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Nous souffrons

D’un mal incurable

L’ESPOIR

Mahmoud Darwich, poète palestinien 1942-2008

Si le peuple palestinien ne souffrait pas de ce mal incurable : l’ESPOIR, il ne pourrait qu’être acculé au désespoir.

Comment garder espoir devant l’agrandissement exponentiel des colonies ?

Comment garder espoir face à la judaïsation spectaculaire de Jérusalem-Est ?

Comment garder espoir lorsque de nombreux jeunes se font assassiner à Hébron, au Check –point de Za’atara, à la porte de Damas?

Comment garder espoir lorsque l’on est témoin de l’acharnement des colons, des soldats, pour contraindre les quelques familles qui résident à Yanoun- le- haut de s’en aller ?

Comment garder espoir face au désarroi de plus en plus de familles dont les enfants sont en prison, torturés, des bédouins dont les maigres biens sont sans cesse détruits par les forces d’occupation israélienne ?

Cueillette des olives, proche des colonies

Avec Claudette, une amie de Marseille, partie avec moi pendant un mois, nous avons rejoint IWPS (International Women Palestine Solidarité). Ce groupe de 7 femmes, pour la plupart anglaises, cette année, formées à des techniques de non-violence, collaborent activement avec des référents palestiniens. Elles connaissent les villageois qui ont le plus besoin de notre présence afin de pouvoir cueillir leurs olives dans leurs champs situés proches des colonies, de la barrière d’annexion des terres (appelée à tort par l’armée israélienne mur de protection), des tours et des camps militaires.

Colonie de Revava :

En un an, elle s’est agrandie d’une quarantaine de maisons. Pendant que nous cueillons les olives, avec la famille X, du village d’Haris, les travaux de construction s’accélèrent. Cela m’étonne, n’est-ce pas la fête de Soukkot (fête des cabanes qui commémorent la fin de l’exode), jours fériés pour les Israéliens ? Ces jours pendant lesquels les Palestiniens ont encore moins le droit de circuler que les autres jours. « Pendant les fêtes juives, il est interdit de travailler, sauf pour la sécurité et la construction des bâtiments », me dira ironiquement, le paysan que nous accompagnons.

Colonie de Kedumin :

Le champ, dans lequel nous cueillons les olives, descend par paliers en direction des nombreux « mobile home » récemment construits. Plus nous nous en approchons, plus les risques sont grands d’être attaqués par les colons et d’être chassés par les soldats israéliens. Le chemin qui permettait de rentrer directement au village de Kfar Qaddum, d’où vient la famille avec laquelle nous cueillons, est réservé aux colons et interdit aux Palestiniens. Derrière la colonie, se trouve un autre champ, pour lequel le paysan doit avoir une autorisation de l’armée. Il ne pourra venir qu’avec sa famille, n’aura que 4 jours pour cueillir les olives de ses 40 oliviers, ce qui est insuffisant ! Les internationaux seront interdits, ce qui arrive de plus en plus souvent !

Colonie de Rechelim :

Elle s’étend à perte de vue, horizontalement et profondément, dans les terres palestiniennes. Une source d’eau importante, a été captée par les colons. A son emplacement de hautes plantes vertes ont poussé. De part et d’autre, du chemin de terre que nous empruntons pour aller, en tracteur, du village d’As Sawiya à l’oliveraie, herbes et arbres calcinés par les incendies criminels des colons.

Les paysans ont besoin d’une autorisation pour aller sur leurs Terres. Autorisation qu’ils refusent. « Nous sommes sur notre Terre. Nous n’avons pas à demander une autorisation à l’occupant israélien», nous dira l’un d’eux. Colons et soldats viennent régulièrement les harceler, les chasser. Les paysans reviennent aussi.

Le jeudi 13 octobre, nous travaillons avec les Palestiniens dans leur oliveraie. Lorsqu’arrivent les 3 soldats israéliens, nous avons terminé et sommes déjà en train de repartir, brinqueballés sur notre tracteur, assis sur nos sacs d’olives. Satisfaits d’avoir cueilli des olives dans ce verger, sans avoir demandé une autorisation. Trop tard pour les soldats!

Colonie de Brachin

De bon matin, accompagnées par un des fils de la famille du village de Bruquin, avec lequel nous allons cueillir, nous pénétrons à l’intérieur de la colonie de Brachin et longeons les bâtiments agricoles. Nous traversons un immense plateau où se trouvent des vestiges importants, plusieurs fois centenaires : tombes funéraires, abreuvoirs, puits. Malgré les aboiements des chiens de la colonie, nous ne voyons personne. Est-ce notre présence, nous sommes 4 internationaux ? «Habituellement, lorsque nous passons ici, les soldats arrivent et nous demandent où nous allons » s’étonne celui qui nous guide.

C’est en dessous de ce plateau que nous retrouvons la famille avec laquelle nous allons cueillir. Ici elle possède 100 oliviers. « 2 ou 3 fois par semaine les colons ou les soldats viennent nous harceler, nous demandent nos papiers, quelquefois de partir ». Près des oliviers, une rivière d’eau puante et polluée. Ce sont les eaux usées déversées par les colons d’Ariel.

Cueillir les olives à proximité des tours et camps militaires

Dans ces lieux, c’est l’armée qui rend la cueillette difficile. Nous accompagnerons pendant trois jours la famille d’un des « 5 garçons d’Haris » dans son champ proche de la tour militaire du village d’Haris. En mars 2013, 5 adolescents de ce village ont été passait soupçonnés d’avoir causé l’accident d’une voiture de colons qui sur la route, en lui jetant des pierres. Un enfant blessé a succombé plus tard sans que personne ne puisse dire si la mort était due à l’accident. Ces 5 ados ont été arrêtés, bien qu’ayant toujours nié avoir lancé des pierres. Il n’y avait aucun témoin au moment de l’accident. Ils ont été incarcérés. En décembre 2015, leur procès a eu lieu. Leur condamnation : soit chaque famille payait une amende de 7.000 euros avant fin janvier 2016 et leur fils restait 15 ans en prison, soit elle ne payait pas en temps voulu et leur fils purgeait une peine de 25 ans. Ces familles sont pauvres. Un appel international a été lancé et l’argent trouvé.

