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Naissance et mort d'un château : le castel de Saint-Ennemond de Saint-Chamond

Je suis né sur la colline de Saint-Ennemond au pied de Saint-Chamond, quand la Gaule était libre. J'étais alors un oppidum , c'est-à-dire un village fortifié avec mes tours et mes remparts. Je me dressais face au Mont Pilat, la montagne mythique, l'Olympe gauloise, là où avaient lieu les rassemblements annuels des druides .

Avant l'occupation romaine, la tradition voulait que le nouveau chef celte soit couronné dans la montagne sur la pierre sacrée au Crêt de la perdrix. Puis au fil du temps, les nominations des rois (Rix) ne se firent plus dans le Pilat, et la pierre fut descendue et placée derrière mes remparts. Les habitants au X è siècle s'accaparèrent la pierre, et la descendirent en amont de la ville sur les rives du Gier au lieu-dit « Iziacus » Izieux puis la déplacèrent jusqu'à Saint -Pierre. Ainsi,la ville de Saint-Chamond, doit son nom « à la pierre sacrée des rois celtes » : CHA (voulant dire pierre) MONT ( voulant dire crêt : montagne), et Saint (Sen) voulant dire vieille. La ville s'appellerait en fait « La vieille Pierre de la Montagne ».

Mais revenons à l'époque où j'étais un centre animé et prospère : l'époque gauloise. Je me développais et m'étendais sur tout le flanc est de la colline. Mes remparts protégeaient les maisons des guerriers et des paysans, des artisans et des marchands. J'étais un centre de foire connu et visité ...Avec l'arrivée des Romains tout changea pour moi ! Les vainqueurs de la Gaule, dispersèrent les populations celtes des oppidums. Ainsi je perdis ma fonction de village fortifié. Sous la domination de Rome, je devenais pour quatre siècles, un simple poste de garde d'un des aqueducs qui alimentaient la capitale des Gaules »Lugdunum « avec notre bonne eau pure du Gier ( Jarez en patois ancien ) !

Seuls quelques hommes vivaient en mes murs !

 Après la chute de l'empire romain, je m'endormis pour un demi-siècle... Au Moyen-Age, le premier seigneur : Briand de Lavieu, me fit rebâtir aux flancs de Saint- Annemond. Par la suite, il me vendit à Gaudemar Ier comte du Jarez. Mon seigneur prit part à la quatrième croisade. Un de ses descendants, Guy 1er, fit de la ville Sanchemont une ville « libre » et accorda la franchise de novembre 1224 à tous les habitants. Sanchamont devint une cité médiévale très importante : la capitale du Jarez. Je restai port d'attache de la maison du Jarez pendant 160 ans. Plus tard, les comtes d'Urgel, devinrent mes châtelains.

Pendant les guerres de religion, je vivais des heures très sombres : lorsque l'hostilité entre mes deux seigneurs et maîtres Christophe et Jean, fut à son comble. Christophe, chef des catholiques, combattit férocement Jean, son propre frère, chef des protestants.

Enfin, avec Melchior Mitte de Chevrières mon bien-aimé seigneur, des jours heureux, lumineux grandioses, m'attendaient. Les plus beaux de ma vie. Ce grand seigneur au destin national : ambassadeur et ministre du roi Louis XIII , était un homme de lettres, artiste, mécène et humaniste. Il fit beaucoup pour servir son pays mais autant pour « sa seigneurie » : moi , le château et pour sa ville de Saint-Chamond et ses habitants.

Il agrandit mes murs, mes remparts. Il embellit mon intérieur en installant une galerie d'art, une bibliothèque avec des ouvrages uniques, des salles de lecture, un musée de science naturelle. A l'extérieur, il fit construire une collégiale, de belles écuries, des dépendances, une nouvelle église. Il rapporta de Belgique, de Flandre plus précisément (alors qu'il était ambassadeur à Bruxelles), une collection de douze tableaux d'un peintre flamand Abel Grimmer, sur la vie à la campagne et sur le thème religieux . Que sont devenus nos douze tableaux ? Nous le verrons plus tard .

Mais mon maître Melchior ne limita pas son action à ma seule réhabilitation. Il fit construire de nombreux monuments en notre ville dont la plupart eurent un destin plus favorable que le mien : le couvent des »Ursulines », la maison des Chanoines, l’hôtel Dieu, le couvent des Minimes (l'actuel hôtel de ville), la place Marquise (place de la liberté ), l'église Saint- Pierre, des tènements d'habitations, la place de la halle, l'aménagement des bords du Gier. ….

J'étais alors en ces temps-là, un magnifique château convoité et jalousé et la ville qui devait son éclat et sa prospérité à mon seigneur le Marquis Melchior Mitte de Chevrières, rayonnait dans toute la région et jusqu'à la cour du Roi. ..

