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Pour terminer de belle façon cette année 2015 Aurore vous offre ce conte philosophique tout spécialement écrit pour les lectrices et lecteurs du Dix Vins blog.

 

Afficher l'image d'origineCe matin là, Aminata avait le coeur triste. Son époux Nyamu venait de partir avec les hommes du village pour se rendre au Nord, à la cité de Wadi Halfa, où se croisaient les multiples caravanes de marchands venues d'Asie, du Moyen Orient et d'Afrique centrale. Nyamu, le coeur lourd de laisser sa jeune épouse et leur petit enfant qui venait de naître avait promis qu'il reviendrait bientôt.

Il y a trois jours, un orage terrible avait dévasté les champs de sorgho et la plantation de palmiers dattiers de la communauté. Les maigres récoltes qui s'annonçaient à la saison prochaine ne suffiraient pas à nourrir les villageois ni à fournir le fourrage pour les bêtes.

Les hommes se réunirent sous le haut acacia seyal qui trônait au centre du village. Ils décidèrent de réunir leur troupeau de vaches abigar aux grandes cornes pointues pour en vendre une partie au marché de Wadi Halfa en échange de céréales vivrières d'orge ou de millet.

Accompagnés de leurs vaches et de leur trois chameaux, ils empruntèrent la route des caravaniers venus du sud de l'Afrique qui suivait les rives du Nil, bordées de pâturages et de champs de papyrus aux vertes ombelles étoilées. De chaque côté des rives fertiles du fleuve s'étendaient à l'est une immense plaine sahélienne désertique entrecoupée de plateaux escarpés et à l'ouest on devinait les contours de la longue chaîne des montagnes de la mer Rouge. Il ne fallait pas s'écarter des routes et se perdre dans ces régions arides et dangereuses. Afin de se prémunir d'éventuelles attaques de pillards, Nyamu et ses compagnons qui étaient d'habiles archers s'armèrent pour le voyage de leurs flèches et de leurs arcs. Plus de dix jours de marche étaient nécessaires pour atteindre la célèbre cité marchande.

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Aux premières lueurs de l'aube, Aminata quittait sa maison construite en brique crue, semblable aux autres maisons du village avec son toit en forme de dôme et son sol en terre battue.

La jeune femme venait d'atteindre le petit champ de sorgho que Nyamu avait hérité de son père, elle portait sur son dos l'enfant endormi dans son pagne.

Un soleil orangé s'élevait peu à peu à l'horizon, éclaboussant les dernières strates de la nuit. Aminata observa un instant la lumière qui s'offrait à elle et se mit au travail, avant que les premières chaleurs ne se fassent ressentir. Il lui fallait tenter de sauver les plants de céréales qui n'avaient pas été détruits.

Le village s'éveillait peu à peu mais à cette heure avancée, il n'y avait personne alentour.

Au bout de quelques instants, tout en étant absorbée à sa tâche, la jeune femme entendit derrière elle des pas fouler la terre sablonneuse .Serait-ce Nyamu, qui serait de retour?, pensa-t-elle.

Afficher l'image d'origineD'un geste rapide elle se releva et eut un moment de surprise face au personnage étrange qui était devant elle. C'était un homme de haute stature, à la peau d'ébène, son visage allongé portait une barbe cendrée. Il se tenait là sans bouger, dans un maintien hiératique, s'appuyant de la main droite sur un bâton de pèlerin. Il portait sur son dos une besace en peau de chèvre et des tatouages couvraient ses bras nus. Il était vêtu, d'une longue robe couleur safran et d'une cape bleue lapis-lazuli qui recouvrait ses épaules. Sur sa tête s'enroulait un large turban de soie teinté du même bleu qui lui donnait un air de noblesse.

Sans rien dire l'homme salua Aminata d'un geste révérencieux.

"Qui es-tu et que me veux-tu ?" lui demanda la jeune femme d'une voix vigoureuse.