La mère d’un des adolescents témoigne : « Mon fils est actuellement dans une des prisons du Nakab (Néguev). Depuis trois mois, ni son père ni moi, n’avons eu l’autorisation de lui rendre visite. Pourquoi ? L’armée israélienne ne répond jamais à nos questions. Ne pas le voir me fait souffrir. Lui faire passer des vêtements est difficile. Les conditions ne sont jamais les mêmes. Chaque mois, nous lui envoyons de l’argent pour qu’il puisse se nourrir correctement. Il partage son repas avec les prisonniers dont les familles sont trop pauvres pour les soutenir financièrement.

Mon fils n’arrive pas à étudier en prison. C’est trop difficile.

Lorsque notre fils sera libéré, il devra être attentif à ce qu’il fait. Sinon, il sera arrêté à nouveau pour une période de 5 ans. Nous avons déjà été avertis par l’armée.

Tous les 5 ans, les familles ont le droit de rencontrer leur prisonnier en parloir, sans les vitres de séparation. Mais elles doivent faire très attention à ce qu’elles disent. Les gardes écoutent et peuvent les arrêter à la sortie. »

Entre le check-point d’Huwwara à la sortir de Naplouse et le village de Bourin, proche de la colonie d’Ithzar, un camp militaire s’étend sur plusieurs centaines de mètres avec miradors et clôtures électriques. A ses pieds, un immense terrain vague où il reste quelques rares oliviers. Interdiction par l’armée israélienne d’en planter de nouveaux. Nous irons cueillir sur 8 oliviers, alignés en file indienne. Ils n’ont pas encore été arrachés. Ils appartiennent à Karim. Comme de très nombreux Palestiniens, ce dernier a déjà fait plusieurs séjours en prison.

Pendant que nous cueillons, un drame tout près d’ici, au check-point de Tappuah (Za’atara), une jeune femme de 19 ans est tuée par les soldats. Elle revenait de Jérusalem où elle était allée chercher un visa pour rejoindre son mari qui travaille aux Etats-Unis. Elle est descendue d’une voiture pour en prendre une autre et aller retrouver sa famille à Naplouse. Un chauffeur de taxi présent au moment du drame témoignera : « A sa descente de voiture, les soldats lui ont demandé de lâcher son sac. Ce qu’elle a fait. Elle a levé ses bras en l’air. Plusieurs coups de feu sont partis. Elle était morte. »

Nous avons accompagné pendant deux semaines des familles palestiniennes dans leurs champs d’oliviers. Il n’y a eu aucun incident avec les colons et avec l’armée. Notre présence est-elle dissuasive ? Il semblerait que oui. Toutes ces familles témoignent de problèmes lorsque des internationaux ne sont pas avec elles. Notre présence les rassure. Des liens d’amitié se sont créés avec celles que nous retrouvons chaque année. Amitié dans laquelle elles puisent soutien moral et force de poursuivre leur résistance. Amitié qui donne sens à nos vies, nous aide à grandir en Humanité.

L’occupation, la colonisation israélienne ressemblent à une pieuvre dont les tentacules étouffent progressivement la vie des Palestiniens, où qu’ils soient, dans les villes, les villages, sur les routes, dans leurs maisons.

Yanoun- le- Haut,

beau village comme on en voit beaucoup en Palestine, se situe à 8 kms d’Aqraba, à 15 kms de Naplouse, à 700 mètres d’altitude. Il se divise en 2 bourgades Yanoun- le- Haut et Yanoun- le- Bas, séparées par une seule route de 3 kms, sans issue.

Si Yanoun- le- Bas est en Zone B (l’Autorité palestinienne y a, en principe, la responsabilité de l’administration, Israël conservant une responsabilité prépondérante pour les questions de sécurité), Yanoun- le- Haut est en Zone C (sous le contrôle total d’Israël pour la sécurité et l’administration), entouré de 5 colonies.

Colons et soldats harcèlent, nuit et jour, les 6 familles, soit 37 personnes, qui y vivent toujours, pour qu’elles quittent cette bourgade afin de pouvoir s’emparer de leurs maisons et de leurs terres. L’armée israélienne pourrait ainsi accéder directement à la Vallée du Jourdain.

Nous avons, Claudette et moi, été accueillies par le maire de Yanoun- le- Haut. Il nous a parlé des nombreuses exactions dont les habitants sont victimes : ‘Il nous est interdit de construire, d’aller à plus de 10 mètres de nos maisons, de sortir nos moutons de leur enclos, nous obligeant à acheter du fourrage toute l’année.

Lors de la cueillette des olives, nous n’avons le droit qu’à 5 jours pour ramasser notre récolte, ce qui est bien sûr insuffisant. Les internationaux n’ont pas le droit de nous accompagner ! Les colons lâchent leurs moutons dans les oliveraies pour qu’ils mangent les arbres, foncent avec leurs quads sur nos enfants, leur jettent des pierres. Les soldats les regardent faire et n’interviennent pas.

Lorsqu’une femme veut accoucher, nous n’avons pas le droit de l’accompagner en voiture à l’hôpital à Naplouse. Nous sommes obligés de faire venir une ambulance, ce qui nous coûte très cher

En 2004, la Belgique a payé le raccordement électrique à Yanoun- le- Bas. L’année suivante l’armée israélienne le détruisait. Nous l’avons reconstruit.