Mais hélas après la grandeur et le faste, vinrent les temps des pleurs et des désastres !

Les descendants de Melchior ne firent rien pour moi. Aucun de ses fils n'eut le charisme de leur père. L’aîné, Just-Henri passa son temps à la cour du roi soleil, et le second Jean Armand (qui épousa Gabrielle cette jeune fille honorable,) ne fut qu'un piètre seigneur, dépensier, jaloux, dépravé. Il infesta sa jeune épousée la nuit de ses noces, de sorte que la pauvre Gabrielle en devint stérile et ne put jamais avoir d'enfant. Combien de fois l'ai- je entendu sangloter en cachette, cette jeune comtesse au visage gracieux, prier dans ma petite chapelle, courir dans mes couloirs en souffrance de ce mal qu'elle devait à son maudit mari ?

 Heureusement (dirai-je), son calvaire ne dura que neuf ans et Jean mourut, la laissant seule et sereine. Elle porta longtemps son deuil, mais continua ses bonnes oeuvres pour les pauvres, les orphelins, s'occupant des malades et des sans-logis. Elle édifia d'autres établissements de charité puis quitta Saint-Chamond au bout de vingt ans, pour se retirer dans sa région natale du Béarn.

Après son départ, je fus remis à une petite-fille de Melchior qui épousa Charles Emmanuel de Vieuville. Ce comte sans éclat eut un fils Charles-Louis qui me vendit ainsi que les terres du Marquisat de Melchior pour 650 000 livres à Jean-Jacques de Montdragon en 1768 ! Comte de Saint-Chamond, seigneur du Jarez, Montdragon fut un maître sévère injuste, et inhumain. Il exigea de chasser sur toutes les terres alentour de St Chamond. Comme les forêts de Doizieu lui furent vendues avec le Marquisat de Saint-Chamond, notre nouveau maître interdit que les habitants (de pauvres paysans) y chassent et y braconnent. Les gens se soulevèrent. Le seigneur de Montdragon, les fit arrêter, fouetter et chasser ...Sa cruauté dépassa les frontières du Jarez. Je l'entends encore hurler dans mes murs, imposer sa loi, traiter le peuple de vils serfs. Oh combien je l'ai haï ! Combien de fois ai-je désiré qu'il me vendît et qu'il quittât notre si belle province du Jarez !

Il fut à l'origine de ma mort. Vous allez comprendre !

Voici l'histoire d'Isaline aux yeux couleur pervenche.

C'était l'hiver à quelques jours de l'an neuf. Il faisait si froid !!! Isaline n'avait pas seize ans. Elle était belle, trop belle pour une paysanne ! Elle avait eu un enfant, un garçon de qui ? Personne ne l'a jamais su ! Elle vivait dans une chaumière de Doizieu avec ses parents. Il faisait froid, si froid.

Partie dans les bois pour amasser de quoi chauffer l'humble logis, elle tomba sur l'intendant du comte du Jarez. Il l'attrapa et l'enferma dans la tour de Doizieu. Le maître vint à passer et vit la belle qui malgré les pauvres vêtements qu'elle portait, n'en demeurait pas moins la plus belle personne, si bien faite, qu'il eut jamais vue de sa triste existence.. Le seigneur la fit descendre puis laver et réchauffer dans une pièce de la tour. Il voulut l'embrasser et tout le reste. La brave Isaline le repoussa. Comme l'homme farouche tentait d'abuser d'elle, Isaline lui échappa et grimpa tout en haut de la tour d'où elle se jeta en janvier 1769...Le maître fit tout pour étouffer l'affaire, disant qu'Isaline s'était suicidée . Mais les villageois ne le crurent point ! ...Tout le village la pleura et vociféra des menaces envers Jacques de Montdragon, le dragon de ces lieux !..

Mais la cruauté du seigneur ne s’arrêta pas là. Enragé d'avoir été éconduit, et fâché à cause des bruits qui couraient sur lui, il chassa dans l'hiver les parents d'Isaline et son enfant, menaçant du même châtiment quiconque oserait leur porter secours !

Les grands-parents épuisés arrivèrent à Chavanol, au col. Ils poussèrent la porte d 'une auberge et implorèrent la charité. Les aubergistes bien qu'isolés des villages connaissaient la fin tragique de la belle Isaline. Ils refusèrent d'accueillir sa famille craignant des représailles du châtelain. Un des clients, Antoine de Montfaucon, riche marchand, alla en cusine parler à la femme aubergiste, Il en revint quelques minutes plus tard, le couple s'habilla avec sa femme et le couple et s'en alla. La femme de l'aubergiste réapparut et demanda à ses clients de terminer leur collation rapidement. Elle leur expliqua qu' elle devait partir tantôt à la grande ville, secourir sa sœur malade. Tous les clients se dépêchèrent de terminer leur repas et de prendre congé de leurs hôtes. Antoine et son épouse Margueton rattrapèrent dans le neige le couple et le bébé .