"N'aie pas peur, je ne te veux aucun mal. Je marche depuis de longs jours en suivant le cours du fleuve, guidé par une étoile. Elle m'a mené ce matin jusqu'ici. J'ai pensé un instant m'être perdu et je t'ai vue au loin qui travaillais dans ton champ. Peux-tu me dire le nom de ton village ?"

Aminata qui avait senti un frisson parcourir son corps à la vue de cet inconnu, se sentit rassurée et lui dit "Tu es ici au village de Djebel Qeili. Si tu poursuis la route qui borde le fleuve, tu trouveras à dix lieues d'ici les nécropoles de Napata et de Kerma. Au-delà, cette même route te mènera au septentrion, dans les terres du Wawat jusqu'à la riche cité d' Eléphantine et l'île de Philae, frontière entre la Nubie et l'Egypte.

"Je te remercie de guider ma route dit l'homme. Voilà déjà plusieurs saisons que je marche et il me reste encore du chemin à parcourir. En arrivant par le sud dans le royaume de Méroé j'ai traversé la cité de Kartum et j'ai vu là-bas le Nil blanc et le Nil bleu se rejoindre pour former le grand Nil. A es-Shaheinab j'ai été émerveillé par les premières chutes de ce long serpent dont la puissance a pénétré tout mon corps".

L'homme parlait lentement, avec une douceur dans la voix qui surprit Aminata habituée aux voix gutturales des hommes de son village. Elle remarqua son regard profond et lumineux.

"Veux-tu un peu d'eau fraîche ?"lui dit-elle ?

"Oui, dit l'homme, ma gorge est desséchée par la longue marche de la nuit".

"Tu peux te reposer un moment sur cette pierre" lui dit-elle. L'homme la remercia à nouveau et prit dans ses mains la petite cruche en terre cuite qu'Aminata lui tendait.

Après avoir bu quelques goulées, l'homme lui dit :

"Cette eau que tu me donnes est limpide et chantante, elle est comme l'âme du nomade, en quête incessante d'horizons nouveaux et pour qui les richesses matérielles n'ont pas de prise" puis il ajoute "j'ai vu ton regard bienveillant quand tu me tendais cette eau, ce n'est rien, mais il est pour moi un de ces instants précieux que je garde en moi. J'ai rencontré sur ma route des choses terribles mais aussi de belles choses et ce que j'ai lu dans tes yeux c'est ce qui me donne, à chaque fois, un peu plus de force pour croire en notre humanité." Puis il se tut un instant. Aminata n'avait plus de voix.

L'homme reprit "Je te connais, tu es une jeune femme généreuse et courageuse. L'enfant que tu portes dans ton dos aura un bel avenir. Je peux te le dire maintenant, je suis venu jusqu'à toi pour t'apporter une nouvelle".

"Qui es-tu donc ?" lui dit-elle

Afficher l'image d'origine"Je ne suis qu'un messager. On me nomme Djaili, je viens d'Ethiopie, de la cité d'Aksum dans la province du Tigré. J'étais là-bas un astronome respecté et aussi un maître, un scribe et un conteur. On venait me consulter pour lire dans les étoiles.

Mais avant de t'en dire davantage, je vais te conter mon histoire, elle te sera utile pour comprendre ce que je vais te dire plus tard. As-tu un peu de temps à m'accorder ?".

"Je te fais confiance lui dit Aminata, asseyons-nous sous cet arbre là-bas qui borde mon champ, je partagerai avec toi les galettes de sorgho que j'ai confectionnées la veille et que j'ai emportées avec moi."

Il s'installèrent sous le feuillage pendant que l'enfant dormait à poings fermés.

L'homme commença son récit : "Tout a commencé pour moi le jour où, poussé par le chagrin, j'ai quitté ma ville pour aller me retirer quelque temps dans le désert. J'avais pour épouse une femme belle et aimante qui m'annonça un jour qu'elle s'en allait loin de moi car je l'avais délaissée tant j'étais absorbé par mon office.

