît en 1951 et c'est alors qu'il envisage sérieusement de se reconvertir dans la chanson, alors que sa femme et sa famille tentent vainement de l'en dissuader.  A partir de 1952 il écrit et compose ses premiers textes de chansons qu'il chante dans divers cabarets bruxellois, faisant preuve de cette puissance lyrique qu'on lui connaît. Puis un jour il décide de venir à Paris tenter sa chance, " Ce fut pour moi une des décisions les plus importantes de ma vie. Je suis parti car j'avais peur de devenir trop vieux " dira-t-il et il enregistre alors son premier disque/maquette en 1953.
Ces débuts dans la chanson furent difficiles, en se produisant dans de nombreux bars de Paris, il côtoie la classe ouvrière et prend conscience de ses difficultés, il se rapproche d'artistes contestataires de plus en plus engagés et fut un ami proche de Georges Brassens. C'était l'époque de la guerre d'Algérie et la répression sanglante de la révolution hongroise par Moscou, dans ce climat bouillonnant de l'époque, il écrit la chanson

" Quand on n'a que l'amour...

pour habiller matin,

pauvres et malandrins

de manteau de velours ...

Quand on n'a que l'amour

pour parler aux canons

et rien qu'une chanson

pour convaincre un tambour "

 

Cette chanson rencontrera un large écho populaire. En 1955, il fait venir son épouse et ses deux fillettes en France et la famille s'installe à Montreuil.
Suivront d'autres chansons telles que " Mai 40 " " La colombe " et un peu plus tard " Pourquoi ont-il tué Jaurès ? " qui  montrent la révolte de Brel face aux guerres et aux injustices sociales. Il participa à de nombreux galas libertaires et fit campagne pour Pierre Mendès France lors des législatives de 1967. " Il y a des hommes politiques dont on n'a pas le droit de se priver ", dira-t-il. 
En 1957, avec son second disque, il obtient le prix de l'académie Charles Cros, c'est le début pour lui de la consécration. Les années 1960 furent très prolifiques : il écrivit plus de 80 chansons et donna jusqu’à plus de 300 spectacles par année en se produisant dans de nombreux pays. Il devient alors " Brel ", tout en voulant rester humble :" Quand on lit les grands auteurs, on ne peut qu'être humble, moi j'écris mais je n'ai pas honte. Je ne fais que de la chansonnette, je n'ai jamais voulu être une vedette". 

Malgré son immense popularité, il n’hésitait pas à donner de nombreux concerts gratuits ou à faible coût pour différents organismes. À plusieurs reprises, il amena son équipe de musiciens jouer bénévolement  pour une maison de retraite ou des enfants handicapés.  A l'époque de la société de consommation, il devient une référence de la résistance à ce monde du produit et de la rentabilité en chantant " Les bourgeois..."

En 1966, au sommet de son art, Jacques Brel sort l'album  " Ces gens-là " qui compte plusieurs titres qui deviennent des classiques incontournables de son œuvre : Jef, La Chanson de Jacky, Mathilde… Cette même année, à 37 ans, Jacques Brel décide d'abandonner la scène. Il honore ses contrats pendant encore plus d'un an et fait ses adieux définitifs à l'Olympia en octobre 1966. Le 16 mai 1967, il donne son dernier récital à Roubaix. 

Il s'en ira alors poursuivre d'autres rêves, d'autres aventures, une autre vie. "Je quitte le tour de chant pour mieux écrire, si je continue je vais être obligé de raconter des chansons écrites il y a dix ans, ou de les reprendre autrement. A force de tournées, comment garder l'innocence et déjouer un système bien rodé ? Tout ce qui n'est pas une bataille ne m'excite pas beaucoup. S'il n'y a plus de peur, l'aventure n'existe plus. Quand on n'a plus rien à dire il faut se taire, c'est de l'honnêteté et de la dignité envers mon public ".

Il s'est rendu compte qu'à un moment donné l'animal de scène qu'il était devenu avait pris possession de l'auteur et qu'il touchait au burlesque. "Je suis devenu un type qui chante, différent de celui qui écrit des chansons, une sorte d'exhibitionniste, et si je me mets à tricher en plus, cela deviendra une faute ".