Nous n’avons pas d’eau. Les Israéliens refusent de nous en vendre. C’est l’Autorité palestinienne qui nous la fournit, à un prix élevé

La nuit, des fusées éclairantes nous éblouissent le visage dès que nous sortons de chez nous. Nous sommes ainsi surveillés, jour et nuit.

Lorsque les colons descendent sur la route, quelques minutes plus tard, les soldats arrivent et la ferment.

Si les colons ou l’armée avaient appris votre venue ici, ils vous auraient probablement empêchés de passer. »

Les habitants de Yanoun résistent. L’école primaire accueille 9 enfants. Les plus grands vont au collège à Aqraba. 5 jeunes étudient à l’Université « En Najah » de Naplouse. Un car, mis à disposition par l’UNICEF, assure les déplacements.

Ils continuent de préparer des semis, de replanter des oliviers à proximité de leurs maisons, d’élever de la volaille.

Une présence permanente d’internationaux avec l’EAPPI (Ecumenical Accompaniment Programme in Palestine and Israël) rassure les familles.

Le maire de Yanoun- le- Haut ne demande pas de l’argent. Mais il souhaite que des parlementaires, des élus, viennent sur place pour se rendre compte de ce qui se passe et puissent, en connaissance de cause, le dénoncer, agir pour que le gouvernement israélien cesse son occupation, sa colonisation, respecte le droit international.

Village de Eïn Al Beida

Ce village de 1000 habitants, dans la vallée du Jourdain, le long de la Route 90, est enserré entre 2 terres volées aux Palestiniens, cultivées par les colons de la colonie de Mechola.

Pour nous y rendre, à partir de la localité de Tayasir, à quelques kilomètres de Tubas, nous rencontrons de nombreux campements de Bédouins, tous plus pauvres les uns que les autres. Ils souffrent en permanence des attaques des colons et des soldats. Sur notre gauche, nous apercevons un camp militaire important.

De chaque côté de la route le terrain est miné. Sur d’énormes blocs de pierre il est signalé « Danger de mort », mais rien n’indique l’emplacement précis des mines. Dans cette région désertique le vent souffle souvent fort. Les mines se déplacent dans le sol. Régulièrement des enfants, des animaux sont tués ou grièvement blessés.

Nous nous arrêtons dans une petite maison de 2 pièces, à l’entrée de ce village. Interdiction par Israël de construire plus grand. Interdiction d’avoir de l’eau dans les robinets. La société israélienne « Mékorot » vient remplir de temps en temps une citerne de 1 mètre cube. Eau vendue au prix fort.

Cette famille de 3 enfants vit de maraîchage. Pas de tracteur. Pas d’âne. Pas de volailles. Pas de moutons. Les légumes sont vendus au marché, soit à Tubas, soit à Naplouse. Elle est très pauvre.

Les soldats circulent en permanence sur la route, rentrent dans la maison de jour comme de nuit, cassent, menacent, effrayent les enfants.

Près d’ici, nous nous arrêtons dans un campement de Bédouins, celui de Khirbet Tell el Himma. Les soldats sont venus, ont tout cassé. En prévision des pluies hivernales, des tôles métalliques avaient été mises de côté par les Bédouins, afin de construire des abris plus sûrs pour leurs moutons et pour consolider les lieux d’habitation. L’armée les a écrasées et rendues inutilisables !

Sous une tente, à l’entrée du campement, sont rassemblés le responsable national de toute la communauté bédouine, des journalistes palestiniens et des bédouins dont les biens ont été détruits. Photos. Interviews. Articles qui paraîtront sur des réseaux sociaux, des journaux locaux. Pour quel impact ?

VILLAGE BENI NAÏM

Ce grand village de la région d’Hébron est très souvent complètement fermé par les forces d’occupation israélienne. Des jeunes sont tués au cours des affrontements avec les soldats. Lors du dernier ramadan, en juillet 2016, 4 ont été abattus : une fille et 3 garçons. Le corps d’un de ces jeunes a été rendu à la famille. Les corps des trois autres gardés par l’armée. C’est une pratique courante. Pour « punir » les familles de ceux qui ont été tués, les corps sont emportés et congelés. Ils sont parfois rendus plusieurs mois après, méconnaissables.

Dans ce village, je rencontre le prisonnier auquel j’ai écrit durant plusieurs années. Il a été libéré au printemps dernier. Il y a deux ans, j’avais rendu visite à sa famille. Sa femme m’avait donné sa photo, prise en prison. Il m’était apparu très amaigri, avec une barbe hirsute. Je me retrouve face à un homme d’une cinquantaine d’années, bien rasé, au visage reposé et souriant. Emotion partagée.

Il raconte : «J’ai été arrêté le 5 juin 2006 et condamné à 10 ans de prison. J’ai été libéré en mai 2016. Je devais l’être avec d’autres prisonniers à 20h30 dans un camp militaire proche d’ Hébron, mais les soldats nous ont laissés à l’entrée d’une colonie. D’autres prisonniers ont été libérés en même temps que moi. Nous ne savions pas où nous étions. Heureusement, une voiture du club des prisonniers suivait et nous a crié : ne craignez rien, on va s'occuper de vous.

Je n’ai pu avertir personne de ma libération. J’ai seulement emporté avec moi les courriers reçus.

Ma réadaptation a été très difficile. J’ai reconnu mon village. Mais lorsque j’ai été incarcéré, mes enfants(10) étaient encore petits et je les ai retrouvés adultes. (Une de ses filles a accouché quelques jours après la libération de son père. Il lui a demandé que ce bébé grandisse chez lui).