C'est à cet instant que je me rendis compte combien je l'aimais et combien je m'étais écarté loin d'elle malgré le fait que je la côtoyais chaque jour. Je tentai vainement de la dissuader de partir mais sa décision était prise. Je connus tout d'abord une immense peine puis je fus surpris de sentir monter en moi l'amertume, la colère et les griefs contre elle. Etait-ce possible de me découvrir ainsi dans la misère de ce mal qui me rongeait ? Je décidai de m'éloigner de la ville loin du monde, pour tenter de consoler ma peine et faire disparaître en moi les démons de l'orgueil. Les jours passèrent et à mesure que je m'éloignais tout en marchant, les choses s'apaisaient peu à peu dans mon coeur.

On dit que la marche est l'accord parfait entre le corps et l'esprit et que le voyage est un remède souverain contre les tourments intérieurs.

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J'arrivai un soir près des ruines de l'ancien temple de Yeha et décidai d'y faire une halte pour la nuit. En arrivant sur le site, je fus ébloui par le spectacle qui s'offrit à mes yeux : les rayons du soleil couchant embrasaient les murailles du vieux temple dans une symphonie de couleurs pourpre et or. Deux grands acacias s'inclinaient autour de l'arche d'entrée de l'édifice en ruine, tels deux gardiens, épousant les pierres de leurs longues ramures sinueuses. Tout était silencieux dans ce désert minéral, seul se laissait entendre le bruissement léger des arbres que le vent du soir venait caresser.

Je m'assis un moment face au temple en goûtant à la lumière et à la quiétude de l'instant. Me vinrent alors à l'esprit tous ces êtres qui avaient dû venir se recueillir dans ce lieu de culte aujourd'hui abandonné. Le temps emporte tout avec lui, pensais-je, que reste-t-il de leurs ardentes prières et de tant de regards levés au ciel ? Seule une trace indélébile, silencieuse et poignante.

J'étais tout à ma réflexion quand il me sembla alors percevoir dans ce lieu dépouillé maints regards imperceptibles autour de moi qui convergeaient pour n'en faire qu'un. Je n'étais plus seul, une présence invisible était là qui m'apportait une douceur jusque-là ignorée. Je me laissais envahir peu à peu par ce long apaisement qui me mettait en harmonie avec le monde, au plus près des plus simples choses.

Insensiblement se détachaient dans mon esprit mes pensées douloureuses. Mes ressentiments envers celle qui avait blessé mon coeur me parurent bien petits. Quelque chose s'augurait en moi. C'est alors que je compris combien les hommes avaient soif de grandeur et que c'est elle seule qui peut les consoler et les élever de leur médiocrité.

Le temps semblait s'être arrêté. Je me suis endormi. Je fis alors un rêve étrange dans lequel une voix me parlait pour me dire que je devais porter un message dans trois contrées différentes et qu'une étoile me guiderait sur ma route.

Je m'éveillai au matin imprégné de cette voix céleste qui avait traversé mon songe et je décidai alors de me rendre en ces trois lieux lointains que la voix inconnue m'avait insufflés.

Afficher l'image d'origineL'étoile me guida tout d'abord en Phénicie dans la ville de Byblos où je devais rencontrer un jeune homme prénommé Melchior, fils d'un riche notable. Il n'avait point d'épouse et partageait l'opulence et les occupations oisives des garçons de son rang. C'était un bel homme, érudit, courtisé par de nombreuses femmes. Il me reçut avec chaleur et je fus son hôte pendant quelques jours. En parlant avec lui je me rendis compte qu'il n'était pas véritablement satisfait de la vie qu'il menait et qu'il aspirait à une vie plus spirituelle. Je lui racontai alors mon histoire qu'il écouta avec beaucoup d'attention et je lui confiai la prémonition de l'étoile qui m'avait guidé jusqu'à lui. Je lui dis qu'un jour à l'âge où ses cheveux seront blancs il deviendrait un sage et qu'il serait à son tour le messager d'une nouvelle qui le rendrait célèbre. Il m'avait écouté sans rien dire et je vis que ses yeux brillaient.

