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« Monsieur Alphonse Maze ? Un esprit brillant, et pétri de culture ! «

Afficher l'image d'origineA la seule évocation du nom d'Alphonse Maze, c'est ce qu'aurait affirmé plus d'une mère, avec des hochements de tête convaincus, pendant que ses filles, presque gênées et rosissantes, auraient gardé la bouche en cœur. De quoi faire regretter, à ces dames de bonne société, qu'un homme de sa trempe fût déjà épousé. A défaut de s'en faire un gendre ou un mari, il était loisible de se consoler, en l'apercevant dans la complaisance clair-obscur de l'un des rares salons de la ville ouvrière.

Ce cœur de galant homme ne pouvait être ravi à la propriétaire légitime : sa femme, fille de M. Léon Mouzard-Sencier, le préfet de la Loire, d'ailleurs, qui aurait eu la témérité d'y songer ? Du moins en apparence, les dames bien élevées préféraient, aux polissons secrets d'alcôve, de moins fripons propos sur les choses de l'art. M. Alphonse Maze était l'homme qu'il fallait pour s'entretenir d'émaux et de tableaux. Il avait conservé, de l'esprit parisien, et les goûts distingués, et le jugement sûr en matière d'ornements, Il savait apprécier maint objet, même d'usage courant, pour peu qu'une main virtuose ait su le rendre unique. Ainsi Alphonse Maze cultivait le beau en son jardin secret, C'était en somme un pur esthète, dont les talents d'ardent critique finirent, certain jour, par être reconnus. La municipalité le nomma « inspecteur des musées, bibliothèques et monuments publics de la ville «. Si on ne le vit guère rôder, fusain en main, de théâtre en église, par contre il prit sa charge très au sérieux en matière de musée.

Or, le Palais des Arts venait d'être achevé, Le bâtiment, pourtant, s'était vu décerner une autre affectation : il aurait dû être à la préfecture, comme le prévoyait un testament fait à la ville, dès lors que le transfert de l'administration départementale parut envisageable, de Montbrison à Saint-Etienne mais des avatars, au nombre desquels figuraient l'insuffisance des fonds prévus et le procès qui s'ensuivit entre la ville et les héritiers du testament, sans compter la distance estimée trop éloignée du centre-ville, firent renoncer à ce projet, La décision fut prise : ce serait un musée, ou plus excatement un édifice destiné à rassembler les musées existant.

 

UNE IDEE DE GENIE

En 1860, les travaux furent terminés, ce qui n'empêcha le Palais des Arts de ressembler plutôt... à un palais des arrhes, car, en guise de collections, il n'avait à exhiber que de chétifs acomptes.

Si encore il s'était agi d'un à-valoir significatif ! Mais quelques croûtes crochetées avec audace, de loin en loin, sur des murs résolument vides, auraient fait passer pour mégalomane toute appelation du genre «  galerie de peinture «. Il en allait de même pour une «  section d'histoire naturelle «  qui n'aurait désigné que les oiseaux misérablement empaillés, n'ayant gardé de sauvage que leur entêtement à déployer leurs derniers débris. Seul le musée d'artillerie se montrait digne de ce nom. Il comportait la remarquable collection du Maréchal Oudinot, officier de Napoléon distingué à Wagram et qu'un fabricant d'armes stéphanois avait cédé à la ville à prix coûtant, après l'avoir acheté dans la Meuse.  Il en allait de même pour une «  section d'histoire naturelle «  qui n'aurait désigné que les oiseaux misérablement empaillés, n'ayant gardé de sauvage que leur entêtement à déployer leurs derniers débris. Seul le musée d'artillerie se montrait digne de ce nom. 

 Est-ce à force d'avoir médité entre cuirasses et harnais, ou d'arquebuses en épées, qu'Alphonse Maze fut inspiré d'une idée de génie ? Quoi qu'il en soit, il ne caressa plus désormais que le doux projet d'installer un musée nouveau, et semblable en partie à celui de Cluny par tout ce que, comme lui, il rassemblerait sur l'artisanat. L'idée consistait en quelque sorte à créer un musée des arts industriels. L'impulsion décisive avait été donnée.

S'ouvrit alors l'ère de M. Chabrillac. L'idée de son prédécesseur lui parut si peu sotte qu'il tint par-dessus tout à la concrétiser, à travers l'installation d'un musée de fabrique. Bien qu'il mourût avant d'avoir pu réaliser son œuvre, le sillon était là, que d'autres poursuivraient.

En peu d'années, une théorie venait d'être forgée : «  les collections publiques doivent être considérées comme un élément d'instruction supérieure, jamais comme un objet de luxe ou de frivole curiosité « . C'est ce que recommandait en 1875, un opuscule du docteur Fayet, intitulé «  Questions locales. Collections et cours publics à Saint-Étienne « . Pour y parvenir, il préconisait «  l'étude attentive du milieu « . Il fondait son raisonnement sur les trois industries qui avaient fait la gloire de la ville les armes, le ruban et le charbon.

Pour les armes, ce qu'il souhaitait, c'était une série où l'histoire de cette industrie serait présentée dans sa totalité, avec deux parties bien distinctes : l'une traitant de l'arme ancienne, faite pour montrer l'évolution, et l'autre, surtout technologique, indispensable aux armuriers. L'époque était aux belles pièces, la fierté d'un travail habile et délicat. Il fallait donc, sans hésiter, acheter les plus parfaits échantillons à Paris, à l'étranger, jusqu'en Extrême-Orient, dignes de figurer au sein des collections par leurs gravures, sculptures ou damasquineries.

L'industrie de la soie et de la rubanerie présentaient, aux yeux du docteur Fayet, les mêmes exigences. Il en allait ainsi de la houille et la métallurgie La houille nécessitait une collection digne de celle du Muséum en roches, minéraux et fossiles, et un laboratoire de chimie ouvert aux expériences publiques.

Mais il fallait aussi songer aux arts plastiques, pour l'instruction générale de chacun. «  Ne dût-il répondre à aucun intérêt pratique, il doit y avoir un musée de peinture et de sculpture partout où il y a des hommes assemblés s' intéressant aux choses au-dessus des vulgarités de la vie ». Lourde tâche, déplorait le docteur Fayet, forcé de constater l’extrême médiocrité de la section peinture, et la nullité de la statuaire, «  représentée qu'elle est par un petit marbre allemand d'une glaciale correction « ; furtif coup de griffe adressé au nouvel ennemi héréditaire : le vainqueur de la guerre de 1870. D'où la nécessité d'acheter chaque année deux ou trois toiles de maîtres, et un marbre de temps à autre, inévitablement à des contemporains, les toiles des maîtres d'autrefois étant d'un prix inaccessible. Évidemment, si des esprits prévoyants s'étaient procuré, trente ans auparavant, un Delacroix ou un Rousseau, regrettait le docteur... Mais il n'était pas trop tard pour commencer et les peintres actuels ne présentaient que l'embarras du choix en talents incontestés : Courbet, Fromentin, Baudry, Corot...

Voilà par quels remèdes de cheval le docteur Fayet entendait promouvoir le musée et, à travers lui, la population laborieuse de toute une cité : cela passait par le développement d'un véritable Palais des Arts Industriels et Plastiques, pour apprendre à apprendre. Le savoir, le faire savoir et le savoir-faire : comment boucler la boucle ? C'est un peu déjà comme si, avant la lettre, on en avait trouvé l'esprit.

Serge Granjon : Saint-ETIENNE sous la IIIe république : Un palais pour le peuple
Tag(s) : #le roman de l'Histoire Serge Granjon

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