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Publié par julie ladret

Elle les regarde, tous habillés du même uniforme doudoune dernière génération d'un bleu criard qui injurie le ciel de ses montagnes. Son regard est vif, le seul élément de sa personne qui n'a pas vieilli.  Elle aussi a été jeune, elle se souvient de sa petite école, fermée depuis, où l'institutrice lui faisait apprendre des poésies. Elle imagine ces jeunes éphèbes au même âge, récitant laborieusement, vomissant leur par cœur, ne s'intéressant qu'à la matière noble des mathématiques. Elle en a connu de ceux-là sachant compter parfaitement leurs billes.

Eh oui ! Elle avait 20 ans en 68 tout pile. Personne ne peut soupçonner qu'une vieille propriétaire d'une thébaïde à flan d'abruptes, a eu 20 ans et la folie coutumière. Et pourtant, elle y était, à Paris, pavé en main à scander  "il est interdit d'interdire".  Elle y repense avec une joie tout aussi intense qu'amère. Toute cette fougue pervertie par les liberticides, rien n'a su transformer cette fabuleuse conjoncture en structure du changement. 
Quand elle voit ces jeunes en bleu, elle ne se souvient plus pourquoi elle s'est battue, pourquoi elle a crié et défié ses parents. Elle n'a plus la mémoire aussi bonne et ce qu'elle voit devant elle ne l'aide en rien. Elle a l'impression de voir la même société paternaliste mais en plus jeune. 
Si elle n'était pas si vieille, cela lui ferait peur. 
Elle rit noir en les regardant préparer leur cordée...
Elle marmonne:

- Ah ça oui, vous êtes jeunes et beaux ! Comme des gravures du genre  Et que faites-vous de cette jeunesse, de cette beauté ?Vous les voilez d'ignorance. Dans vos grandes écoles, avez-vous vomi tant de poésies, séché tant de cours de biologie, de philosophie, d'histoire pour ne point savoir ce qu'est un Homme ? Qu'avez-vous donc appris, nés d'une république démocratique ?
Ah ça oui, vous êtes beaux et jeunes ! Ce qui n'est pas si difficile quand on ne connaît ni la faim, ni la guerre, ni la fin de la guerre. Mais vous semblez ignorer l'essentiel: Il n'y a pas pire laideur que le mépris de la vie. Ah Oui! Pour protéger le fœtus, vous êtes bons mais la frontière du ventre maternel est bien la seule qu'il pourra franchir s'il vous est étranger. Et pourtant les hommes naissent avec avec des pieds pour gravir des montagnes enneigées. Je suis vieille et moche. Ah ça oui ! je le suis.  Mais je n'ai pas cette laideur-là . Et ,soyez-en sûrs,  il vaut mieux que l'avenir du monde soit entre mes mains qu'entre les vôtres. Petite génération identitaire, retournez en cours et lisez ne serait-ce que le dictionnaire, Vous y trouverez la signification des mots de la devise française. Et sur ces bases-là ( et seulement sur ces bases- là ) nous pourrons deviser sur comment être libre de vivre libre, sur comment unir la fratrie d'une nation et comment légaliser l'égalité entre les hommes...  Mais avant tout, apprenez ce qu'est un Homme...Et je vous laisserai l'avenir du monde "

Un des doudounés s'approche d'elle, sans doute attiré par son regard aussi vif que revanchard.

- Qu'est ce qu'il y a ? 
- ....
Il jette au pied de la vieille un sac éventré
- C'est à vous ça !
- ...
- Vous dites rien, on a jeté tout ce qu'il y avait dedans ! C'est à cause des gens comme vous qu'ils passent la frontière, que notre pays est envahi... 
-...pour l'instant mes montagnes ne sont envahies que de toi !

Elle ramasse le sac et se détourne.
- Et je vous parle !!!!
Elle se retourne lentement, lui fait face :
- Dites-moi jeune homme, vous aimiez la poésie à l'école ?
- .... ben pourquoi... qu'est-ce que cela a à voir ?
- Tout ! Alors ?
- .... n'importe quoi, elle est folle... 
- C'est bien ce qui me semblait. 
Elle reprend son chemin.

Le jeune reste là, trois secondes à se poser des questions, trois secondes, puis il toque sa tête de son doigt trois fois pour signifier à ses compères l'absurdité de cette femme. Sur le chemin, la vieille se dit à elle-même :" Parce que moi, j'ai toujours aimé la poésie, j'étais première en classe en récitation, je la comprenais bien mieux que le langage courant. Et puis la poésie est peut être bien la seule forme d'écriture qui ne puisse être pervertie par les extrêmes. 
C'est vrai! On n'a jamais vu un partisan de la guerre se référer à Apollinaire ou à Eluard !
Parce que moi, j'aime bien la poésie, elle est le chant de l'humanité ".

