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Le royaume du père Grillon

Afficher l'image d'origineL’oncle Grillon était un personnage important. C’était même le personnage le plus important du village. Il était grand, très grand et portait de superbes moustaches, un chapeau à larges bords et des bottes. Sa voix était rude et son rire sonore. Pour toutes ces raisons, l’oncle Grillon imposait le respect. C’était aussi un homme estimé. Surtout à cause de ses fromages. Le soir, quand les paysans apportaient leur lait à la fruitière, là où on faisait le fromage, le père Grillon surveillait la pesée. Enveloppé dans un tablier de grosse toile bleue, il regardait la crème qui montait dans la grande passoire et il hochait la tête en disant :

– Père Jules, votre crème est bien belle… On voit que vos vaches broutent la meilleure herbe du village…

Ou bien il s’écriait :

– Et toi, Mathurin, qu’est-ce que tu donnes à tes vaches pour que leur lait soit aussi crémeux …?

A chaque pesée, le père Grillon inscrivait dans son grand livre le poids du lait. Et aussi combien de crème était restée dans la vaste passoire.

Mathurin et le père Jules se regardaient en coin, en attendant de savoir qui avait la meilleure pesée. Mais quand le père Grillon levait les yeux de son grand livre, c’était pour dire avec sa grosse voix et son accent un peu traînant :

- C’est toujours le père Jules qui apporte la plus belle crème… Mais c’est le lait de Mathurin qui est le plus épais !

Le père Jules redressait ses maigres épaules. Et Mathurin sortait sa pipe de sa poche en disant bien fort :

- Bonsoir la compagnie !

Puis tous les deux s’en allaient d’un pas tranquille, avec leur boille vide sur le dos.

 

Les vacances de Gilles et Rosalie

Afficher l'image d'origineGilles et Rosalie étaient jumeaux. Ils passaient toujours les vacances chez leur oncle Grillon. Le soir, dès que les premiers paysans arrivaient avec leur lait, les deux enfants se faufilaient dans la fruitière. Ils regardaient de tous leurs yeux la crème qui moussait dans la grande passoire suspendue à l’entrée. Ils auraient bien aimé plonger les doigts dans cette mousse, mais l’oncle veillait… Alors ils attendaient sagement jusqu’au dimanche, pour avoir droit à ''la crème fouettée'' de la tante Grillon... Au centre de la fruitière, trônait une immense cuve de cuivre, toujours luisante de propreté. On ne s’en approchait pas sans l’autorisation du père Grillon. A la fin de la semaine, le père Grillon versait le lait dans la cuve, pour faire ses fameux fromages.

Gilles et Rosalie s’étiraient au bord de la cuve, pour voir le lait qui tournait et bouillonnait avec des reflets bleus. L’oncle Grillon s’affairait tout autour, avec un grand bâton pour tâter son fromage…

Quand l’énorme fromage était prêt, qu’il avait refroidi, le père Grillon et son aide le sortaient de la cuve avec précaution. Ils l’emportaient dans la grande cave où personne d’autre n’entrait jamais.

La cave aux fromages était un lieu plein d’ombre, d’odeurs et de mystère. Jusqu’au jour où l’oncle Grillon demanda aux deux enfants :

- Gilles et Rosalie, quel âge avez-vous ?

- Nous avons huit ans, oncle Grillon !

- Huit ans, déjà ? Eh bien, ces jumeaux poussent encore plus vite que mes fromages !

L’oncle Grillon caressa sa moustache, puis il reprit :

- Les enfants ! Est-ce que ça vous dirait de faire une petite visite à mes fromages…?

- Oh oui ! dirent en même temps les deux enfants.

Le lendemain, Gilles et Rosalie, chaussés de sabots, entraient dans la cave mystérieuse.

 

Dans l'antre parfumé

Dans la demi-obscurité, sur de longues planches qui couraient le long des murs, étaient couchées sagement des files de fromages. Des fromages gros comme des roues de camion. Ils avaient l’air de dormir.

L’oncle Grillon inspectait ses fromages. Il se penchait sur celui-ci, passait un doigt sur celui-là, sentait le parfum d’un troisième… et même faisait à certains un petit discours.

Plus de grosse voix ici. Il parlait à voix basse, et les enfants n’entendaient que quelques mots… « Sois bien sage… Prends ton temps…rien ne presse… Ton tour viendra… Tu es bien crémeux… Oh ! quel bouquet ! Toi, tu as un parfum exceptionnell ! »

Après ces petits discours, commençait une opération étrange. Le père Grillon prenait un chiffon propre, le trempait dans un seau…et se mettait à caresser ses fromages avec le chiffon…

Les deux enfants écarquillaient les yeux. Ils avaient un peu envie de rire…mais l’oncle avait un air si sérieux et si appliqué que Gilles et Rosalie faisaient semblant de regarder ailleurs…

 

Leçon de choses

Afficher l'image d'origineCe soir-là, à la fin du repas, tout en bourrant sa pipe, le père Grillon dit soudain à Gilles et Rosalie :

- Eh bien, mes neveux, vous n’êtes pas curieux !

Les deux jumeaux ne comprirent pas très bien ce que voulait dire leur oncle. Et ils ne savaient que répondre.