Quand je le quittai, il serra fort mes mains dans les siennes en me disant qu'il avait entendu mes paroles. Puis je m'en fus à travers les ruelles de la ville en pensant à la clarté de cette nuit d'été qui répandait ses sortilèges sur les gens de Byblos.

Afficher l'image d'origineL'étoile me fit prendre ensuite la route qui part en orient et qui traverse la Mésopotamie et la Perse. J'arrivai dans le port persan de Bouchehr, et m'embarquai dans un vaisseau marchand pour traverser la mer d'Oman et atteindre les terres lointaines de vallée de l'Indus. Je devais me rendre à la cité de Mehrgarh pour y rencontrer une femme nommée Pankaja qui se désespérait de ne pas avoir d'enfant. Adil, son époux qui était un artiste sculpteur, tentait vainement de la consoler. Quand je la rencontrai, une voix intérieure me dit que cet enfant qu'elle attendait depuis longtemps lui viendrait au bout de dix printemps et que l'enfant serait à l'âge de ses vingt printemps, porteur d'une nouvelle qui le rendrait célèbre.

En révélant la prophétie aux deux époux, je leur demandai quel prénom ils donneraient au nouveau-né et ils me répondirent qu'ils le nommeraient Gathaspa, ce qui veut dire en langue sanskrit Gaspard. "C'est un bon choix" leur dis-je. "Enseignez à cet enfant les plus belles choses".

A cette annonce de la future naissance, la joie de Adil et de Pankaja fut immense et ils me promirent de donner à l'enfant le meilleur de ce qu'ils avaient. Puis je les quittai, tous deux unis dans un bonheur parfait".

C'est alors que la voix à nouveau m'insuffla la dernière route que je devais prendre pour venir te rencontrer. Elle me dit qu'au royaume de Méroé un enfant allait naître bientôt et qu'il se nommerait Balthazar. Est-ce bien le nom que tu lui as donné, Aminata ?" lui demanda l'homme.

"Nous l'avons appelé Malgalat, du nom de mon père" répondit-elle.

"Sais-tu", répondit l'homme, "que ce prénom en hébreu est Balthazar ? L'étoile ne s'est pas trompée en me guidant vers toi".

L'enfant s'était réveillé en émettant un petit gémissement. Aminata le prit dans ses bras en le berçant tendrement. Puis, lorsqu'il se rendormit,  elle le posa devant elle dans le lit creux et chaud que formaient ses jambes croisées.

Le mage se pencha sur lui et lui posa la main sur le front. "Tous les enfants sont beaux de l'amour que leur mère leur porte" dit-il " L'amour c'est l'eau qui arrose la plante, pour qu'elle puisse grandir, c'est le soleil qui l'éclaire pour qu'elle puisse s'épanouir mais c'est aussi l'air et le vent chargés de substances nouvelles nécessaires à sa métamorphose."

"Tu sais beaucoup de choses" lui dit Aminata qui buvait ses paroles.

"Ce que je sais, je le découvre à chaque rencontre dit l'homme. Le savoir n'est pas une chose qui se range dans les tables d'écriture. On peut connaître le nom de toutes les contrées et ignorer qui sont les gens qui y habitent."

Il marqua un temps de silence et reprit ses paroles :

" Un poète a dit que l'instruction est une clef qui nous ouvre la porte de la liberté. Il est vrai qu'elle est essentielle car elle nous aide à comprendre, à réfléchir. Elle nous éclaire et nous améliore. Elle est aussi comme une graine que l'on plante dans un pot qu'il faut arroser et entretenir pour que la fleur puisse naître et s'ouvrir.