Résultat d’images pour jacques brel l'homme de la manchaEn octobre 1968, il crée à Bruxelles la version française de la comédie musicale américaine L'homme de la Mancha, qu'il reprendra a Paris avec succès. A travers Don Quichotte, il remonte sur scène pour incarner le chevalier de l'idéal qui se bat contre le réel, il s'y donnera sans mesure. Puis tout s'arrête, la scène se termine pour lui, il n'y retournera plus, malgré les nombreuses sollicitations de son public.
Quelles traces le poète nous aura-t-il laissées de son rêve de troubadour nomade ? Le parcours exalté d'un " artiste qui avait mal aux autres " comme il aimait le dire. Des mots, une poésie, un chant, qui atteignait parfois des moments de grâce, lorsqu'il incarnait sous nos yeux médusés, les personnages de " la comédie humaine " de son répertoire .

Les paysages de l'enfance de Jacques Brel sont sans relief sous des ciels gris qui ôtent tout éclat aux choses. Son horizon, à perte de vue, s'éloigne sans cesse, comme une sorte de finitude où le regard se perd au risque de brûler les yeux quand le rêve qu'il engendre est trop fort. Il avait au fond de lui, la modestie liée à ces mornes espaces propices au repli sur soi, où la lumière du soleil est un peu comme un luxe...

"Avec un ciel si bas

qu'un canal s'est perdu...

et des chemins de pluie

pour unique bonsoir ",

chantait-il.  Était-ce le feu de ce soleil défaillant qu'il rallumait sans cesse dans ses chansons ? "Il faut se méfier de l'apparence et de ce qui brille derrière le champ de l'imaginaire. Brel portait un décor en lui, il était le chantre d'un plat pays et de ses habitants ordinaires capables du meilleur comme du pire comme partout ailleurs.

Malgré le complexe qu'il éprouvait pour son physique qu'il ne trouvait " pas beau ", peu importait pour lui l'image et l'apparence, seul comptait l'Etre. "Malheur, disait-il, à qui peut préférer le verbe être au verbe avoir, je sais son désespoir.”
Son désespoir était le prix d'une authenticité essentielle pour lui qui émanait de sa poésie et de son chant. Un besoin de vérité qui lui donnera un jour, en pleine gloire, la force de tout quitter pour vivre son rêve d'aventure et de voyages.
Il était " L'arbre ailé qui dénude ses racines pour ouvrir ses ailes et parcourir le monde", ces mots de Pablo Neruda qui parlait des poètes, s'accordent à son écriture. Une écriture imprégnée à chaque souffle de sa "belgitude ", des mots issus du plus lointain de ses souvenirs d'enfance qui s'inscriront à jamais dans le temps et dans l'universel.

Des mots, qui parlent d'amour mais aussi qui dénoncent les dérives et les hypocrisies humaines : ce sont les " flamingants ", ces extrémistes qu'il exècre, "nazis durant les guerres et catholiques ordinaires…" dira-t-il ou alors ces "dames patronnesses, qui reconnaissent à la grand- messe, leurs "pauvres à soi " exhibant une religiosité affectée et aussi ces " bigotes qui préfèrent se ratatiner de vêpres en messes.."


Sur les chemins de vie, il y a ceux qui suivent les routes que l'on a tracées pour eux dès la naissance et il y a des êtres libres, comme lui, qui s'en sont écartés : "Je suis parti un jour car j'avais peur de devenir vieux trop vite" .

Résultat d’images pour jacques brel Certains de ses personnages évoqués dans ses chansons, ont choisi les routes tracées du conformisme et des conventions sociales, des routes qui ne se détournent pas de ce que l'on nomme la normalité. Cette normalité considérée à travers toutes les époques, comme fait de règle à suivre par tous et où les idées et les hommes sont interchangeables. Normalité insidieuse qui, sans qu'on s'en rende compte, nous emprisonne , nous inhibe, nous prive de toute autre latitude, pour nous limiter à des espaces étroits où s'étiolent nos existences, rongées parfois d'amertumes et de regrets. Des vies " rangées, faites de bonnes manières " , mais aussi de servitudes, d'accommodements et de renonciations qu'il illustrait dans ses chansons "Je vous ai apporté des bonbons" ou dans " L'âge idiot ".

Une banalité du quotidien qui peut prendre quelquefois un caractère terrifiant. C'est avec une sorte de rage qu'il vivait alors ces "petits personnages" cupides et cruels issus de cette " médiocratie " ordinaire qu'il détestait " Chez ces gens-là..." A la fin de la chanson il ajoute " mais il est tard monsieur, il faut que je rentre chez moi..." dans cette phrase terrible, Brel fait dire à son personnage qu'il manque lui aussi de courage pour partir de " ces gens-là ".