En prison, c’est chaque jour, la même chose, la même routine. J’ai gardé cette routine en moi. Si mon corps est là, ma tête, elle, reste en prison. Dès que j’entends du bruit, je regarde vers les fenêtres ou la porte pour voir si ce ne sont pas les soldats qui reviennent me chercher.

La réadaptation est si difficile qu’un des frères du chauffeur qui nous accompagnait, 1 an, après sa sortie de prison où il était resté 4 ans, a demandé d'y retourner.

En prison, les conditions de vie sont très difficiles. Des interdictions sont imposées dans tous les domaines de la vie. Les gardes ont le contrôle sur tout, même sur les vêtements que nous portons la nuit. Lorsqu'ils nous comptent, nous n’avons pas le droit d’aller aux toilettes. Parfois, il nous faut insister pour obtenir ce à quoi nous avons droit, ne pas nous laisser faire. De temps en temps, les gardes nous coupent l’eau, l’électricité, nous blessent en nous aspergeant avec des jets d’eau très puissants.

Régulièrement des prisonniers se mettent en grève de la faim. Lorsqu’ils la font à plusieurs, elle a plus d’efficacité. Celui qui fait la grève seul souvent n'obtient rien et met sa santé en danger. Beaucoup de pressions sont exercées sur lui. Ses choix : la vie ou la mort. Des séquelles s’en suivent le plus souvent.

Après mon arrestation une équipe de médecins sans frontières est venue plusieurs fois chez moi, soutenir ma femme et ma mère. Ils vont régulièrement dans les maisons où des arrestations ont eu lieu, apporter leurs conseils aux proches, toujours très affectés.

Beaucoup de prisonniers souffrent de problèmes psychologiques. Lorsque les gardes remarquent qu'un prisonnier présente des troubles, ils l'emmènent en consultation auprès d'un psychiatre, mais c’est souvent le même médecin que celui qui torture. Comment peut-on à la fois être médecin et bourreau ? Soit il prescrit akamol (paracétamol), soit des somnifères, soit il le fait enfermer, pieds et mains liés, dans une cellule d’isolement.

Le pire, c’est pour les enfants. Les soldats israéliens sont très durs avec eux. Une fois, un groupe de prisonniers dont je faisais partie a été conduit à l’hôpital. Nous avons rencontré un véhicule militaire emmenant des enfants au tribunal. Ils étaient violemment jetés au sol. Nous avons crié pour qu'ils arrêtent.

Pour les peines longues, après 7 ans d’incarcération, les prisonniers passent devant un second tribunal. S’ils n’ont commis aucune faute la date de leur libération peut-être avancée, mais cela n’arrive jamais !

Les lettres venant de France sont très importantes pour les prisonniers. Ils savent qu’ils ne sont pas seuls. Elles leur soutiennent le moral, leur donnent le courage de tenir. Il faut continuer à écrire. Ces lettres ne créent pas de problèmes aux prisonniers. Les gardes savent qu’elles ne mettent pas en danger, la sécurité.

Les prisonniers changent souvent de prison. Les lettres peuvent suivre. Ca dépend des gardes. Il arrive parfois que des gardes nous respectent. Une éthiopienne était très gentille avec nous. »

Village de Madama

Ce village, proche de Naplouse, souffre beaucoup des méfaits des colons d’Ithzar. Cette colonie, peuplée d’extrémistes religieux, rend la vie très difficile aux villages qu’elle domine.

En octobre 2015, N., 14 ans, somnambule, se lève une nuit, et part, sans que ses parents s’en aperçoivent, en direction de la colonie. Coups de feu. N., blessée à la main, à la jambe, est emportée par des soldats au poste d’interrogation d’Huwwara. Accusée d’avoir voulu tuer des colons, elle est incarcérée.

Je retourne visiter sa famille. Je suis reçue par sa maman et ses huit frères et sœurs. Les plus grands racontent : « N. sera libérée le 16-6-2017. Elle souffre toujours de sa main blessée. Ses sœurs aînées n’ont pu lui rendre visite qu’une fois depuis son incarcération ainsi que sa mère, mais pas en même temps. Notre mère n’a pas pu revoir sa fille depuis 5 mois. Notre père pourra la visiter le 11/11 de ce mois. Depuis l’arrestation de sa fille, il n’a pu travailler que 2 mois.

N. a étudié l’hébreu en prison avec L.J. palestinienne d’Israël en prison pour 14 ans. N. ne peut recevoir ni vêtements, ni argent. Elle doit manger la nourriture de la prison, très mauvaise.

Les gardes l’ont mise un jour en cellule d’isolement pour l’interroger. L’amende a été de 3000 Nis.(environ 750 Euros).

Le jour de l’arrestation, nos parents et nous les 2 grandes sœurs ont été convoquées séparément pour interrogation à un poste militaire situé dans la colonie d’Ariel. Un militaire druze, parlant arabe, m’a téléphoné (c’est la sœur aînée qui parle) pour m’interroger. J’ai eu peur. J’ai menti. Je lui ai dit que je m’étais disputée avec ma sœur, que je n’avais pas voulu lui cuisiner un plat qu’elle aimait et que fâchée, elle était partie. Je lui ai dit aussi qu’elle était malade, qu’elle marchait la nuit. Il m’a répondu : alors, pour un plat de cuisine, tu as menacé notre état !

On envoie pull et argent sous le nom d’autres prisonnières. C’est L.J. qui arrive à nous transmettre des nouvelles de N.

A son arrestation, une association des droits de l’homme, et une association des élèves du collège sont intervenues pour demander sa libération. Aucune réponse. Nous ne savons pas si les lettres arrivent. Une fille de 12 ans a été incarcérée 4 mois en même temps que N.