L'ignorance, en revanche est tout le contraire, c'est la fleur qui ne peut éclore car elle n'a pas reçu l'eau et la lumière de la connaissance. C'est un bouton, replié sur lui-même, sur les préjugés, les ressentiments, les peurs, la méfiance et quelquefois la haine. Les despotes et les tyrans cultivent l'ignorance pour  obtenir de leurs peuples obéissance et soumission".

"Je n'ai reçu que peu d'instruction des choses de ce monde, répondit Aminata, mais j'ai l'ensignement que mes ancêtres et ma famille m'ont transmis. Je ne peux qu'obéir à la loi traditionnelle des gens de mon village, parce qu'il en est ainsi depuis toujours. Si je m'en écartais, je serais rejetée de mon clan et mon destin de femme serait plus dur encore.

Je possède peu de choses, mais le peu que j'ai, j'apprends à l'aimer, à l'entretenir et à l'améliorer, c'est ma part de liberté à laquelle je tiens. J'ai des espaces secrets que je ne sais pas nommer, mais que je ressens tout comme toi".

"Ton voyage à toi est intérieur et il est beau car il se nourrit de l'amour que tu portes aux êtres et aux choses. L'amour est une force plus belle encore que la connaissance. Donne cet amour à ton enfant et conte-lui de belles histoires. Les berceuses que les mères murmurent à leurs enfants restent à jamais gravées dans leur mémoire."

L'homme resta un moment silencieux en contemplant l'enfant endormi, puis il reprit son récit : 

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"Depuis que j'ai quitté Aksum, j'ai arpenté des villages et des grandes cités dont les rues sont comme des labyrinthes de l'âme et j'ai découvert une mosaïque de peuples qui ont les mêmes joies, les mêmes chagrins, les mêmes espoirs que moi. Je fis parfois des rencontres riches et chaleureuses mais je fus aussi rejeté du fait de la couleur noire de ma peau. Malgré cela, ma longue marche voyageuse a découvert mon âme à tous les vents, mettant tous mes sens en éveil pour ne rien perdre de la moindre parcelle des lieux qui défilaient sous mes yeux. Au rythme de mes pas, il me semblait survoler les frontières, les croyances, en contenant la course du temps.

Puis il ajoute " La marche, c'est un rythme, une cadence, c'est un chant qui se répète et rien ne me rend plus heureux que le chant des hommes".

"Tu me sembles avoir une profonde quiétude" lui dit Aminata

"Depuis le jour où je me suis éloigné de ma cité d'Aksum j'ai appris maintes choses sur l'âme humaine. 

J'ai cru renoncer bien souvent à poursuivre mon périple car cette voix intérieure qui me guidait mettait à l'épreuve mon courage et ma ténacité mais le voyageur n'écoute pas l'écho de ses douleurs, il connaît la dureté que peuvent avoir les chemins. J'ai vu la barbarie et l'absurdité des hommes obscurcir ma route, j'ai connu le doute et la tristesse, mais j'ai entendu de voix en voix, de chants en chants monter l'écho de la poésie quand elle labourait la terre. J'ai traqué les belles choses là où je le pouvais. La marche m'a permis de réfléchir, de mettre de l'ordre en moi."

Aminata dit au mage "Mes ancêtres étaient des nomades autrefois et je connais quelques-unes de leurs légendes que les griots colportent de village en village".

"Les peuples nomades ne sont pas les bienvenus chez les peuples sédentaires. Le grand espace et la liberté ne s'accordent pas aux lieux règlementés et confinés. Nous n'avons jamais appris à parler et à nous entendre entre sédentaires et nomades et cela est bien regrettable."

"Aminata, continua l'homme, il me faut terminer maintenant l'histoire que j'avais à te conter. En arrivant à la grande île de Méroé je fus ébloui par ses nombreux temples et édifices dédiés aux divinités. Ici l'homme a su saisir dans ses sculptures la divine simplicité du corps de l'animal qui s'accorde avec l'ordre de la nature et l'associer au corps de l'être humain pour le métamorphoser.

