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Ce livre est beaucoup plus qu'une biographie, les repères chronologiques n'occupant que deux pages et demie au début. C'est un recueil des témoignages de gens qui l'ont côtoyé, chacun nous livrant son Desproges à lui. L'auteur, Francis Schull, désormais retraité, fut journaliste, entre autres, à « l'Aurore », un journal où l'humoriste officia. Entre eux se noua une amitié solide, d'autant plus qu'ils ont même cohabité un certain temps.

Afficher l'image d'origineLes témoins se succèdent par ordre alphabétique, Schull y figure,bien sûr, mais à sa place, entre une dénommée Lisbeth Rocher et une certaine Dominique Valadié. Pour chacune des personnes interrogées, une notice plus ou moins brève en italiques présente l'homme (ou la femme), mettant l'accent sur les relations qu'il (elle) avait avec Desproges et les circonstances dans lesquelles il (elle) l'a rencontré. Et, à la fin, encadré, un ajout, un post-scriptum. Pas vraiment pour réparer un oubli mais pour mettre en valeur tel ou tel propos, telle ou telle anecdote. Et le post-scriptum de Riou et Pouchain, deux comiques oubliés, me semble tout indiqué pour introduire notre sujet :

« Pierre avait une particularité rare dans ce milieu : il n'y avait pas de hiatus entre son personnage sur scène et sa vie privée. Simplement sur scène il était plus construit. »

Au quotidien, Pierre Desproges savait effectivement se montrer facétieux en diable. Qu'on en juge par ces deux blagues gentiment potaches perpétrées l'une et l'autre avec la complicité de Jacques Catelin :

« Dans sa voiture, une Dyna Panhard (que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître), Catelin avait un récepteur téléphonique (en Bakélite et non branché. C'étaient les années soixante : le téléphone de voiture était à peu près aussi courant que les œufs de diplodocus). On suivait une voiture dont on repérait le numéro. Au feu rouge, on se mettait à sa gauche. Par la vitre ouverte, Pierre tendait le téléphone au conducteur en disant : « Vous êtes bien le numéro 2320 KZ 75 ? La police vous demande ». Une plaisanterie qui s'est répétée jusqu'au « jour où l'un des automobilistes est parti avec le téléphone ».

Ou encore :

Afficher l'image d'origine« Un déjeuner parmi tant d'autres. Nous étions cinq à table : Hélène (Desproges, son épouse), Pierre, moi et un couple qui venait pour la première fois. Au milieu du repas, Pierre consulte sa montre et dit, l'air ennuyé : « Mon cousin Robert doit venir d'un instant à l'autre. Je suis obligé de le recevoir. Par contre, je ne tiens pas trop à le voir : il est vraiment trop spécial. Soyez gentils, faites les frais de la conversation pour moi. D'ailleurs, j'ai un truc à faire. Je reviendrai quand il sera parti ». Pierre, alors, disparaît dans la cuisine, se grasmouille les cheveux, met un dentier qui lui confère un air (très réussi) d'idiot du village, enfile une veste rouge et sort par la porte de service. Quelques instants plus tard, la sonnette retentit. : « Mais c'est Robert ! » s'exclame Hélène. Robert s'installe à la place laissée vide par Pierre, dit qu'il mangerait bien un morceau et plonge la main dans le plat de nouilles. Puis il boit un verre de vin en en renversant la moitié ». Les invités ne l'avaient pas reconnu, c'est ainsi qu'il « a essayé d'embrasser la jeune femme sur la bouche en lui mettant la main dans le corsage. Mais il rigolait tellement qu'il en a perdu son dentier ».

Ceci étant, il ne cabotinait pas comme peut le faire, par exemple, un Luchini, excellent dans ses films et sur scène mais imbuvable en interview parce qu'il se veut constamment en représentation. Je me souviens d'un numéro d' « Apostrophe » où Desproges s'était montré presque gauche (et là ce n'était pas du bidon). Il a quand même saisi l'occasion de se payer une de ses têtes de Turc favorites. Pivot ayant lu dans son ouvrage qu'il n'aimait pas la démocratie, il avait dit que la démocratie, c'était le pouvoir des gens qui regardent Patrick Sabatier. Des gens qui ne devraient pas voter. Pour actualiser, vous remplacez Sabatier par Hanouna.

A l'entendre, Desproges n'était ni de gauche ni de droite (comme Macron ?). Il n'empêche, lorsque Jean-Claude Goudeau lui a proposé de collaborer (c'est bien le mot!) à MINUTE, il a décliné, ajoutant qu'il ne manquerait pas de lui faire signe quand il aurait changé de bord. Ses blagues sur les Juifs ayant suscité dans certaines salles des ricanements ambigus, il les a retirées de son spectacle. Et, pour cela, il n'a pas eu besoin, comme Dieudonné, d'une interdiction par les autorités.