Depuis l’arrestation, à 3 reprises, un groupe de colons, avec enfants, hommes et femmes, s’est approché de notre maison en criant dans un mégaphone, en hébreu, en arabe et en anglais, qu’ils allaient nous brûler comme la famille de Douma. A chaque fois, ce sont des jeunes du village qui les ont repoussés. Nous avons peur.

Les gardes sont très violents avec les prisonniers. »

Ville de Naplouse

Cette ville, la plus grande de Cisjordanie, est connue pour sa forte résistance à l’occupant israélien. C’est d’elle en 2001 qu’est partie la seconde intifada. Le check-point d’Huwwara, passage obligé pour se rendre en direction de Ramallah, toujours gardé par des soldats, est souvent fermé. Les affrontements entre l’armée et les Naplousis sont fréquents.

La nuit du 2 au 3 novembre, à minuit, trois fortes explosions me réveillent. Bombes ? Naplouse est dans une cuvette avec beaucoup d’échos. C’est difficile de savoir d’où vient le bruit. De 3 heures du matin à 5h30, tirs nourris dans le quartier où je suis hébergée. Personne ne peut dormir. Pas de morts. Pas de blessés. Ce serait pour rappeler aux Naplousis, que c’est elle, l’armée d’occupation, qui est maître des lieux.

Pour les personnes qui chaque jour vont travailler, les déplacements sont souvent difficiles. En témoigne Sabra : « Dernièrement, j’ai pris un bus palestinien pour me rendre de Naplouse à Ramallah où je travaille. Nous sommes une cinquantaine : des travailleurs, des malades, des enfants accompagnés de leur mère. Nous avons passé le check-point de Huwwara, à la sortie de Naplouse, sans difficultés. Mais, avant d’arriver à celui de Za’atara, à une dizaine de kilomètres plus loin, deux véhicules militaires israéliens qui nous suivaient, ont contraint le bus de sortir de la route et de s'arrêter dans un endroit isolé. Un officier israélien est monté dans le bus, suivi par des soldats qui braquaient leurs armes sur nous. L'officier a ordonné aux jeunes hommes d'enlever leurs pulls, de descendre du bus. Dehors, il faisait froid. Une soldate a demandé aux jeunes femmes de descendre, elles aussi. Elle a fouillé leur sac à main en criant. Je faisais partie du lot. La soldate a braqué son arme sur moi, m’a demandé à plusieurs reprises mon sac à main. Dedans, il y avait mes papiers personnels, mon portable, une pomme et un peu d’argent. A la quatrième fois, la soldate s’est emparée de mon sac à main, m’a demandé si je n’avais pas d’arme. Elle voulait mon portable pour regarder mes photos. J’ai d'abord refusé ” ce sont des photos personnelles, celles de mon mariage". Elle a exigé que je le lui remette "je veux voir ce qu'il y a dans votre portable". Elle m’a demandé d'enlever mon long manteau d’hiver, le foulard avec lequel je couvre ma tête, de soulever mes vêtements. Ceci, devant tout le monde, ce qui était très humiliant pour moi. La soldate hurlait, en hébreu. Je ne comprenais pas. Je lui ai demandé de parler en anglais ou en français. Mais elle n’entendait pas et continuait de crier en hébreu. Pendant une heure et demie, nous sommes restés debout dans le froid, pendant que les soldats fouillaient minutieusement le bus.

Parmi nous, il y avait un jeune homme épileptique. Ils l’ont jeté à terre. La peur lui a déclenché une crise. Il tremblait de tout son corps. Son frère, qui l’accompagnait, le regardait de loin, impuissant. Finalement, c’est lui qui a été menotté et embarqué par l’armée.

Nous sommes remontés dans le bus et nous avons pu repartir.

Voilà ce qui fait notre quotidien. Où sont les journalistes pour le dénoncer? Quels sont les médias dans le monde qui en parlent ? »

Dans un camp de réfugiés de Naplouse, je rencontre M, 35 ans, libéré de prison depuis 4 jours, après 12 ans d’incarcération. Il a 7 frères et sœurs. Son visage est dur, fermé, son regard haineux :

« Pendant que j’étais en prison, un de mes frères a été assassiné, et 3 autres incarcérés, mon père est décédé ainsi que ma tante, mon oncle, soit 5 personnes de ma famille. Je n’ai pas pu les revoir. J’ai toujours 2 frères en prison. Ces 5 dernières années, ma mère n’a pas eu le droit de me rendre visite.

Je ne recevais pas de lettres de France, mais d’autres prisonniers en avaient. Ces lettres sont très importantes.

Dernièrement, j’étais incarcéré dans le Nakab (Néguev). Les soldats m’ont libéré dans un camp militaire proche d’Hébron. C’est très loin de Naplouse.

Je n’ai pas peur des soldats israéliens. ! »

Jérusalem-Est

L’avenir de la Palestine se joue ici. La police israélienne, omniprésente, de jour comme de nuit, exerce une pression très forte sur les résidents palestiniens, leur rend la vie impossible pour qu’ils s’en aillent : meurtres, emprisonnements, démolitions ou vols des maisons, humiliations (voir en annexe), incursions des colons notamment sur l’esplanade des mosquées, agrandissement des colonies.

Dans la vieille ville, porte de Damas, des Palestiniens sont régulièrement arrêtés. Plaqués au mur, bras levés, devant les passants, ils sont palpés sans ménagement. Ce samedi 12 novembre, je suis présente lorsqu’un policier tord violemment le bras d’un jeune homme et le lui bloque dans le dos pendant qu’il le fouille avec l’autre main.

A plusieurs reprises, je rencontrerai des hommes palestiniens, entourés par des policières israéliennes, prêtes à tirer s’ils n’obtempèrent pas à leurs ordres.