- Revenez ! Revenez à l'auberge par ce froid vous ne passerez pas la nuit ! Ils leur obéirent et Antoine les ramena près de l'auberge et les installa dans l'écurie.

-Nous allons attendre ici que tous les clients soient partis , puis nous retournerons dans l'auberge. Tout est arrangé ! expliqua Antoine Les pauvres gens obéirent .

- Comprenez ! les aubergistes ne pouvaient pas vous accueillir devant les autres ! Un de ses clients aurait vendu la mèche pour sûr ! Pour quelques pièces d'or Et alors finie l'auberge !!! ..

Une bonne demi-heure plus tard, les deux couples et le bébé purent pénétrer dans l'auberge désertée.. Il faisait bon ! Un grand feu brûlait dans la cheminée.

-Venez vous réchauffez et manger ! Proposa la femme de l'aubergiste .

Antoine le riche marchand avait réglé tous les frais .

-Vous pourrez rester ici jusqu'à ce que la neige fonde ! Proposa l'homme. Antoine m'a donné de quoi passer l'hiver sans avoir à ouvrir mon restaurant. Je l'en remercie beaucoup . !

- Merci monsieur ! Dieu vous le rendra ! Gémit la grand mère en s'adressant à Antoine.

- Oh Dieu ! Il y a longtemps qu'il nous a quittés ! S'enquit le grand père.

- Pourquoi faites-vous cela pour nous ? Questionna-t-il, intrigué.

- Honnêtement, cela n'est pas désintéressé, braves gens ! Expliqua Antoine.

- Voilà ! Margueton et moi n'avons pas eu d'enfant. Nous approchons de la quarantaine et ma femme est tellement malheureuse de n'avoir pas pu s'occuper d'un petit et moi je suis triste de ne pouvoir donner mon nom et ma fortune à un héritier ! Alors lorsque vous êtes entrés grelottant et misérablement vêtus, avec ce petit dans les bras, tout est allé très vite dans ma tête. J' ai soufflé mot à mon épouse qui m'a tout de suite soutenu. Elle m'a dit :

- « Ce petit a besoin d'un foyer, d'une mère et d'un père mais également de ses grands-parents ! »

- Voilà ! Nous vous proposons d'adopter l'enfant et vous aussi par la même occasion : vous remplacerez nos parents morts trop tôt ! Qu'en pensez vous ?

Les parents d'Isaline se regardèrent perplexes et le père s'exclama :

- Cela mérite réflexion !

Mais la mère de la jeune disparue s’insurgea :

- Voyons Pierre ! C'est Dieu qui a mis sur notre route ces braves gens ! Que veux-tu de mieux ! Après ce désastre et ce grand malheur, voilà qu'une consolation se présente ! Isaline serait d'accord !

Et elle se mit pleurer.

Antoine l'apaisa :

- Je comprends votre mari, il se méfie de nous car il ne nous connaît pas et cela est légitime. Prenez votre temps , et le temps de réfléchir et de nous connaître...

Après des semaines de neige et de froid, le printemps pointa son bout du nez et les routes dégagées purent être rouvertes . Le couple de marchands partit donc avec la diligence venue des basses terres, et prit la route de la Haute-Loire, accompagné de « leur bébé » le fils d'Isaline ( qu'ils baptisèrent Jocelyn ), et de « leurs parents » le père et la mère de la jeune infortunée.

Le temps passa... vingt ans, 1789 : la Révolution arriva dans notre région à Saint- Chamond. Je fus épargné par le peuple peut être à cause de mon histoire.. Mon maître le seigneur de Montdragon m'abandonna à mon sort et émigra avec son fils. Ils furent tous deux condamnés à mort par la Convention.

Un certain prêtre fidèle à la révolution, put servir dans notre paroisse, le père Flachat dit « Jamon ». Il récupéra dans ma galerie de peinture, les oeuvres de Grimmer que mon maître Melchior avait achetées en Flandre. Il les mit dans une dépendance de l'église, craignant que les

révolutionnaires ne s'en emparent. Ce prêtre constitutionnel était un jacobin, fervent défenseur de la révolution. Mais en 1793, lorsqu'il abdiqua, il partit en volant les tableaux. Il en fit don à la chapelle de Notre Dame de Montfaucon, où ils sont toujours !!!!