" Tout homme, tout artiste, a dit Nietzsche, ne gravit de degré dans la tour de sa perfection qu'au prix du combat qu'il soutient ni contre l'ange qui guide et comble, ni contre la muse qui dicte et souffle, mais contre le démon intérieur obscur et frémissant qui brûle le sang..."
Il y avait chez Jacques Brel, comme chez peu d'artistes, ces moments rares, où le démon intérieur (le "duende" comme l'appelait le poète Lorca), s'éveillait soudain en lui, le libérant de tout style et de toute géométrie acquise. Éclatait alors son chant " nu ", dans la quintessence de son souffle et de ses vibrations. " Le taureau c'est la salle, dira-t-il, on connaît tous les gestes de la corrida, sauf qu'on les improvise à chaque fois, le spectacle c'est pareil. Il faut que le corps, la chair aident le texte pour éclater jusqu'à tomber comme un acte d'amour".
Il tombe alors épuisé, mais plus léger que jamais.


Dans l'écriture comme dans l'interprétation de ses textes, il y avait ce crescendo qui happait le spectateur dans un " hors du temps " bouleversant où l'émotion de la foule atteignait parfois l'émerveillement. C'était un art vivant du chant, de la poésie et des mots qui prenait corps sous nos yeux pour nous transporter soudain dans " ce port d'Amsterdam, où dansent les marins "... ou alors ces mots qui nous faisaient entendre le tic tac du temps qui s'étiole peu à peu dans l'univers rétréci du grand âge avec

" la pendule d'argent qui ronronne au salon,

qui dit oui, qui dit non...

et puis qui nous attend ".

Un art qui faisait prendre soudain de la hauteur à la foule anonyme qui a soif sans cesse de grandeur. Seul cet art issu du démon, nous éveille à nous-mêmes. " Je ne cherche pas vraiment à ce que le public soit complice " dira-t-il. Son but était de se donner entier à son art.
Il bataille avec les mots, c'est pour eux qu'il chante et qu'il combat pour les trouver : " c'est de l'artisanat et c'est difficile car il n'existe pas de lois pour l'écriture. Je suis convaincu que le talent n'existe pas, c'est seulement l'envie le moteur d'écrire ou de faire quelque chose. L'envie, c'est le talent et tout le reste est du travail, de la sueur et de la discipline, je ne connais pas les artistes, je ne connais que ceux qui travaillent ".

Résultat d’images pour jacques brel
Le long de ses tournées il est avide de rencontrer sur sa route des gens ordinaires pour échanger avec eux un peu de leur vécu: " ils se confient en liberté, sachant que je ne suis qu'un saltimbanque de passage et ces échanges nourrissent mon écriture. A chaque fois j'apprends des choses, les gens sont aussi passionnants les uns que les autres ". C'est une école qui l'aidait à trouver ses mots.

Cœur généreux, il avait le goût des autres, le don de l'empathie, même lorsqu'il raillait les faibles et les victimes dans ses chansons.
" J'aime la chaleur humaine contrairement à la solitude " aimait-il à dire. Après chaque spectacle, il avait le besoin de parler, d'échanger et d'écrire un moment dans sa chambre. Chaque jour il se couchait le plus longtemps possible, totalement épuisé " il y a alors quelques minutes avant de m'endormir où je me supporte " ajoutait-il.


"J'aime avant tout l'amour, plus qu'aimer " L'amour fut essentiel dans sa vie. Dans ses chansons, il était cet homme qui pleure devant la femme infidèle, prêt à tout pour ne pas la perdre. En chantant " Ne me quittes pas..." il osait décliner l'image ordinaire, inscrite dans le
vieil ordre social, de l'homme " fort " qui ne doit pas montrer qu'il pleure. Une représentation dérangeante pour l'époque :
" J'ai écrit cette chanson, pour dénoncer la lâcheté des hommes, c'est l'histoire d'un con, d'un raté ". Et il jouait avec son corps et ses gestes, ce désespoir de l'abandon qui toucha le public à qui on ne parlait pas de ces choses-là. C'étaient des mots, une poésie qui descendaient tout à coup dans la rue. " Ne me quitte pas " est une chanson qui dit, sans vouloir vraiment dire, ce qu'écrit l'auteur. On peut l'interpréter de différentes façons. J'y vois pour ma part, sur fond de rupture amoureuse, un hymne formidable qui célèbre tous les possibles de renouveau en amour.
Brel chantait la joie cristalline et vibrante d'aimer