Le quartier de Silwan

Ce quartier proche des remparts de la ville est celui de tous les dangers. Le vol des maisons par les colons protégés par la police israélienne, se poursuit. La démolition des 88 maisons du centre de Silwan, appelé Boustan, n’a pas commencé. Leurs propriétaires ont reçu un ordre d’expulsion. A la place de leurs maisons, un jardin talmudique (jardin religieux juif) sera créé.

Les colons, les policiers, de jour comme de nuit, circulent dans Silwan, insultent, agressent les habitants. Ils sont armés. Ils blessent, mettent en prison et tuent. Des jeunes, des enfants tentent de résister en lançant des pierres. S’ils sont attrapés, ils risquent la prison soit en Israël soit « à domicile ». Actuellement, il y aurait des centaines d’enfants,(je n’ai pas pu vérifier l’exactitude de ces chiffres)- les plus jeunes n’ont que 9 ans- enfermés dans leurs familles. Aller à l’école, sortir dans la rue, leur est interdit. Si ces consignes ne sont pas respectées, ce sont les parents qui risquent d’être incarcérés.

D’autres enfants peuvent être enfermés dans des familles qu’ils ne connaissent pas, choisies par la police israélienne, à Ramallah ou ailleurs. Ces familles sont surveillées en permanence. Enfermement qui peut durer un an.

Le creusement du tunnel, pour officiellement découvrir des sites archéologiques, se poursuit. Il part de la piscine de Siloé, englobée maintenant dans les travaux. Une fois terminé, il débouchera sous la mosquée d’El Aqsa, pour fragiliser ses fondations et la détruire.

Au centre Mada’a, les activités éducatives auprès des jeunes, des enfants se poursuivent. Les jeunes rappeurs, venus à ST Etienne donner un concert en juillet 2015, restent actifs. Aucun des jeunes de ce groupe n’a récemment été tué, blessé, ou incarcéré.

Sont-ils protégés par leur engagement musical ?

Le quartier de Cheikh Jarrah

Dans ce quartier, très convoité par le gouvernement israélien pour y installer leurs ambassades, les vols des maisons palestiniennes par les colons sont nombreux. Ils s’y installent en toute impunité. Je rends visite à celle vieille dame de 97 ans, chassée de Haïfa, sa ville natale, en 1947. Je la rencontre chaque année. Depuis, elle vit à Cheikh Jarrah. En 2011, la maison de son fils, qui jouxtait la sienne, a été volée par des colons. Elle-même a reçu un ordre d’expulsion, jusqu’à ce jour non exécuté. Une de ses filles vit à Naplouse. Elle est mariée à un Palestinien de cette ville. Pour rendre visite à sa mère, elle doit demander une autorisation à la police israélienne. Autorisation rarement accordée.

Le village de Lifta

La veille de repartir en France, je retourne dans ce magnifique village palestinien, dont les habitants ont été chassés en décembre 1947. Leurs descendants vivent, soit à Jérusalem-Est, soit à Ramallah. Ils ont demandé aux autorités israéliennes de revenir habiter à Lifta. Demande rejetée.

Ce village est bien conservé, même si des toits commencent à s’effondrer, des murs intérieurs à se lézarder.

Véritable mémorial, violé par des Israéliens qui viennent taguer les murs, s’installer, sans vergogne, pour pique-niquer et laisser leurs ordures.

Les Palestiniens poursuivent leur Résistance, avec la conviction qu’ils sont dans leurs droits, qu’un jour viendra où justice sera faite, qu’ils pourront vivre libres et en Paix sur leur Terre.

Résistance courageuse, non sans risques, pour eux, pour leur famille.

Les colons, les policiers, les soldats israéliens, leur opposent la force de leurs armes.

Les Palestiniens nous invitent à demeurer vigilants dans la solidarité que nous souhaitons leur témoigner.

Saurons-nous les entendre ?

Voulons-nous les entendre ?

Décembre 2016

Denise

Annexe

L’humiliation : le marteau qui écrase la société palestinienne de Samah Jabr, palestinienne, psychiatre, psychothérapeute. Elle exerce en Palestine occupée.

Une mosquée endommagée par les frappes aériennes israéliennes.

Si l’on peut s’attendre à ce que l’exercice d’un contrôle militaire sur un pays occupé inflige une douleur et un traumatisme inévitables aux citoyens de ce pays, l’histoire de la politique israélienne montre qu'elle est allée bien au-delà du besoin « pragmatique » d’un occupant de dominer et soumettre une population locale. L’humiliation israélienne des Palestiniens est une fin en soi.

L’humiliation est ainsi l’une des plus grosses blessures éprouvées dans le contexte palestinien et pourtant, elle est sous-documentée à un point tel que cette humiliation est considérée comme presque normale.

En dépit des résolutions des Nations-Unies, l’acquiescement du monde à l’occupation de la

Palestine par les précédentes puissances coloniales a dénié aux Palestiniens leur liberté, leur statut de citoyens, et l’exercice de leurs droits humains au niveau international. Au niveau de la société, l’occupation a généré des couches d’humiliations en maintenant une inégalité au sein des relations de pouvoir et des perceptions d’un statut culturel. À ces vastes sources de blessures, viennent s'ajouter les expériences personnelles, répétitives, interminables de l’humiliation, qui ne sont épargnées à aucun individu palestinien.

Les forces israéliennes omniprésentes sont en contact quotidien avec les hommes, les femmes et les enfants palestiniens ; dans ces interactions, l’humiliation et la honte sont typiques. Et on se demande : comment un homme humilié peut-il regarder sa femme dans les yeux et qu’elle se sente protégée et fière ? Comment un parent humilié peut-il promettre un avenir à un petit si celui-ci se trouve entre les mains d’un être humain dont l’esprit a été brisé ?