En 1792, la République fut proclamée et la patrie en danger fut cernée d'ennemis monarchistes européens. Dans tout le pays des armées convergeaient vers le Rhin, la Meuse, les Ardennes, le Midi....Les aristocrates, les émigrés, étaient les ennemis du peuple car ils conspiraient contre la Convention et le peuple ! Certains pensaient qu'il fallait faire table rase de l' ancien régime et gommer tout ce qui le représentait.

Une armée venue de la Haute-Loire débarqua en notre ville en septembre 1792. A sa tête, un jeune fanatique, un « ultra » comme on disait. Un jeune garçon d'un beauté surprenante, aux yeux couleur pervenche au corps parfait. Mais son coeur semblait bien lourd. Son armée devait rejoindre celle du Midi. Il venait de faire un détour, par nos terres car de toute évidence il avait une vengeance à assouvir, un compte à régler, une haine à extirper, un devoir à accomplir.

Mais envers qui ? Le seigneur de Montdragon. !!! Ce jeune homme était le fils d'Isaline, Jocelyn. Elevé par les braves marchands Antoine et Margueton il n'avait manqué de rien et avait eu une enfance très heureuse chez ces petits bourgeois. Ses grands -parents, parents d'Isaline, avaient partagé son enfance et étaient morts de leur belle mort, lorsqu'il avait eu huit ans..Puis vint le décès de maître Antoine le jour de ses dix huit ans. Avant de mourir, le prêtre avait obligé Antoine à révéler à Jocelyn ses origines. Le jeune homme en fut bouleversé. Il resta auprès de sa mère adoptive jusqu'à ses vingt ans, finit ses études et partit à l'armée comme officier. Deux ans plus tard, il fut rappelé au chevet de Margueton qui se mourait . Après l'enterrement, il repartit rejoindre son régime d’Auvergne. Puis, les événements se bousculant, il se retrouva ici en nos terres ce septembre 1792. Jocelyn ordonna de me détruire moi car j'étais à ses yeux le symbole de l'aristocratie, des privilèges, de la religion, j' étais l'incarnation, l'image de ce maudit comte de Montdragon que j’exécrais !

Alors les soldats, mais aussi les habitants de la ville, se déchaînèrent sur moi ! Moi ! car j'étais à leurs yeux le symbole monarchique, bien loin de mes origines populaires gauloises. J'étais le symbole de l'église, bien loin de mes croyances païennes et des druides qui officiaient en mes murs. J'étais pour eux, le symbole de l'obscurantisme ! moi qui détenais la plus belle bibliothèque de toute la région que mon seigneur tant aimé, Melchior, voulait ouvrir au peuple. J'étais le symbole des privilèges, de l'injustice, si loin des idées de mon mécène et maître bâtisseur qui avait tant fait pour notre cité, et son peuple : l' orphelinat, l' hôpital, hospice et n'avait eu de cesse d'user de son prestige personnel pour redorer le blason de notre seigneurie si austère ,si insignifiante.

Ses oeuvres de bienfaisance avaient permis à beaucoup de trouver réconfort en mes murs. Combien ai-je vu de centaines de pauvres accueillis dans ma grande salle du château, par notre Marquise bienveillante ! Combien de dizaines de malheureux ai-je vu secourus, nourris et réconfortés ! Les gens n'auraient -ils plus de mémoire ! Ah l'ingratitude, la trahison, la folie ! Des fléaux aussi dangereux que le feu des armes ! Ah, si mes pierres pouvaient parler !!!

Mais aucun n'entendit la raison. La rage les dominait. Alors on me saccagea, on ne cassa, on me brûla, on me pilla et personne ne fit rien pour moi ! On brûla mes livres exceptionnels introuvables, on se partagea mon mobilier et mes objets de décoration comme, au temps des barbares, le butin. Je brûlais, je brûlais inexorablement dans des cris de délire et de joie.

Personne pour me défendre. Seul, je sombrais dans mes ruines. Je redevenais pierre sur la colline. L’orgueil des uns m'avait fait château bâtisse luxueuse et grandiose ; le fanatisme des autres m'avait réduit à l'état de cendres. Victime des hommes et de leurs sentiments, je gardais dans mes pierres leurs larmes et leur sang.

Promeneur de Saint -Chamond, de la colline de Saint Ennemond, il ne reste qu'une seule ruine du grand château de Melchior. Les écuries et la grande grange ont été épargnées et sont les uniques témoins, les seuls vestiges glorieux de ce passé lointain.

Promeneur, prête ton oreille au chant de mes pierres. Elles te conteront les merveilles du temps du roi Soleil, du temps où mon maître, le comte de Chevrières habitait en mes murs, ce temps des Lumières en notre province du Jarez quand Sanchamont rayonnait !

Carmen Montet

Tag(s) : #contes et légendes

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