" Quand on n'a que l'amour,

Mon amour toi et moi

pour qu'éclatent de joie,

chaque heure et chaque jour ..."

en même temps que le désarroi de se sentir à la merci de cet amour qui peut s'enfuir un jour : candeur et tourments des poètes.
A écouter ses paroles, la femme était pour lui, me semble-t-il, plus une fiancée qu'une épouse et il gardait une certaine méfiance envers celle qui voulait peut-être le retenir dans une vie sédentaire, cherchant à te détourner du poète nomade qu'il a toujours voulu être : " Je ne suis pas misogyne, mais les femmes sont un peu l'ennemi, je m'en méfie parce que j'ai horreur de souffrir. Les femmes sont souvent en dessous de l'amour dont on rêve et comme je suis assez romantique et sentimental, je ne m'en cache pas du tout, la femme est un peu à côté de l'amour, à côté du rêve que j'ai ".

Les chansons d'amour de Brel sont souvent douloureuses et montrent un certain malaise dans ses relations avec les femmes alors qu'en amour comme dans la vie il était un être passionné. Avec les femmes qu'il a aimées il gardait ses distances sans totalement se donner.
Dans son ouvrage " L'un est l'autre" , la philosophe Elisabeth Badinter décrit " l'opposition millénaire qui s'est construite entre hommes et femmes ", elle dit que "cette opposition étant l'essence même de leurs relations, la prédominance du patriarcat et la division sexuelle des tâches seraient devenues naturelles, à partir de ce précepte". Que reste-t-il encore de nos jours dans l'inconscient collectif, de ce clivage entre hommes et femmes, malgré les avancées sociales de notre époque ? Y avait-il peut-être une part de cet inconscient chez Jacques Brel ? Ce n'est qu'à la fin des années 1960 que le mouvement pour la libération des femmes, commençait à se faire entendre.
Aimer quelqu'un pour ce qu'il est et non pour ce qu'on voudrait qu'il soit, aimer et accepter les différences de l'autre. Aimer et aller au-delà de l'ambivalence entre l'attirance et la peur de l'autre qui existe depuis toujours entre les hommes et les femmes. Comment aimer véritablement ? Le verbe aimer dans sa complexité connaît- il un " mode d'emploi " ? Serait-ce pour le poète Brel cette " inaccessible étoile " dont il parle dans sa Quête ?

" Je me trouve laid, le rejet d'une femme peut m'anéantir ", c'étaient ses paroles et il écrit

" Ce soir j'attends Madeleine,

mais il pleut sur mes lilas,

il pleut comme toutes les semaines

et Madeleine n'arrive pas...

Madeleine c'est mon espoir...

sûr qu'elle est trop bien pour moi."


Madeleine est celle qui le méprise, et Germaine celle qui aime faire souffrir d'amour

" C'est vrai que Germaine a des cheveux roux,

c'est vrai que Germaine elle est cruelle".

( les Bonbons )

Il y avait chez Brel ce talent, cette liberté de parler des sentiments amoureux des hommes, tenus impudiques jusque-là dans les livres et les chansons. En cela, il fut à mes yeux un précurseur. Sa poésie était celle des gens ordinaires, ceux que l'on rencontre chaque jour, dans la rue, en bas de chez soi, avec qui on échange des " bonjour " de politesse, des " taiseux " qui ne laissent rien paraître de ce qu'ils vivent derrière les fenêtres de leurs maisons. Des gens qui se connaissent si mal entre eux.
Les personnages de ses chansons ne sont pas ceux de la littérature romantique qui se lamentent désespérément devant leurs amours inaccessibles. Non, les personnages de Brel nous ressemblent terriblement. Ils peuvent être remarquables comme " voir un ami pleurer " ou médiocres et coincés dans leurs convenances comme dans

" je vous ai apporté des bonbons,

on ira voir passer les trains,

à huit heures je vous ramènerai,

quel beau dimanche pour la saison..."

Parfois l'amour est tellement passionnel que le personnage est prêt à renoncer à son orgueil et à sa dignité pour retrouver celle qui l'a fait souffrir :

"Mathilde est revenue,

ma mère, voici le temps venu

d'aller prier pour mon salut..."

Dans l'interprétation de cette chanson, Brel nous faisait atteindre les sommets de l'émotion.