J'appris que Méroé était le premier royaume où régnait une dynastie de femmes nommées les candaces. Elles sont de véritables guerrières au pouvoir politique égal à celui des hommes, le premier dans l'histoire, dit-on, qui montre que les femmes sont capables de gouverner. J'ai vu les pyramides construites à la mémoire de ces reines et celle en construction de la reine Amanishakéto qui fait régner de nos jours la paix avec l'empereur romain Auguste.

Je n'ai de dévotion pour aucun culte" ajouta-t-il, "pour moi la seule chose à vénérer est le miracle de la vie sous toutes ses formes.

On n'a jamais vu ériger des temples au nom de l'esprit et de la tolérance, on a magnifié en revanche la gloire et la puissance. Un jour viendra peut-être où il n'y aura plus de place ni pour un dieu, ni pour un roi, ni pour un bandit, ni pour un mendiant, a dit un philosophe".

Afficher l'image d'origineIls partagèrent en silence les galettes de sorgho. Puis l'homme sortit de sa besace une petite boîte en bois et la tendit à Aminata.

"Ce petit coffret est pour ton fils, garde-le précieusement en lieu sûr". La jeune femme l'ouvrit et découvrit à l'intérieur un parchemin en papyrus orné de hiéroglyphes et deux bourses l'une contenant des billes de résine de myrrhe et l'autre des pièces d'or.

"Tu garderas ce coffret et le donneras à ton fils lorsqu'il atteindra l'âge adulte.

Les pièces d'or que je te donne sont pour lui, pour que tu l'envoies à l'école des scribes de Méroé car il sera un jour un homme érudit et un sage. A l'âge mûr, il deviendra le messager d'une nouvelle qui le rendra célèbre.

Le parchemin est là pour lui signifier l'importance de la connaissance.

La myrrhe qui sert à embaumer les défunts symbolise le fait que nous sommes mortels et qu'il nous faut apprécier les choses et les êtres qui nous entourent.

Aminata, je suis heureux de t'avoir connue, dit-il à la jeune femme, je garderai en moi ta douceur mais aussi ta force qui est en toi et la beauté de ton regard.

Il se relevèrent tous deux, Aminata tenait dans ses bras l'enfant qui commençait à s'éveiller. L'homme la salua d'un geste révérencieux et prit le chemin sablonneux qui quittait le village. La jeune femme le regarda s'en aller d'une marche lente et régulière et il lui sembla qu'à un moment sa silhouette disparut dans une poussière d'étoiles.Elle serra très fort son enfant contre elle, et des larmes lui vinrent dans les yeux.

Le jour s'avançait déjà, des voix de femmes du village s'approchant des champs de sorgho se faisaient entendre. Combien de temps était-elle restée là ? Il lui sembla une éternité. Peut-être avait-elle rêvé ? Seul lui restait dans ses mains le petit coffret en bois qu'elle garda longtemps précieusement comme le lui avait demandé le mage.

Quelques semaines plus tard Nyamu revint de son expédition, heureux d'avoir pu ramener les vivres nécessaires à leur subsistance. Il fut surpris de trouver son épouse plus belle que jamais. Aminata n'oublia pas les paroles du mage, elle devint une femme écoutée dans son village pour sa sagesse et sa tempérance. Balthazar son fils fut envoyé à l'école des scribes de Méroé et eut l'avenir que le mage lui avait prédit.

Un jour qu'il se trouvait dans le village, il entendit la voix mystérieuse dont sa mère lui avait parlé. Et sa vie ce jour-là prit le chemin qui partait au septentrion pour s'en aller au-delà de la mer jusqu'en Galilée.

Mais cela est une autre histoire...

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Tag(s) : #Ma petite Philo - Aurore

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