Dans un exemple de ce genre, Issa, un homme qui travaillait comme chauffeur pour une

organisation médicale, avait transporté un groupe de travailleurs de la santé dans une région isolée, touchée par la violence politique (tous les noms ont été changés pour préserver la confidentialité).

Alors qu’il attendait dans son véhicule que ses collègues reviennent, des soldats se sont approchés pour lui demander ce qu’il faisait là. Il a présenté le document approprié attestant que lui et son organisation médicale avaient l’autorisation de venir à cet endroit et il leur a expliqué qu’il attendait ses collègues pour les remmener. Un soldat s'est mis alors à crier sur lui de sorte que tout le monde a pu entendre : « Vous êtes ici pour soigner des chiens ! Venez chez moi pour soigner mon chien qui est malade ! ». Et le conducteur de lui répondre : « Je ne soigne personne. Je suis juste le conducteur de la voiture ». Et en réponse, le soldat a frappé Issa au visage.

Dans un autre exemple, mon patient Mazen rentrait chez lui de son travail, tard dans la nuit, dans la région du mont Scopus à Jérusalem. Il a été interpellé par trois soldats qui l'ont poussé contre un mur pour une cérémonie d’humiliations qui a consisté à lui donner des coups de pieds et à lui arracher ses vêtements. Ils lui ont demandé les noms de son épouse, de ses soeurs et de sa mère, et ils ont insulté ces femmes avec des épithètes absolument répugnantes. Ils ont insisté pour que Mazen répète ces obscénités jusqu’à ce que finalement, il fonde en larme. À ce moment, les soldats se sont mis à rigoler.

Autre exemple, l’armée israélienne avait attaqué une prison palestinienne dans la ville de Jéricho, en mars, et elle a forcé les détenus comme les agents pénitentiaires palestiniens à se dévêtir. Les Israéliens ensuite ont pris des photos des détenus et des gardiens de la prison dans leurs sous-vêtements, et les ont distribuées sur les médias sociaux.

Forcer les Palestiniens à se dévêtir est en réalité une pratique courante, que l'on voit fréquemment à l’aéroport et aux check-points omniprésents. Les gardes de la sécurité prennent habituellement les foulards et les chaussures des Palestiniennes et les mettent dans un même récipient plastique à l’aéroport pour les passer à la détection mécanique. En fait, j’ai demandé une fois que mes chaussures et mon foulard soient mis dans des casiers séparés pour ne pas salir mon foulard, mais il m’a été répondu que si je ne me conformais pas au « règlement », je ne serai pas autorisée à prendre mon vol.

L’internet fournit de multiples occasions pour exposer les Palestiniens à la honte et à l’humiliation, telle cette pratique dégradante des jeunes femmes soldates qui photographient les Palestiniens âgés après leur avoir mis un bandeau sur les yeux et passé des menottes, puis elles envoient ces photos sur les médias sociaux.

Ces actes omniprésents d’humiliation de la personne ne sont pas simplement des effets secondaires, collatéraux, de l’occupation, ils sont la base de sa politique. Une caractéristique essentielle de l’occupation est de cibler et de saper chaque facette de l’identité palestinienne, et tout particulièrement ces aspects de l’identité qui sont source de fierté pour le développement intellectuel et moral émergeant d’une nation palestinienne.

L’humiliation agit pour étouffer les sources d’autonomie et d’indépendance. Elle vise à réduire les Palestiniens à un état de silence passif. Dans le même temps, l’humiliation des Palestiniens constitue un outil qui soulage les angoisses et les appréhensions des forces israéliennes, et de ceux qui en profitent dans le public israélien.

Un aspect pourtant encore plus douloureux de l’humiliation est vécu quand nos dirigeants sont poussés à l’infamie et à la servilité envers Israël. La capitulation de la direction palestinienne devant l’agression israélienne mine la force du peuple palestinien dans ses moyens psychologiques aussi bien que dans ses effets concrets sur la production économique. Une telle direction palestinienne projette sur le monde une image de mendiants médiocres, n’ayant qu’une propension au mensonge, et prête la main aux tentatives de lancer des poursuites en justice contre la résistance et l’opposition palestiniennes, tout en épuisant les ressources de la population palestinienne à coups de frais, de taxes et d’emprunts. Et au milieu de tout cela, l’Autorité palestinienne envoie une délégation de 15 membres de haut niveau conduite par Muhammad Al-Madani, membre du comité exécutif de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine), pour « énumérer les mérites » du défunt dans un appel à condoléances pour la famille de Munir Ammar, le chef de l’Administration civile israélienne qui avait la responsabilité de soutenir les colonies illégales en Cisjordanie !

Ces histoires devaient être dites, mais elles ne le sont pas souvent.

L’interprétation de l’humiliation a un but : produire un intense sentiment de faiblesse chez les individus palestiniens et dans la communauté dans son ensemble. L’expérience de l’humiliation est inexprimable ; la honte qui s’y associe empêche les gens de traduire leur vécu en mots, et elle rend ce vécu réfractaire à son récit. Peur et hypocrisie, à tour de rôle, réduisent au silence une validation publique du vécu de l’humiliation. S’attendant à un échec d’une validation publique, les personnes humiliées s’isolent encore davantage. Le vécu de l’humiliation devient alors inaccessible à un retraitement ; il devient impossible d’élaborer un contre-récit dans lequel la victime est conceptualisée en tant que protagoniste, et où les évènements se voient chargés de nouvelles significations qui reconnectent la victime au sein d’un réseau de relations de soutien.

Récemment, le représentant d’Israël aux Nations-Unies a été élu président de la Commission juridique des Nations-Unies, la semaine même de l’anniversaire de son occupation illégale des terres palestiniennes en 1967, et en dépit de son long passé de mépris pour les résolutions des Nations-Unies et de violations des lois internationales.