Résultat d’images pour jacques brel "Il n'y a pas d'amour heureux, rien n'est jamais acquis à l'homme" écrivit le poète Aragon pour exprimer le désarroi des êtres, face à la fuite du temps et des amours. Comment retenir l'objet de son amour sans craindre chaque jour de le perdre ? C'est là ce qui nous trouble et qui montre en même temps la force et la fragilité d'aimer.


" J'aime trop l'amour pour beaucoup aimer les femmes " disait Brel. L'inquiétude est pour lui, je pense, davantage la peur de perdre l'amour lui-même que de perdre l'être aimé. En chantant " la Fanette " il disait :

" Faut dire qu'elle était brune

tant la dune était blonde

et tenant l'autre et l'une,

moi je tenais le monde,

faut dire que j'étais fou

de croire à tout cela ".

Le vide laissé par l'être aimé qui n'est plus là peut le déconstruire jusqu'à le perdre ou l'anéantir, mais le plus important semblait être pour Brel de trouver la force de rebondir pour sauvegarder coûte que coûte le désir d'amour, afin qu'il puisse renaître ailleurs.


La chanson des " Vieux amants " est une peinture de la passion amoureuse qui traverse le temps malgré la jalousie, les trahisons, les faux départs et fausses ruptures.

"N'est-ce pas le pire piège

que vivre en paix pour des amants?.,,

bien sûr on se méfie du fil de l'eau,

mais c'est toujours la tendre guerre ".

Brel nous montre deux êtres capables de placer au-dessus de tout l'amour qu'ils se portent l'un à l'autre, un amour qui surpasse les peurs et les griefs. Un amour dont ils sont vigilants " à plein temps " et qu'ils entretiennent comme une plante capable de refleurir malgré le temps qui passe. Dans cette chanson il évoque une sorte d'excellence de l'amour, est-ce encore là l'inaccessible étoile ?

Les femmes furent pourtant toujours présentes auprès de lui tout au long de sa vie, jusqu'à sa dernière compagne. N'a-t-il pas écrit pour les femmes les plus belles chansons d'amour du siècle ? Brel les a recherchées autant qu'il s'en est distancié, écrivant parfois des pamphlets satiriques envers elles. Et pourtant elles ont habité autant son espace que ses chansons.

Résultat d’images pour jacques brel  et suzanne gabrieloParmi ces femmes, cinq ont réellement compté dans sa vie, dont son épouse Miche qui restera jusqu'à la fin Mme Brel (elle deviendra directrice en 1963 de la maison d'éditions musicales de Brel). Quand il revenait à Bruxelles voir ses filles, il devenait un "père emmerdant" dira sa fille France car il culpabilisait tellement de ne pas avoir été là qu'il leur posait beaucoup de questions. Il y avait un conflit entre sa vie d'homme, de mari, de père et sa vie d'artiste et de cinéaste, puis sa vie tout court de nomade et d'aventurier.
Au-delà de la véritable passion amoureuse partagée, la tendresse était pour Brel "une consolation de l'état amoureux qu'il voulait perpétrer comme une sorte de "valeur sûre quand les passions amoureuses se déchirent". Et il chantait

" Pour un peu de tendresse,

je t'offrirai le temps

qu'il reste de jeunesse

à l'été finissant.

Pourquoi crois-tu la belle

que monte ma chanson...

penché sur ma détresse,

pour un peu de tendresse ".


Jacques Brel mettait l'amitié entre hommes au-dessus de l'amour : " La fidélité des hommes entre eux m'émeut aux larmes, je trouve cela beau, noble et supérieur à tous les autres sentiments. J'aime les hommes car ils sont des nomades, ils aiment partir alors que les femmes n'ont qu'un rêve, c'est de garder l'homme " .

Cette amitié virile il la partageait au cours de ses tournées de chant effrénées. Il aimait cette sorte de fratrie avec ses musiciens et ses amis Jojo, François et Gérard avec lesquels il refaisait le monde. Une amitié qui fut pour lui très utile dans son parcours de chanteur solitaire et qu'il chantait dans ses chansons " Jef " ou dans " Voir un ami pleurer "C'étaient pour Brel des moments de tendresse et de complicité dans lesquels il aimait se rassurer, il présentait d'abord à ses amis chaque nouvelle chanson qu'il venait d'écrire. Son épouse Miche le confiait en disant " l'amitié était sa grande affaire. D'ailleurs la disparition de son grand ami Jojo, c'est pour moi le démarrage de son cancer ".