Il lui arrivait quelquefois de se fâcher avec des proches. Par exemple avec Claude Villers, l'homme du « Tribunal des flagrants délires » :

« -Pierre, conseillé par je ne sais trop qui, s'était mis en tête de devenir coproducteur de l'émission. » Villers, considérant que c'était son émission à lui, a refusé : « Il y avait un ego de trop au tribunal ». «Il a même », écrit Villers, « envoyé à la direction une lettre m'accusant, peu ou prou, d'être nazi ».

Afficher l'image d'origineQuelques années plus tôt, il avait également claqué la porte du Petit rapporteur (qui fut pourtant un tremplin décisif pour lui) parce que Jacques Martin, la jouant Bolloré, avait passé à la trappe deux de ses sujets : celui, où il avait filmé le général Bigeard en train de de changer de pantalon. Et celui où « Pierre était en reportage avec le réalisateur Jean-Luc Prévost et il avait avisé un ouvrier qui, au jet de sable, effaçait des graffitis sur la façade de l'église Saint-Sulpice. Pierre s'est mis à lui parler. L'autre a fait de grands gestes pour montrer qu'il n'entendait pas : il avait sur les oreilles un casque antibruit. Pierre s'est précipité à la droguerie du coin, a acheté une bombe de peinture et, à la place des graffitis fraîchement - et péniblement – effacés, a tagué : « Ça va ? »

Dans le livre de Francis Schull un nom est curieusement absent : celui de Guy Bedos qui, pourtant, l'a littéralement porté sur les fonts baptismaux du one-man-show. Crime de lèse-vedette, tous les deux avaient partagé la scène mais, dans le Journal du dimanche, « Bedos avait droit à la tête de page sur huit colonnes et Pierre n'en avait que cinq en bas de page ». Il semble qu'ils ne se soient jamais réconciliés. Et Bedos est resté sourd à la demande de Francis Schull. Là aussi, il y avait un ego de trop.

Afficher l'image d'origineImbu de sa personne, Desproges ? Certes, mais peu importe quand c'est justifié et que l'on n'est pas politicien. Et cela participait sans doute de son côté hyperanxieux commun à beaucoup d'humoristes : pour conjurer la maladie qui allait l'emporter en 88, à 48 ans, il prenait la voix d'un cancéreux, exercice difficile pour qui n'a pas de cancer !

Un jour qu'il n'avait pas quitté son bureau depuis plusieurs heures, écrivant ses chroniques pour le « tribunal des flagrants délires », il appelle Hélène par l'interphone : « Hélène, viens vite, j'ai un gros problème ! « « Je me suis précipitée, pas trop inquiète tout de même. Je savais mon hypocondriaque de mari capable d'appeler le SAMU pour une piqûre de moustique. Lorsque je suis arrivée près de lui, il m'a dit d'une voix tremblante : J'ai une attaque cérébrale. Je ne peux plus écrire. Regarde ! Il a essayé de tracer quelques mots sur une page blanche. Effectivement, je n'ai vu qu'une ligne tremblée . Un homme de l'art est mandé d'urgence. C'était... la crampe de l'écrivain.

Dans son univers, deux hommes ont tenu une place tout à fait à part :

-Brassens, d'abord. Les deux hommes n'ont jamais pu se rencontrer, la camarde ayant accompli ses basses œuvres du côté de Sète en 81. Mais, ce que l'on sait moins, c'est que Desproges jouait de la guitare et interprétait tonton Georges avec passion (il a même écrit quelques chansons qu'il a proposées notamment à Serge Reggiani. Sans succès).

-Et puis Noël Godin, dit Le Gloupier ou l'entarteur (BHL vous en dira des nouvelles). Eux se sont fréquentés. Ils pouvaient difficilement se rater. Le livre se termine du reste sur une interview de Desproges réalisée par Godin en 78 mais publiée seulement en 93 dans « Le Soir » de Bruxelles.

Afficher l'image d'origineParmi les questions posées par l'entarteur : « Où se porteraient vos choix si, bloqué sur une île déserte, vous ne pouviez disposer que d'un seul livre ?

Un dictionnaire.

D'un seul vêtement ?

Une robe de chambre.

D'un seul outil ?

Un stylo.

D'un seul disque ?

Brassens.

D'un seul jouet ?

Un flipper.

D'un seul médicament ?

Mille bouteilles de château-figeac 1971, c'est un médicament contre l'hydrophilie (Desproges était un bon vivant, grand connaisseur en crus).

D'un seul partenaire vivant ?

Ma femme.

Voilà, tout est dit. Et nous souhaitons à Pierre Desproges de bander encore dans les siècles des siècles. En attendant, procurez-vous l'ouvrage de Francis Schull, publié aux Éditions « Les Échappés ». Vous ne le regretterez pas.

 

PS : J'ai découvert une autre publication concernant Desproges : un recueil d'articles culinaires intitulé "Encore des nouilles" également aux Éditions Les chappés".

Tag(s) : #Les coups de coeur de pierre thevenin

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