Quand elle arrive à sa petite maison cachée par la pierre, le vert, le blanc en hiver, elle se demande combien de temps ses os lui permettront d'y habiter.  Elle s'attable et commence à éplucher des pommes de terre. Le gratin de ce soir.  Le gratin pour son hôte.  Il se repose après l'enfer, avant les limbes. Elle commence par égrainer l'inventaire de Prévert, puis suspend son geste au moment de jeter les mots dans la marmite. Elle regarde la pomme de terre dans sa main et sourit...Qui aurait cru que cette pomme de terre jetée dans dans l'eau claire serait le pavé d'aujourd'hui jeté dans les rues de Paris.  Un acte révolutionnaire... enfin, disent-ils maintenant, un acte délictueux de solidarité... Et elle se met à pouffer, les temps ont changé, pas elle, elle se sent avoir 20 ans. Elle en est à chercher son fil et son aiguille quand elle entend sonner... "Qu'est ce que c'est que.... ah ! le téléphone"
Un cadeau de sa nièce: "Comme ça, Mamé, on pourra se parler plus facilement et si tu as un problème...." 
Au final, elle le laisse au même endroit que son ancien, sur le buffet...
" Sont bien gentils, ces jeunes mais bon, encore faut-il avoir une bonne mémoire pour se souvenir où on met son téléphone "
Elle trottine jusqu'à son buffet
"Pff satané truc, j'ai des gros doigts avec ces touches minuscules qui n'existent pas... ah! le téléphone vert pour décrocher... "
Quand on parle du loup...

-Salut Mamė, c'est Sophie, ça va ? Il va bien ?
- Oui, il se repose dans la chambre
- Bien, Hugo à trouvé une solution pour lui, on vient le chercher ce soir
- Après le souper alors ! J'ai fait un gratin. Venez, il sera content de parler, tu sais moi l'anglais... 
- Hihi.. ok
- Ça tombe bien, parce que je crois que je me suis fait repérer par les doudounes bleues, ils ont trouvé un de tes sacs..
- Fait chier... enfin mince...
- oh ! tu sais le temps qu'ils trouvent ma maison, vous serez déjà ailleurs...
- Oui mais ils peuvent quand même te chercher des noises.
- Pas grave, si les policiers viennent, je réciterai des poésies, sûr qu'ils me prendront pour une pauvre femme sénile. Je leur dirai que je ne comprends pas, que j'ai vu un charmant jeune homme affamé toquer à ma porte... 
- Mais non Mamé !! tu es trop jeune pour qu'ils te croient !
Elle entend au loin dans le combiné la voix d'Hugo :
- Si, si, ça se tente..." 

"Tais-toi" souffle Sophie

La vieille rit, elle l'aime bien, Hugo, elle se dit qu'elle aussi, plus jeune, elle en serait tombée amoureuse. Pourtant il sait bien compter ses billes mais pour mieux les partager équitablement, trois frères, le partage ça ne s'invente pas, ça s'apprend comme une poésie.
Puis faut dire qu'il ne s'ennuie pas avec Sophie, il en vit de ces aventures avec elle...

- Mamé t'es toujours là ? Ça capte mal par ici !!!
- Oui je t'entends, je reprise le sac ce soir.
- Cool, j'ai de quoi le remplir et on remonte après-demain, le temps est idéal !
Ah, au fait, je crois que j'ai laissé ma veste chez toi, tu l'as vue ?
- Oui, elle est là 
- Super à toute, Mamé!

En cherchant le fil, l'aiguille étant trouvée, la vieille accroche son regard sur la veste de sa nièce posée sur une chaise. Des trois couleurs du drapeau français, sa nièce a choisi le rouge, c'est parfait, très approprié. Elle prend le sac et commence son ouvrage puis suspend son geste, de nouveau...
"Ah!!! Je me souviens, c'est pour Sophie et Hugo que je me suis battue et pour lui..." Clame-t-elle en regardant la porte de la chambre, tout heureuse de sa mémoire retrouvée...
Elle laissera l'avenir du monde entre leurs mains car il lui faudra bien mourir un jour...

Baru

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MH VERNAY 08/06/2018 20:09

Magnifique thébaïde !! Une seule petite réserve : à 70 balais (20 berges en 68 donc), on ne se coule pas exactement dans ce portrait d'aïeule... Mais c'est un détail. Ce qui est important dans ton texte, c'est la résistance et elle, elle n'a pas d'âge. Encore bravo.