L'amitié entre hommes et femmes est-elle possible ? Pendant longtemps, comme à l'époque de Brel, cette question était peu concevable car les deux sexes, vivant dans des univers séparés, ne se connaissaient pas vraiment jusqu'au mariage. Puis deux éléments vinrent bousculer ces rapports distants, d'une part la mixité qui s'est généralisée à l'école publique à partir des années 1960 et d'autre part la généralisation du travail des femmes.

De nos jours, l'amitié entre hommes et femmes suscite toujours des débats. Certains pensent que l'attirance sexuelle ne peut être totalement évacuée car entre désir et mixité, la jonction est délicate. Pour d'autres il n'existe pas d'ambiguïté. En revanche la complicité, l'humour, l'échange intellectuel sont des liens riches et précieux entre hommes et femmes dont il ne faut pas se priver.
Alors qu'il était encore jeune et qu'il connaissait la notoriété, Brel parlait déjà de la peur de vieillir en exprimant un certain ennui dans ses succès répétés. Est-ce que la chanson allait continuer à lui apporter ce " danger de vivre au bord du gouffre " qu'il ressentait à chaque représentation ? Dans la chanson de Jacky, que ne donnerait-il pas pour retrouver le bouillonnement de sa jeunesse et

" Étre une heure,

rien qu'une heure durant,

beau et con à la fois ".

Dans son ultime album, sorte de testament musical, qu'il écrivit aux îles Marquises, il exprimait plus encore

"Mourir cela n'est rien,

mourir, la belle affaire,

mais vieillir, ô vieillir.."

Brel n'acceptait aucun compromis avec le vieillissement et se mettait sans cesse en question pour retrouver le goût de vivre dangereusement.

Résultat d’images pour jacques brel  fart westIl fut tout au long de son existence cet être insatiable d'apprendre, de tout connaître, de vivre ses désirs les plus fous. Il a voulu toucher à tout, être chanteur, acteur, faire du cinéma, apprendre à piloter les avions, gouverner les bateaux et traverser les mers. Après le fiasco de son film Far West, il dira " je m'accroche d'une façon anormalement violente à mes rêves, c'et dangereux d'aller voir dans ses rêves ", cela ne l'empêchera pas plus tard de vivre jusqu'à l'épuisement, sa passion des voyages : " L'aventure, c'est le trésor qu'on découvre chaque matin ".

Il chantait l'amour universel, avec cette joie d'aimer la vie, les êtres et les choses :  " il y en a qui ont le cœur si vaste qu'ils sont toujours en voyage" ( Brel ).

Parmi tous ses voyages, celui d'aller à la rencontre des autres, est celui qui l'aura le plus inspiré dans son écriture. Il est pour moi le plus émouvant car il nous laisse en héritage les plus belles chansons de notre répertoire musical : " Quand on n'a que l'amour, " La quête ", " Il nous faut regarder " , " J'en appelle "  , " Je connais des bateaux "... et tant d'autres encore...


"Pour moi Dieu, ce sont les hommes, ils le seront, je suis optimiste. Je crois qu'il sont merveilleux, il faut peut-être qu'on le leur dise".

Dans sa quête d'absolu Jacques Brel touchait parfois des moments de grâce.


Résultat d’images pour jacques brel  et maady aux marquisesUn jour il tombe malade, et décide alors, coûte que coûte, un dernier voyage pour traverser le pacifique. A bout de souffle, il s'arrête aux îles Marquises où il trouvera un havre de paix avec une compagne auprès de lui.

Vivant dans une petite hutte modeste il veut se rendre utile en mettant son avion au service de la population, il veut rester humble et continuer à aimer. Il compose d'une traite son dernier album qu'il enregistre à Paris. Sa maladie s'aggravant, il rentre en France à Bobigny, où il décède en octobre 1976 à l'âge de 49 ans.
Il était un météore qui se croyait indestructible, ses ailes avaient l'envergure de celles des oiseaux de passage, faites pour les longues distances : " En voyageant j'ai compris que l'homme libre est nomade et j'ai choisi la liberté avant qu'il ne soit trop tard ", disait-il.

N'avons-nous pas tous en nous un peu de Jacques Brel ?

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" Le seul fait de rêver est déjà très important Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns Je vous souhaite d’aimer ce qu’il faut aimer et d’oublier ce qu’il faut oublier Je vous souhaite des passions Je vous souhaite des silences Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfants Je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence aux vertus négatives de notre époque Je vous souhaite surtout d’être vous "
Jacques Brel

Les Marquises

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