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Que le bonheur est généreux

( 10 avril 1923 )

 

Il faut vouloir être heureux et y mettre du sien. Si l'on reste dans la position du spectateur impartial, laissant seulement entrée au bonheur et portes ouvertes, c'est la tristesse qui entrera. Le vrai du pessimisme est en ceci que la simple humeur non gouvernée va au triste ou à l'irrité ; comme on voit par l'enfant inoccupé, et l'on n'attend pas longtemps. L'attrait du jeu, si puissant à cet âge, n'est pas celui d'un fruit qui éveille la faim ou la soif ; mais plutôt j'y vois une volonté d'être heureux par le jeu, comme on voit que sont les autres. Et la volonté trouve ici sa prise, parce qu'il ne s'agit que de se mouvoir, de fouetter la toupie, de courir et de crier ; choses que l'on peut vouloir, parce que l'exécution suit aussitôt. La même résolution se voit dans les plaisirs du monde, qui sont plaisirs par décret, mais qui exigent aussi que l'on s'y mette par le costume et l'attitude, ce qui soutient le décret. Ce qui plaît surtout au citadin dans la campagne, c'est qu'il y va ; l'agir porte le désirer. Je crois que nous ne savons pas bien désirer ce que nous ne pouvons faire, et que l'espérance non aidée est toujours triste. C'est pourquoi la vie privée est toujours triste, si chacun attend le bonheur comme quelque chose qui lui est dû.

Chacun a observé quelque tyran domestique ; et l'on voudrait penser, par une vue trop simple, que l'égoïste fait de son propre bonheur la loi de ceux qui l'entourent ; mais les choses ne vont point ainsi ; l'égoïste est triste parce qu'il attend le bonheur ; même sans aucun de ces petits maux qui ne manquent guère, l'ennui vient ; c'est donc la loi d'ennui et de malheur que l'égoïste impose à ceux qui l'aiment ou à ceux qui le craignent. Au contraire, la bonne humeur a quelque chose de généreux ; elle donne plutôt qu'elle ne reçoit. Il est bien vrai que nous devons penser au bonheur d'autrui ; mais on ne dit pas assez que ce que nous pouvons faire de mieux pour ceux qui nous aiment, c'est encore d'être heureux. C'est ce que nous apprend la politesse, qui est un bonheur d'apparence, aussitôt ressenti par la réaction du dehors sur le dedans, loi constante et constamment oubliée ; ainsi ceux qui sont polis sont aussitôt récompensés, sans savoir qu'ils sont récompensés. La meilleure flatterie des jeunes, et qui ne manque jamais son effet, c'est qu'ils ne perdent point devant les personnes d'âge cet éclat du bonheur qui est la beauté ; c'est comme une grâce qu'ils font ; et l'on appelle grâce, entre autres sens de ce mot si riche, le bonheur sans cause, et sortant de l'être comme d'une source. Dans la bonne grâce il y a un peu plus d'attention, et aussi d'intention, ce qui arrive quand la richesse du jeune âge n'y suffit plus. Mais, quel que soit le tyran, c'est toujours faire sa cour que de bien manger ou de ne point montrer d'ennui. C'est pourquoi il arrive qu'un tyran triste, et qui semble n'aimer point la joie d'autrui, est sou- vent vaincu et conquis par ceux en qui la joie est plus forte que tout. Les auteurs aussi plaisent par la joie d'écrire, et l'on dit très bien bonheur d'expression, tour heureux. Tout ornement est de joie. Nos semblables ne nous demandent jamais que ce qui nous est à nous-mêmes le plus agréable. Aussi la politesse a-t-elle reçu le beau nom de savoir-vivre.

Pensées sur le bonheur : Alain, Propos sur le bonheur (1928)
Tag(s) : #pensées sur le bonheur

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