- Eh ! reprit l’oncle, vous savez donc tout sur la fabrication du fromage… ?

- Oh ! non, dirent en même temps les enfants.

Et, en regardant l’oncle Grillon, ils virent deux petits yeux tout plissés… C’était son sourire qui s’était emmêlé dans sa moustache, et qui sortait par ses yeux. Alors ils se mirent à rire. Et Gilles demanda :

- Mon oncle, pourquoi est-ce que vous caressez vos fromages… ?

- C’est parce que je les aime bien ! répondit l’oncle.

- Mais, dit Rosalie, pourquoi vous avez besoin d’un chiffon mouillé ? C’est pour les rafraîchir ?

Le père Grillon reprit son air sérieux. Et il expliqua :

- C’est que la croûte du fromage ne se fait pas toute seule ! Il lui faut de la saumure… C’est la saumure qui est dans le seau… Et c’est elle qui fait la croûte du fromage que les enfants mangent en cachette, parce qu’elle est un peu salée, et qu’elle craque sous la dent…

- C’est bon, la croûte ! dit Gilles en regardant le fromage sur la table.

- Oh oui ! C’est le meilleur… ajouta Rosalie, en grignotant un morceau de croûte que la tante Grillon avait enlevé avant de servir les enfants.

- Bien sûr, continua l’oncle Grillon. A force de passer la saumure sur le fromage, la peau devient plus épaisse. Elle devient aussi un peu plus sombre…

L’oncle tira une bouffée de sa pipe… Puis les enfants virent un nouveau sourire qui cherchait à sortir par ses yeux. Alors le père Grillon ajouta :

- Quand le fromage a une belle croûte, on peut le rouler dans la cave pour le transporter…

Gilles et Rosalie firent la grimace. Ils aimaient bien la croûte du fromage… Mais ils ne savaient pas que le fromage roulait par terre dans la cave avant de venir dans leur assiette…

Le jour suivant, les enfants retournèrent avec l’oncle dans la cave aux fromages. Après avoir tâté ses fromages et leur avoir fait des compliments, le père Grillon dit à ses neveux :

- Regardez bien comment je fais pour passer la saumure…

Les enfants s’appliquèrent pour bien se rappeler tous les gestes de l’oncle… Alors il reprit :

- Prenez donc chacun un petit chiffon… Trempez-le doucement dans le seau… Voilà, c’est bien. Et maintenant, grimpez tous les deux sur cette caisse, là, devant ce jeune fromage… Il a soif ! Il attend sa saumure… Allez-y, donnez-lui à boire !

Gilles et Rosalie étaient si fiers, qu’ils passèrent tout doucement leur chiffon sur le fromage… Leurs petites mains le caressaient si légèrement, que le jeune fromage se sentit tout heureux. En poussant des petits soupirs, il se mit à sourire, et même un peu à rire, ce qui faisait trembler sa pâte encore molle…

Au bout de quelque temps, Gilles et Rosalie bavardaient avec leur fromage, comme le père Grillon. Ils le cajolaient et lui disaient des petits mots doux : « Comme tu es bien crémeux ! On dirait que tu souris quand on te caresse ! » Ils tâtaient aussi la croûte qui se colorait, qui devenait solide. Et, sous leurs doigts, le fromage riait de se sentir chatouillé…

Un jour, l’oncle Grillon prit son air le plus sérieux pour dire :

- Mes neveux ! Je ne sais pas ce que vous avez fait à votre fromage… Regardez comme il a bonne mine ! Il a grandi, il s’est gonflé plus que les miens !

Gilles et Rosalie étaient très fiers. Ce jour-là, ils firent encore plus de compliments et de cajoleries à leur fromage.

La fin des vacances arriva. Après un dernier adieu à leur fromage, les enfants quittèrent la maison du père Grillon.

 

La surprise de Noël

Afficher l'image d'origineAu moment de Noël, le facteur apporta une grande enveloppe pour Gilles et Rosalie. Une lettre… ? Dans l’enveloppe, il y avait une photo… Une photo de l’oncle Grillon dans sa fruitière, avec son immense chapeau. Sur la table, avec une pancarte, trônait

« Le fromage de Gilles et Rosalie »

Il était énorme, ce fromage. Aussi gros qu’une roue de camion bien gonflée. Sa croûte était dorée, et un peu bosselée à force d’avoir ri. Et malgré son ventre ouvert, il riait encore de tous ses trous…Derrière la photo, l’oncle Grillon avait écrit :

« Tout le village est venu admirer votre fromage… Le père Jules et Mathurin affirment tous les deux que c’est leur lait qui a percé de si beaux trous. Mais moi je sais que ce sont vos caresses qui lui ont donné le fou-rire… C’est comme ça qu’il a fait des bulles… Et quand on l’a ouvert, les bulles ont fait psch…avant de s’envoler… a a laissé des trous… »

Aujourd’hui, dans la fruitière, quand un visiteur demande au père Grillon pourquoi ses fromages ont de si beaux trous, il répond d’un air mystérieux :

- Les fromages sont chatouilleux… Quand ils sont jeunes, ils réclament des petites mains pour les caresser… Puis quand ils rient, ils font des bulles !

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Tag(s) : #contes et légendes

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