Des évènements comme ceux-ci dénient au peuple palestinien le droit d’articuler des contre-récits sur la scène mondiale qui informent sur notre vécu de l’injustice et de l’humiliation. Ces évènements nous rendent plus vulnérables au récit selon lequel notre humiliation est nécessaire, appropriée et justifiée.

Il est dommage que l’humiliation mette en mouvement des facteurs psychologiques qui affaiblissent l’humilié et qui lui font plus de mal encore. Les émotions de la personne humiliée n’empêchent pas une nouvelle humiliation d'apparaître, bien au contraire. Beaucoup de personnes humiliées deviennent doucereusement sensibles aux sentiments et aux attentes de l’auteur des humiliations, et évitent avec vigilance de reconnaître

leur propre colère. Il peut y avoir des impulsions à s’identifier à l’auteur et à justifier l’humiliation des autres qui lui résistent fièrement. Nous voyons ces dynamiques chez les Palestiniens qui justifient l’humiliation de ceux qui osent résister à l’occupant ; nous voyons ces dynamiques chez ceux qui accusent les autres de se plaindre de l’humiliation, prétendant que ces victimes ont simplement des personnalités vulnérables ou faibles, comme si le

vécu de l’humiliation avait lieu seulement dans leur tête plutôt que dans la réalité.

D’un point de vue psychologique, l’expérience de l’humiliation est hautement pathogène. Elle sape l’ego et conduit à des états d’une rage impuissante. En effet, quand les patients se présentent dans un centre psychiatrique avec les profils diagnostiques d’une dépression majeure, de l’angoisse, ou même de tendances suicidaires, il y a souvent un passé d’humiliations derrière ces symptômes.

L’humiliation peut également conduire à une intense colère active ; impuissante face à son auteur, la victime peut voir en chacun comme une représentation de l’ « autre ». Par l’activation de groupe de ces dynamiques, nous voyons un cycle malveillant de vengeance contre la communauté humiliée elle-même, à travers la perpétuation de plus d’humiliations et de violences ; j’écris ces lignes juste après le meurtre de cinq Palestiniens aujourd’hui, aux mains de Palestiniens, à Jénine et Naplouse.

L’humiliation réduit la capacité à faire confiance et à se développer. De cette façon, la tyrannie et l’humiliation qui protègent l’occupation tendent à limiter la confiance et la coopération entre la communauté palestinienne et ses membres au niveau organique le plus restreint : la famille, la tribu et le parti politique. Cette réduction du cercle de l’inclusion sociale conduit souvent à un antagonisme et à une pensée manichéenne. Ces impulsions à la vengeance sont nées de l’humiliation et des inégalités de circonstance, elles ne sont pas innées, ni des facteurs culturels.

Nous avons vu ces éléments à l’oeuvre en Palestine après les élections de 2006, quand il n’a resté qu’un tas de décombres du processus pour une évolution politique constructive et cela en raison, entre autres causes, du factionnalisme et de la polarisation. Ainsi, Israël a pu lever ses drapeaux de la victoire sur la cause palestinienne collective vaincue. Ces dynamiques ont influé sur les forces, ce qui a eu pour effet la séparation de Gaza il y a neuf ans.

Les expériences de l’humiliation modifient le tissu social, créant de nouveaux faits sociaux qu’il n’est pas aisé d’effacer de l’histoire ; ils sont enregistrés dans les âmes, dans les mémoires, dans les imaginations et dans la formation de nouvelles structures sociales.

Les interventions thérapeutiques qui empêchent les gens de s’enfuir devant leurs vécus et les aident à comprendre la dynamique de pouvoir sont des interventions qui recadrent le vécu dans une nouvelle évaluation. En thérapie, la capacité des individus à générer un contre-récit est identifiée, encouragée et exercée. Le développement d’un contre-récit personnel est une clé pour restaurer la possession par l’individu de sa propre vie et du but qui est le sien.

Il est souvent nécessaire d’explorer en détail ce qu'a vécu la victime et de recréer le récit des évènements. Après avoir clarifié les évènements, il est possible alors d’examiner comment la victime comprend l’esprit de l’auteur de l’humiliation : pourquoi cet auteur a-t-il besoin d’humilier, de contraindre, de dégrader et de violer la victime ? Quand ces questions ont été méditées, la victime souvent peut évaluer l’auteur en partant de l’intérieur, comme quelqu’un manquant d’assurance, inquiet, perverti et avide. Le colonisateur est considéré comme renforçant une position feinte devant les « autochtones », un fantasme qui exige du colonisateur qu’il les rabaisse et les objective. De ce point de vue, mon patient Mazen en est venu à reconnaître que les soldats israéliens l’avaient perçu comme un époux viril et protecteur, et qu’ils ont alors ressenti des angoisses quant à leur propre virilité ; leur jalousie et leur ressentiment pour ce qu’il était effectivement ont trouvé un exutoire en le forçant à jouer à trahir son épouse, sa mère et sa soeur.

La cause de la libération de la Palestine requiert également un recadrage de l’humiliation tant au niveau de l’individu qu’au niveau national. La libération requiert une participation active, un engagement envers les principes d’égalité et le développement politique. Elle requiert une maturité morale et culturelle qui soit en mesure de comprendre et de maîtriser les impulsions de vengeance.

La libération requiert d’abandonner toute politique d’exclusion, de privations, ou de soumission à la tyrannie qui écrase la résistance en incitant à la passivité ou en incitant à la vengeance et à la fragmentation sociale. Hors des expériences de l’humiliation et grâce à tout ce que l’on sait de ces expériences, la Palestine peut se forger une identité libérée, axée sur les droits humains et la dignité humaine.

Middle East Monitor - 30 juin 2016

Traduction : JPP pour les Amis de Jayyous

Tag(s) : #Palestine un jour viendra

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